‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 97 sur 137 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Jusqu'ici, dans l'examen que nous avons consacré à restliétique de Kant, nous ne nous sommes préoccupé que du spectateur, que du contemplateur du Beau. Nous avons examiné successivement la méthode esthétique de Kant et ses théories du sentiment, du jugement réfléchissant logique, du jugement réfléchissant esthétique et enfin du sentiment esthétique. Il est clair que deux graves lacunes devront frapper tout lecteur qui nous aura suivi. D'une part, en effet, si nous avons cherché à établir en quoi consiste l'impression esthétique, quelles sont les facultés que la vision du Beau met en jeu, en quoi l'état de contemplation se distingue de tous les états similaires, nous ne nous sommes pas encore demandé ce qu'est en soi, indépendamment des effets qu'il exerce sur nous, le Beau même avec ses formes essentielles, le subUme et le comique : c'est là une question à l'examen de laquelle nous consacrerons notre dernier chapitre. D'autre part, quand nous avons parlé de l'impression esthétique, des sentiments éprouvés en face du Beau par le contemplateur, nous ne nous sommes jamais préoccupé de la nature de cette beauté, nous n'avons jamais établi de distinction entre la beauté naturelle et la beauté artistique. Nous avons ])ien soutenu que le sentiment du Beau, tel que le conçoit Kant, que notamment l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, qui caractérise essentiellement l'état esthétique, reste incompréhensible à moins qu'on ne l'envisage par analogie avec Télat artistique : mais c'est là un artifice auquel nous avons dû recourir pour mieux pénétrer la pensée de Kant, et pour lequel la Critique du Jugement ne nous fournit aucune indication précise.

40âl L^ESTHÉTIQUE DE RANt

Kant a été très certainement plus sensible aux beautés de 1 nature qu'à ia beauté de l'art. La plupart de ses exemples du Beai et surtout du sublime sont empruntés au spectacle du Beau de li nature, et lorsqu'il examine l'intérêt intellectuel que le Beau peu nous inspirer, il subordonne très nettement le Beau de l'art au Beai de la nature. Il fait remarquer que si, en général, on peut regardei comme un signe d'un bon caractère moral de s'intéresser au Beau d'autre part les « virtuoses du goût » sont ordinairement vains fantasques, livrés aux passions pernicieuses, et par conséquent ma venus à se croire moralement supérieurs aux autres, si bien qu'il semble que le sentiment du Beau ne soit pas seulement spécifiquement différent du sentiment moral, mais aussi que l'intérêt qu'on y peut attacher s'accorde difficilement avec l'intérêt moral, et qu'il n'y ait point entre eux d'affinité intérieure. Seulement ceci ne vaudrait, d'après Kant, que pour le Beau de l'art, tandis que l'intérêt immédiat inspiré par la beauté de la nature serait toujours le signe d'une bonne âme, et que si cet intérêt devient habituel, il annonce au moins une disposition favorable au sentiment moral. Ce qui h prouve bien, c'est que si on trompait secrètement un amant di Beau, qui contemple solitairement la beauté d'une fleur sauvag( ou d'un oiseau pour l'admirer et pour l'aimer, en plantant dans U terre des fleurs artificielles ou en plaçant sur les branches de arbres des oiseaux artistement sculptés, et qu'on lui découvrî ensuite la ruse, l'intérêt immédiat qu'il prenait d'abord à ces objet disparaîtrait pour faire place à un intérêt de vanité, c'est-à-dire ai désir d'en orner sa chambre pour en faire montre ' . La beauté na turelle a donc pour Kant, au point de vue moral, un avantag( signalé sur la beauté de l'art, et comme nous savons que chez lu l'intérêt esthétique en général est très étroitement lié à l'intérê moral, nous pouvons affirmer que notre philosophe accorde uni valeur esthétique plus grande au Beau de la nature qu'au Beai artistique. Les grands esthéticiens idéalistes qui sont sortis d( Kant occupent à ce point de vue une position diamétralement op posée à celle de leur maître. Pour Schelling, en effet, Testhétiqué est avant tout la science de la beauté artistique, et le Beau l'œuvre du génie humain, et quant à Hegel, l'on sait qu'il a déclaré dané l'Introduction de son Esthétijiie ne vouloir traiter que de la philO'f Sophie des Beaux-Arts, et ne point s'occuper du Beau de la naturel vu que la beauté artistique est supérieure à la nature, étant le Beatt né de l'esprit et recréé par l'esprit, aus dem Geiste geboren iinà wieder geboren-. Nous n'avons pas à décider encore ici de If

1. Critique du Ju,/ement, Hartenstein, t. V, p. 308 à 310 ; Barni, t. I, p. 236 à 240^

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