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LA CONSCIENCE MORALE

Dans l'état actuel de la documentation philosophique et scientifique, nous croyons pouvoir affirmer que, si la conscience psychologique se manifesie, comme nous l’avons montré, d’abord sous des aspects sporadiques, discontinus, puis de plus en plus proches, et enfin permanents, vers 9 ans, la conscience morale complète ne paraît pas exister avant la crise pubertaire. Ne nous leurrons pas, comme parfois M. Piaget dont nous avors- reconnu par ailleurs le mérite, de réponses psittaciques et catéchétiques qui font illusion, ou, par ailleurs, d’actes louables, maïs imités et non discutés. La conscience morale est plus qu’une aube; au moins une aurore. Elle exige un savoir et un pouvoir bien formés et équilibrés. Cela demande du temps, exige une longue évolution, même avec les meilleurs éducateurs ou élèves.

En termes plus précis, la conscience morale, telle que nous la concevons en dehors de toute métaphysique, suppose un esprit formé, capable de sentir, d'observer, de percevoir, de juger et de vouloir, tout en ayant l’idée des fins individuelles et sociales, la prévision constante, immédiate, de tous ses actes et de leurs conséquences. Elle exige particulièrement les synergies supérieures et la catégorisation temporelle puïis-

On

‘qu'elle embrasse constamment à la fois : le passé dans : ses normes, le présent dans la réalisation de l° acte, et l'avenir dans

les conséquences de celui-ci. d

La période pubertaire marque l'apogée de la formation physiologique du cerveau (D° Godin), mais non l’optimum somatique, car la croissance osseuse, musculaire, org ganique et neuro-cérébrale continue encore bien après le premier stade formel complet du corps humain. Celui-ci devient alors seulement capable de vivre dans sa plénitude individuelle et sociale. L'enfant, spécifiquement égocentrique dans le cycle conceptuel, reste égoïste au point de vue moral. Il vit pour soi. Le fond de son comportement sincère reste son moi, à la fois sujet et objet. Il vit par le jeu, comme Claparède, après Karl Groos et Wundt, l’a montré. Les besoins du jeu lui imposent les premières contraintes sociales. Les contingences scolaires .développent ce premier fonds. Ne faisons l’enfant ni meilleur ni pire. N'imaginons pas, comme Rousseau, une métaphysique de l'enfance. Le nature veut qu'il s'accroche, pour ainsi dire,

à l'existence et gagne âprement son droit à la: vie. Sachons-le.

Dès que ses premiers troubles sexuels se manifestent, parfois de bonne heure (et alors plutôt sous l'influence de contingences vicieuses que par hérédité, si nous comprenons bien Freud), un altruisme d’abord instinctif, subconscient, parfois soumis aux fluctuations des caprices de la cénesthésie non encore inhibée, vient modifier ses tendances premières. Cellesci, jusqu'alors limitées à la vie égoïste, végétative, se complètent, évoluent qualitativement. Romain Rolland l’esquisse à gros traits dans son interminable Jean-Christophe, où l’accumulation balzacienne nuit souvent à l’analyse. Le vif besoin d'amitié, de camaraderie, refoule, peu à peu, le « narcissisme » primitif. Tant que la vie sexuelle n’est pas éveillée, ce besoin reste asexuel bien que l'influence de la « libido » eXagérations à part, influe vite dans l’autre sens.

Ce changement d’orientation cénesthésique est un fait ca-

1. Notre con epÈLon ontogénique était déjà celle de Wundt: : # de Re vonscience de soi-même est le résultat d’un développement. d'une évolution » (I, 553). LS

At

pital” qui n’a peut-être pas été encore suffisamment dégagé. Sa répercussion est considérable dans la genèse de la conscience morale. Si l’on applique notre méthode d'analyse à cette conscience, on est obligé de s’apercevoir, en dehors de toute école, que son fondement initial est forcément somatique. Elle naît de notre corps tout entier pour le diriger, le dominer jusque dans sa moindre fibre, pour le conduire et l’exalter jusqu’à braver la mort. Ellé commence, dans la pénombre du subconscient, avec les premiers gestes du bébé qui prend connaissance de son corps en voulant le diriger. Elle fait avec lui ses premiers pas. Elle se forme modestement, lentement, parallèlement avec la conscience psychologique, et, comme celle-ci, évolue longtemps sous le symbole primitif : VKDa, encore cryptique et à l’état de chrysalide.

Les perfectionnements successifs des divers organes sensoriels, le gain psychologique progressif des synergies hiérarchisées, permettent à l’enfant une connaissance de plus en plus complète de son corps, de ses besoins, de ses aptitudes. Nous ne connaissons vraiment celui-ci que par ce qu'il est capable de faire et les sports ont leur part de révélation intime. Cet affranchissement personnel, graduel, obstiné, volontaire, parce que finaliste, des forces cosmiques, de la pesanteur notamment, devrait être mieux compris de ceux qui encouragent vaguement ou maladroitement l'éducation physique. Dans l’évolution somatique, il faut voir l’évolution du moi qui en est la fin humaine. | |

La relation étroite, indiscutable, vue par l’antique (Mens sana...) de la conscience totale et du corps harmonieusement formé, compte cependant. C’est un de ces concepts intuitifs du passé dont la science actuelle vérifie l’exactitude. Avant d’être banales, les synergies créatrices se forment chez les hommes de génie.

Les réactions ascétiques elles-mêmes, loin de démentir notre théorie, la justifient. Aux yeux du physiologiste moderne,

2. Karl Koffka (de Giessen) écrit : « Ce que l’imdividu ressent et ce qu'il fait, ce ne sont pas deux domaines distincts que les liens du temps seuls relient : c’est un événement un. » Toutes les réactions

d’un même individu ont une même, forme (Gestaltheorie) (Journ. de psych., 1924). Je crois que cette fine remarque. s'applique surtout maintenant.

toute exaltation est un désiquilibre et correspond, le plus souvent, à une déficience ou une infirmité. Il résulte de tout ceci que le substrat somatique vibrant, dynamique et total, indispensable à la conscience complète et libérée, n'existe vraisemblablement qu'après la puberté. Un corps impubère n'est qu’un complexus mineur et incomplet. L’infirme sexuel reste un minus habens. Comment s’en étonner quand on sait que le système endocrinien complet est indispensable à la vie normale dont il est peut-être à la fois l'appareil moteur et le régulateur? La psychologie officielle ne doit pas être arrêtée par une fausse pudeur. La possibilité de créer doit rester sacrée .: elle est notre seule sauvegarde positive contre la mort.

Alfred Binet à dit, avec raison, que l’émotion est le facteur indispensable qui transforme l'éducation intellectuelle en éducation morale. En d’autres termes, nous pourrions écrire, d'accord avec Guyau, Fouillée et 3. Payot, qui se complètent à cet égard : l’émotion seule peut transformer, par son dynamisme spécial, la connaissance en action, le savoir en volonté socialisée. Il existe là une véritable frontière ontogé- ‘nique qui montre encore le rôle considérable de la cénesthésie plus ou moins évoluée.

Ampère (cité par B. Lorenz, dans le Journ. de psych. du 15 avril 1926, p. 405 et s.), à la suite de la question posée par l’Institut de France, en l’an XII, question qui semblait prévoir l’avenir de la psychologie expérimentale’, a été le premier, croyons-nous, à deviner, sinon expliquer, cette genèse de la conscience. Tout d’abord, il nomme concrétion, un dynamisme subconscient indispensable et de base, qui s'apparente beaucoup à ce que nous appelons synergie. Voici comment il le définit : « Les sensations de tous les sens contractent, par la répétition simultanée, un autre genre d’union au moyen de laquelle elles évoquent mutuellement leurs traces ou leurs images. » Les perceptions sont considérées comme des concrétions d’habitudes par ce même auteur. Il nomme émesthèse le sentiment du moi et considère la personnalité comme un

1 « Comment doit-on décomposer la faculté de penser et quelles sont les facultés élémentaires qu'on doit y reconnaître? » C'est, à peu de chose près, notre sujet lui-même. | ,

phénomène unique, par concrétion bien entendu, de l’émes-

. thèse actuelle et de toutes les émesthèses passées.

L'élément cénesthésique, qu’Armpère n’a pas dégagé, reste le noyau même de l’émesthèse. C’est lui qui, au fond, provoque et rend possible toute concrétion ,car c’est en elle et par elle que se constate celte simultanéité qui, sans elle, n’existerait pas. Ainsi nos observations d'enfants peuvent justifier une théorie centenaire qui, à son tour, vient appuyer, éclairer nos hypothèses. Cette théorie aide à comprendre l’évolution cénesthésique qui, comme tous les aspects de l’activité physio-psychique, évolue du conscient à manifestations discontinues vers le conscient. permanent, et ne peut arriver à son terme qu'après la formation somatique complète, c’est-à-dire pendant l'adolescence.

Les législateurs qui nous ont donné l’organisation scolaire française de 1881-1886 ne paraissent pas s’en être doutés, puisqu'ils ne font durer l'obligation que de 6 ans, un peu lard, à 13 ans, beaucoup trop tôt. Les fins éducatives ne leur étaient point indifférentes, car « éducation physique, intellectuelle et morale », la formule célèbre de Spencer, ils l’ont mise en vedette et SOhrout répétée dans les textes officiels.

Nos écoles publiques françaises, je suis heureux d’en témoigner ici, font de très bon travail. Mais, si les résultats immédiats, d’après les examens des bourses ou du certificat d’études, se manifestent comme très satisfaisants, il n’en est pas de même de ceux, plus lointains, que révèlent, par exemple, les enquêtes sur les conscrits. La loi de l’oubli exerce de véritables ravages, des destructions profondes sur les connaissances proprement dites, parce que le temps de scolarité, après la formation de la conscience psychologique, ne paraît pas suffisant.

. Que dirons-nous de l’éducation morale, la plus indispensable, qui ne peut rationnellement se compléter avant l’éclosion de la conscience totale? Oui, l’on peut donner une instruction morale qui aide et prépare cette éducation, mais ne la remplace jamais. Les mots célèbres : « Je connais le bien, je l'aime et pourtant je fais le mal », suffiraient à justifier ce que nous disons ici. C’est par l’exercice continu de la conscience morale que l’adolescent diffère de l’enfant et devient homme. Pourquoi supprimer l'influence indispensable de l’école juste à ce moment-là? Une démocratie, qui veut éviter la décadence et

l'anarchie, doit savoir consentir des sacrifices pécunaires quand il s agit de gagner les âmes. È

Puisque nous envisageons, en pédagogue professionnel, des conclusions pratiques, on nous permettra d'ajouter que la prolongation de la scolarité n’est qu’un aspect du très sérieux problème éthique. La préparation de tous les éducateurs, sans exception, par de sérieuses études de psychologie théorique et pratique, comme de physiologie, ne s'impose pas moins.

C'est ainsi, mais ainsi seulement, que pourrait être bien donnée l’éducation harmonieuse et intégrale que nous souhaitons, afin de mieux préparer l'avenir. Cette éducation, d’abord sagement sensorielle, perceptive, puis schématique et conceptuelle, enfin abstraite, émanciperait progressivement l’esprit tout en formant les synergies progressives qui le constituent.

S'il est évident, depuis la civilisation athénienne, qu'un esprit logique ne peut exister que dans un corps normal, il n'est pas moins vrai qu'une conscience morale ne peut coexister avec une intelligence déficiente. L'équilibre spirituel est encore la première condition d’une vie honnête’. Il est facile de constater que toutes les bonnes habitudes psychiques forment la conscience morale, tout en éclairant la conscience psychologique. Un subconscient commun les unit : celui qui sert de même substrat à la pensée et à l’acte.

Il en résulte, qu'avec un progrès sérieux de nos méthodes

d'éducation intellectuelle, nos élèves gagneraient non seule-

ment de mieux résister à la loi de l’oubli, à cette torpeur rurale où à cet énervement urbain également néfastes à toute vie spirituelle, mais encore et surtout, une âme supérieure.

Si la morale religieuse peut se contenter, le plus souvent (et

nous en parlons avec respect), de cette synergie mimétique et

cénesthésique, imaginative aussi, qui constitue la foi vulgaire, la morale, indépendante des dogmes, que nous enseignons doit être sociclogique. Les fins sociales, si bien évoquées déjà dans

l'impératif catégorique kantien, sont la seule autorité dont :

nous puissions nous réclamer.

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