CHAPITRE PREMIER
La suralimentation des tuberculeux
Avantages et inconvénients des divers régimes
Actuellement, la pratique de la suralimentation intensive des tuberculeux est fort combattue.
Il est certain qu’une suralimentation intempestive et mal ordonnée ne peut que nuire à ces malades, dont le tube digestif est souvent si fragile et chez lesquels le moindre excès de travail peut déterminer des troubles, contre lesquels toute thérapeutique est souvent impuissante. Dans la suite, ces troubles aboutissent, par la dénutrition et l’anorexie qu’ils engendrent, à une aggravation rapide de l’état général. Il est aujourd’hui démontré que l'excès d’aliments, même bien digérés, ne guérit pas ces malades. L’alimentation excessive n’est en tout cas d’aucun effet direct sur la lésion pulmonaire.
Pour ces raisons, la suralimentation des tuberculeux, si en honneur autrefois, puisqu'on a été jusqu’à affirmer qu’un tuberculeux qui engraissait était guéri,
est passé au second plan, au profit de l’action médicamenteuse, qui, elle aussi, est souvent décevante.
Cependant, peut-on négliger toute suralimentation des tuberculeux ? Non, car toute reprise de poids correspond à une amélioration de l’état général, et permet au malade de lutter contre son affection par les propres forces de son organisme. D'ailleurs, à ce moment-là, joue un autre facteur qui a, lui aussi, une grande importance, c’est le facteur moral, qu’il ne faut pas négliger. Une reprise de poids, même minime, contribue à faire accepter au malade inquiet une traitement souvent long, pénible, dont il ne perçoit plus la déception, puisque des résultats simples, mais apparents, frappent son imagination, en lui redonnant confiance.
Enfin, les tuberculeux sont souvent sujets à des complications graves relevant de l’intervention chirurgicale, intervention qui sera d'autant mieux supportée que le malade possèdera des réserves alimentaires plus abondantes.
Quels sont donc les dangers de la suralimentation ? Brehmer et Dettweiler avaient formulé ainsi le traitement hygiéno-diététique de la tuberculose : « Cure d'air, cure de repos, cure d’alimentation ». Ce dernier terme de la triade thérapeutique est le plus souvent traduit par suralimentation.
Mouisset, dans sa communication au Congrès de la Tuberculose de 1905, avait formulé ainsi les dangers de cette pratique.
Il distinguait des troubles immédiats et des troubles tardifs.
Troubles immédiats. — Apparition ou exagération des troubles gastriques, apparition de troubles intestinaux, diarrhée simple ou colite, aggravation de certains troubles fonctionnels constituant un état neurasthénique. Parfois, bronchite à type congestif, albuminurie ou néphrite véritable, congestion du foie, éruptions ou dermatoses eczématiformes.
Troubles éloignés. — Ceux-ci s’observent chez des malades qui, n’étant pas dyspeptiques, ont très bien supporté une alimentation longtemps continuée ; ce sont des affections qui surviennent surtout chez les gros mangeurs.
Ces troubles peuvent se schématiser ainsi : néphrite chronique, sclérose, hypertension artérielle, lithiase urique, lithiase biliaire, bronchite congestive. Sabourin a même signalé des hémoptysies.
Enfin, Mouisset soutient qu’il n’est pas toujours nécessaire que le tuberculeux mange énormément pour que l’amaigrissement cesse ; il suffit, dans la plupart des cas, d'améliorer les digestions par un régime approprié.
Nous voyons donc que les prescriptions alimentaires ont une importance considérable, et qu’uñe des parties essentielles du traitement de la tuberculose est l’alimentation, associée à l’aération et au repos.
Cependant, l’alimentation devra être surveillée, pour éviter les accidents dus aux abus alimentaire, et être réglée suivant la forme clinique de la maladie et l’état digestif du tuberculeux. La viande fait, d’une façon générale, partie de l’alimentation des tubercu-
SE? tes
leux ; elle fournit les albuminoïdes nécessaires pour réparer les pertes en azote (viandes crues, grillées, poissons, crustacés riches en phosphore), permettant de lutter, dans une certaine mesure, contre la dénutrition des tuberculeux.
Richet et Héricourt attribuent encore à la viande crue une valeur thérapeutique spéciale, la thérapeutique par le suc musculaire, la zomothérapie, serait : pour eux une véritable opothérapie anti-tuberculeuse; aujourd’hui, on ne considère la viande crue que comme un bon aliment de remplacement et surtout de supplément.
Les poudres de viande, préconisées par Debove, ont une valeur alimentaire discutée, et l’on peut leur reprocher leur odeur, qui les fait accepter malaisément.
D’autre part, Henry Labbé faisait, au Congrès de 1905, la communication suivante :
« L'utilisation des matériaux azotés dans la nutrition peut être représentée par le quotient obtenu en divisant la somme des matériaux azotés éliminés par l’urine par la somme des matériaux azotés ingérés. Le bilan total s'établit en tenant compte de l’azote perdue par les matières fécales, les crachats, etc. Pour les tuberculeux à la période de ramollissement et d’excavation, l’utilisation est faible, inférieure à 60 %, et cela chez des individus dont le poids décroît d’une façon rapide ; elle diminue progressivement, à mesure que l’ingestion augmente ; le déchet fécal croît très rapidement, avec l’augmentation de la ration azotée.
Henry Labbé ajoute que l’ingestion journalière de 100 à 300 gr. d’hydrates de carbone améliore l’utilisation des matières albuminoïdes.
D’autre part, on connaît la fréquence des dyspepsies hyperchlorhydriques chez les tuberculeux; lalimentation carnée ne peut qu’augmenter ces troubles.
Le lait et les œufs sont d’excellents et très précieux aliments, dont les tuberculeux sont tentés d’abuser, et qui peuvent donner des troubles gastriques et intestinaux, auxquels on remédiera assez facilement en restreignant la consommation d’œufs et en employant le lait sous forme de laits fermentés.
Parmi les aliments usuels enfin, le pain cuit, riche en croûte, est précieux, surtout par les hydrates de carbone qu’il renferme, et aussi par ses nucléines, phytine et autres produits phosphorés ; il ne faut cependant pas en faire abus. Il serait même, d’après Sergent, un facteur de décalcification par ses fermentations acides. Le beurre est aussi une ressource importante, cependant il est en contradiction avec le régime récalcifiant préconisé par Ferrier.
Nous voyons donc que, parmi tous les régimes énoncés plus haut, aucun ne réalise vraiment une nourriture idéale pour suralimenter les tuberculeux : quelques-uns présentent une surcharge inutile des voies digestives, d’autres des inconvénients graves.
On devra donc s’attacher à :
1° Faire accepter à ces malades une nourriture substantielle, qui répare autant que possible les pertes souvent énormes en azote et carbone qu’ils font tous les jours par le rein, la peau et le poumon.
2° Vaincre l’anorexie du tuberculeux, surtout du tuberculeux fébrile, par des préparations riches en substances précédemment indiquées, mais sous un volume restreint et d’un goût acceptable.
3° Ne pas provoquer de troubles digestifs ou intestinaux, et si ceux-ci existent, pouvoir au besoin les diminuer.
On s’accorde, en outre, à reconnaître que le régime des tuberculeux doit avoir pour but non seulement de réparer les pertes de substances, mais encore et surtout de constituer des réserves, et par là d’augmenter la résistance générale du malade devant l’invasion bacillaire, tout en évitant la fatigue gastrique, le surmenage, la déchéance du tube intestinal et l’intoxication carnée.
Chez les tuberculeux où les processus d’équilibration nutritive sont troublés, on cherchera à créer des réserves alimentaires azotées, hydrocarbonées, graisseuses. Ce sont ces réserves qui seront les véritables régulateurs de la nutrition.
On s’est attaché beaucoup, par la suralimentation carnée, à créer des réserves de protéiques se manifestant par des poussées d’hématopoïèse, de cytopièse, par une augmentation d’albumine circulante, par un accroissement de la masse du sang.
On connaît bien, actuellement, les inconvénients d’une suralimentation carnée trop poussée, et l’on sait également que la fixation de l’azote est sans comparaison avec les quantités de protéiques ingérés.
Au contraire, les réserves hydrocarbonées se caractérisent par ce fait qu’elles sont facilement transfor-
ture
mables et assimilables. Elles régularisent l’équilibre
humoral et s'accumulent dans le foie, les muscles, les leucocytes, le placenta (Paul Carnot). Claude Bernard a montré, en outre, que la glycogénie hépatique est le régulateur des hyärates de carbone. L’expé: rience qui consiste à provoquer la formation de quantité importante de glycogène dans le foie par l’injec-
. tion intraveineuse de glucose le démontre. Par ail-
leurs, la transformation réversible du glycogène en glucose assure la calorification organique.
Les hydrates de carbone sont donc bien des aliments qui permettent à l’organisme de satisfaire à la fois à des besoins calorifiques et énergétiques.
À ce titre, ils doivent faire partie de la suralimen-
tation des tuberculeux. Pour nous placer dans les
meilleures conditions possibles, nous avons voulu expérimenter, non pas l’aliment lui-même, mais ses produits de transformation, mettant ainsi l’organisme déficient en présence d’éléments simplifiés d’assimilation plus facile. Nous avons pensé aux produits de dédoublement des amylacés par la diastase du malt : la maltose et les dextrines.
On sait que les sucres simples en C'H°0*, comme le glucose, ingérés en nature, sont difficilement suppor-
‘tés par les voies digestives. Il est préférable de donner
des sucres en C*H“0”, comme le saccharose ou le maltose, qui sont dédoublés par l’économie en deux molécules de glucose.
Les autres auteurs admettent qu’un supplément de 3 à 5 gr. d’hydrate de carbone par kilog. et par jour peut être facilement accepté par les malades.