‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 86 sur 137 · Lehraann, loc. cit., p. 252 à · texte numérisé non relu

Lehraann, loc. cit., p. 252 à

la formation des sentiments du Beau, rôle qui avait été méconnu jusqu'aux travaux de Fechner, mais qui, depuis, a été apprécié à sa véi'ilable valeur par tous les esthéticiens qui ont suivi la méthode et les indications du grand psycho -physicien, notamment par les esthéticiens anglais James Sully et Grant Allen, et les psychologues danois Huffding et Lehmann. Nous avions montré, qu'en dehors du facteur sensible direct et du facteur formel proprement dit, il fallait distinguer dans toute impression esthétique complexe, comme facteur aussi considérable et peut-être môme plus considérable que les deux premiers, le facteur de l'association, et nous avions tenté, dans le paragraphe précédent, de réduire ce facteur, tout comme les deux autres, au facteur plus général, à notre avis, du symbolisme sympathique. Nous nous proposons maintenant d'étudier, d'une manière plus suivie et plus empirique, les modifications que la reproduction des représentations fait subir aux timbres émotionnels.

Il est certain, tout d'abord, que les timbres émotionnels se laissent reproduire tout comme les représentations, et qu'à côté des sentiments l'éels il y a une série correspondante de ce que nous avons appelé avec James Sully les sentiments idéals, idéal feeliiigs. Nous avions ajouté qu'il est probable que cette reproduction des timbres s'opère au moyen de la reproduction des représentations auxquelles ces timbres étaient liés, mais que les représentations reproduites restaient inconscientes, et que seuls les timbres associés parvenaient jusqu'au seuil de la conscience. L'on sait, en effet, que plus la reproduction des éléments intellectuels de la représentation est facile, précise et complète, et plus l'est aussi la reproduction des timbres émotionnels correspondants ; c'est ainsi que la reproduction des sentiments organiques est presque impossible , parce que la reproduction des sensations organiques est très malaisée. Gela étant donné, nous allons rechercher, sans insister sur l'importance générale de l'association pour la vie émotionnelle et sur les arguments que l'on peut tirer de cette importance contre le formalisme intransigeant de Herbart et de Zimmermann, s'il est possible de réduire à des lois précises l'influence générale exercée sur le sentiment parla reproduction, par l'association des représentations. Le premiei' principe posé par Lehmann affirme que, de même que dans nos sensations, dont '.DUS les éléments nous paraissent donnés directement, il en est m grand nombre qui, en réalité, sont des éléments repi'oduits ou associés, tout de môme dans l(;s sentiments en apparence les plus •impies elles plus purs de tout méhinge, il y a toujours, en réaité, participation d'une multiplicité d'éléments émotionnels; c'est

ainsi que dans le sentiment estliétique de la couleur, nous avons vu qu'à coté de rinduenciî directe exercée sur nos organes nerveux, il en est une autre indirecte, aussi importante (jue la i)re miére, qui est duc aux associations que la couleur évoque en notre mémoire. De plus, Lehmann fait observer avec raison que les loi^ valant pour riulluence exercée par des représentations extérieures sur les sentiments liés aux représentations timbrées, doivent valoii aussi pour l'influence exercée sur ces sentiments par des repré sentations reproduites, si bien que, sous peine de répéter tout ee que nous avons dit plus haut, nous pourrions arrêter là notre étude, s'il ne nous restait à examiner brièvement deux phéno mènes iutéressants relatifs à l'association que nous avons d'ail leurs déjà effleurés, à savoir l'expansion et la substitution de sentiments.

Nous avons dit plus haut, à la fin de notre étude de la dépendance du sentiment de représentations extérieures, quand cellesci, tout en concernant le même objet que la représentation timbrée primitive, ne sont pas de la même nature que celle-ci, que, lorsqu'une représentation agréable ou désagréable reproduit d'autres représentations , notamment des sensations organiques du môme timbre que la première, il naît une expansion de sentiments, c'est-à-dire les sentiments reproduits agissent, môme après la disparition du sentiment primitif, sur les états de conscience postérieurs. Il nous reste maintenant à examiner ce phénomène de plus près. Etant donné que les lois de l'influence des représentations timbrées reproduites sur d'autres représentations sont les mômes que celles des représentations produites directement par des excitations extérieures, les lois de l'expansion des sentiments seront les mômes que celles que nous avions fixées tout à l'heure pour le rapport entre des sentiments liés à des re présentations de nature différente, concernant des objets exté rieurs, et nous obtiendrons alors les trois lois suivantes, l*' Quand le sentiment donné est intense, le sentiment nouveau n'arrivera pas jusqu'à la conscience s'il est faible; au contraire, un sentiment faible peut ôtre supplanté par un sentiment nouveau plus puissant. 2° Lorsque le sentiment primitif et le sentiment nouveau sont d'une intensité équivalente, la nature du sentiment résultant dépendra de l'identité ou de la différence du timbre des deux sentiments. Si ce timbre est identique, si tous les deux sont ou bien des sentiments de plaisir ou des sentiments de peine, il en résul tera tout naturellement un sentiment de plaisir ou un sentiment de peine plus puissant. 3° Si les deux sentiments ont des timbres contraires, ils alterneront dans la conscience, et ils se supplante-

j'ont momentanément Fan raiitre. Ces lois, pour peu qu'on y réfléchisse un peu, sont si évidentes, que point n'est besoin d'en citer des exemples, et que nous pouvons tout de suite en arriver à un phénomène très analogue de l'expansion du sentiment, à savoir à la substitution des sentiments.

La substitution des sentiments consiste, comme nous l'avons vu, dans le fait qu'un timbre émotionnel i)eut se déplacer, c'est-à-dire peut aller d'une représentation à l'autre. Pour Lehmann qui, comme nous le savons, est parti de l'affirmation qu'un timbre émotionnel ne 'saurait exister à l'état pur et isolé, mais qu'il est toujours et indissolublement lié à une représentation, le phénomène de la substitution des sentiments offre les plus grandes difficultés. En effet,, si le timbre émotionnel lié à une représentation pouvait s'en détacher pour aller s'unir à d'autres, il serait évident que le timbre peut avoir une existence isolée, en dehors de toute agglutination avec une représentation donnée. Aussi, pour Lehmann, le phénomène de la substitution des sentiments est ou bien apparent, ou bien ce ne sont pas les timbres, mais bien la repj'ésentation timbrée complète, avec ses deux éléments intellectuels et émotionnels, qui se déplace. Soit le phénomène bien connu et le plus souvent cité comme exemple de substitution de sentiments, de l'avare finissant par aimer Targent au lieu des fins que celui-ci permet de réaliser. Ce phénomène n'est, d'après notre auteur, qu'un cas de la loi générale, d'après laquelle ce qui a été moyen peut devenir fin. Et, en effet, on comprend facilement ({ue la poursuite du moyen — l'acquisition de l'argent — puisse être accompagnée d'un plaisir si intense, qu'il finisse par se substituer à la fin — la réalisation des désirs de toutes sortes que Targent peut nous servir à contenter. D'après cela, Lehmann a posé comme loi que si, ce qui primitivement n'a été qu'un moyen pour atteindre une fin déterminée devient fin, il n'y a pas de substitution de sentiments véritable, vu qu'un sentiment, s'il est suffisamment intense et continu, peut fort bien supplanter un autre sentiment, et que nous ayons là tout simplement lin cas duiu^ loi générale que nous connaissons, à savoir (|u'un sentiment fort détourm» 'attention de tous les sentiments plus faibles qui coexistent avec lui dans la conscience. La queslion esl plus délicale lorsque ce sont des idées abstraites qui nous causiMil du plaisii-, comme |)ar exemple l'idée de pairie, d'humanité, de science, elc. Dans vo, cas, il y a eu incontestal)lement déj)lacement du tind)re émotionnel attaché aux différentes représentations particulières et concrèles lui ont contribué à formel* l'idée générale, à cette idée, ou ])lutot m terme général. Là encore, Lehmann hasai'de une explicalion

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ingénieuse, en jiHéguant que tous les senlimenls, qui étaient atta elles primitivement aux représentations concrètes, s'associent al terme général, fusionnent et donnent naissance à des senlimenti composés et à des mélanges de sentiments (refi'ihhniischutKjfi et gcmischte Gefuhlo, — nous avons montré, plus haut, la diffé rence entre ces deux termes, — d'une très grande intensité. Il ei est de môme lorsque nous transportons la sympathie que noui éprouvons pour une personne à une autre, qui présente avec elU des ressemblances ])urement physiques. Dans tous ces cas, il y bien déplacement, il y a bien substitution, mais non j)as, d'aprèi Lehmann, du timbre émotionnel isolé de toute représentation mais de la représentation timbrée tout entière, en tant qu'u état émotionnel composé, qui n'a été provoqué primitivement que par une représentation déterminée, peut être amené à entretenir le même rapport avec d'autres représentations •.

Nous venons d'exposer, d'après les travaux les plus récents, les lois auxquelles les psycho-physiciens ont cru pouvoir soumettre les sentiments, et nous avons vu à quel grand nombre d'applications esthétiques elles peuvent donner lieu. C'est ainsi que les lois de la dépendance du timbre émotionnel de l'intensité, de la durée de la représentation, de la dépendance du timbre de représentations étrangères et extérieures à la représentation timbrée donnée, avec les principes du contraste, de la succession, de la réconciliation, de la vérité objective, de l'unité dans la variété, se vérifient pour toutes les sensations esthétiques complexes, et il serait certainement très intéressant de poursuivre ces applications dans le détail, en analysant une grande œuvre d'art, empruntée à l'architecture, à la poésie, à la peinture ou à la musique. D'ailleurs, pour la musique tout au moins, celle application a été tentée dans les essais de James Sully sur le « Fondement de la sensation musicale », sur « Les aspects de la beauté sous la forme musicale », et enfin sur «La nature et les limites de l'expression musicale* ». Poumons, qui nous occupons ici de la question de l'universalité et de la nécessité du sentiment et du jugement esthétiques, il nous est impossible de nous arrêter à des analyses de cette nature, quel-

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