LE PEK ET LE HWAN
Cette distinction des puissances de l'homme est mentionnée pour la première fois dans les annales des principautés chinoises appelées Tso-tchuen, l'an VÏI du prince Tchao de Lou, c'est-à-dire en 533 A. C. Nous les trouvons après cela au Li-Ki, ou grand rituel, et au grand appendice du Yi-King appelé Hi-tze, le troisième dans la traduction de Legge; ce qui nous reporte aux derniers temps de l'ère ancienne, au III® ou au IV® siècle.
L'explication du Tso-tchuen est très explicite; c'est pourquoi nous la rapportons en entier.
Pe-Yeu, prince de Tcheng, avait été tué par ses sujets irrités de ses désordres. Après sa mort, des fourbes s'amusèrent à effrayer le peuple en racontant des apparitions du prince assassiné. Ces racontars préoccupaient vivement Tchao-Kingtze, prince de Tsin; pour se rassurer, il demanda à un célèbre astrologue, nommé Tze-tchan, si Pe-yeu pouvait réellement revenir et apparaître. L'astrologue lui affirma la possibilité de la chose, puis ajouta ce morceau d'anthropologie bien curieux :
« Quand l'homme vient à la vie, ce qui commence ses mou-
vements, ses transformations, c'est le peL Quand (la nature humaine) a produit lepek, ce qui est en lui d'actif, d'éthërëal s'appelle le hwàn. Par l'usage des objets extérieurs, sa substance propre se développe ; ainsi le pek et le hwan se fortifient. Ainsi l'on acquiert une substance pure et lumineuse et l'on en vient jusqu'à la possession du shen. Quand un homme ou une femme meurent, arrivés au second point (fortifiés et possesseurs du pek et du hwan) leur pek et leur hwan peuvent hanter les vivants et les poursuivre. Ils le peuvent, mais ils ne le font pas, dit ailleurs notre sage, car l'esprit des morts, quand il a un honte agréable, ne vient point inquiéter les habitants de la terre. Ce home, il l'obtient par les sacrifices, les offrandes qui lui sont faites. »
De ce passage il résulte qu'aux yeux du voyant de Tsin, le pek est le principe du mouvement, de la vie végétative du corps humain ; le hwan est le principe de la vie animale et le shen celui de l'intelligence.
Les termes de son explication sembleraient indiquer que le hwan et le shen ne sont que le pek plus ou moins développé et que les trois ensemble ne formeraient qu'un seul principe. Mais ce serait une erreur de le croire. La fin prouve le contraire. Tze-tchan parle du pek et du hwan cbmme existant en même temps, même après la mort, et c'est à ces deux principes seuls qu'il attribue les velléités qu'ont les morts de vexer les vivants. qui ne les honorent point dans leurs sacrifices.
Le Ili-sze ne connaît que le hwan et le shen.
L'essence pure ^ dit-il, forme les êtres vivants; le hwan évoluant forme leurs modifications ^; ainsi l'on connaît la nature*^ et la forme des kueis et des shen.
Ici, semble-t-il, kuei est pris comme synonyme d'essence pure, active, et shen comme équivalent à hwan. Mais tous deux peuvent être compris dan^ le hwan. Le commentaire
* Tsing khi, ce qui peut aussi signifier l'élémenl matériel et spirituel. 2 Leur développement, leurs actes.
2 Les sentiments.
Pen-i (sens fondamental) prend yu ^ (que nous avons traduit par «évoluant») comme signifiant monter (au ciel) etpek comme identique avec le kuei du texte. Le hwan monte, dit-îl, le pek descend, ils se séparent, l'homme se transforme et le kuei retourne à sa source ^. Pour Tchang-tze, la substance pure est le hwan, qui retourne au ciel après la mort.
Tchou-hi sépare tsing de khi; pour lui, le premier est le pek et le second le hwan. Puis il ajoute cette explication merveilleuse :
« L'élément pur des oreilles et des yeux, de l'ouïe et de la vue forme le pek; celui de la bouche et du nez constitue le hwan ; tous deux réunis parfont les êtres vivants.
» A la mort, l'élément matériel s'évanouit^, \epek descend en terre, le khi se disperse ^ et le hwan prend son vol libre, allant où il veut. » Puis il continue sans s'apercevoir qu'il varie étrangement : (de pek forme le Kuei et le hwan, l'esprit, le Shen^. »
Le Li'ki désigne l'âme par le mot hwan, et le principe de la vie corporelle par le terme pek. « Le khi du hwan, la substance active de l'âme, y est-il dit, retourne au ciel ; le pek du corps retourne à la terre.» Et ailleurs : « Le pek du corps descend en terre, le khi intelligent reste en haut dans le ciel 6. »
* \u signifie proprement « se promener, errer çà et là ». C'est le terme employé par les taoïstes pour désigner la vie que mènent les immortels dans les régions élhérées; ce qui explique le sens donné par le Pen-i,
* Ce sont les expressions du Li-ki et en somme celles du Shu-king, exprimant la mort par « monter et descendre ». Le dernier est significatif. C'est le retour à la patrie, au logis. Le Kuei vient du ciel et y retourne, comme dit Tçheng-tze.
' Retourne dans le vide, c>st-à-<lire dans la masse de l'être matériel
indistinct.
* Ceci est assez difficile à expliquer. Le khi est la substance spirituelle en elle-même, destinée à former le hwan. Si elle se dissout, comment le hwan ou l'esprit subsiste-t-il? On ne peut expliquer cela qu'en supposant que le khi signifie ici l'espi'it animal.
» Plus loin encore, nous apprenons que le tsing est du Yin et le khi du Yang, ce qui complique encore l'imbroglio.
<*» Ici il n'est pas question de dissolution ; le khi est l'égal du hwan ou du shen. iVoir le livre Kiao-ti-sheng . On traduirait mieux le khi « du hwan ». Au livre Li-yiin, il est prescrit, après un décès, de monter sur le toit de la maison mortuaire et d'appeler le hwan à haute voix en criant : « Revenez, revenez. »
Enfin au livre 'fchi'i nous lisons que le khi est ce qui forme complètement le shen, ce qui lui fait atteindre son achèvement, et que le pek est l'achèvement du kuei ^.
Qu'est-ce que cela peut signifier? Les plus savants commentateurs y perdent leur temps et leurs peines ou ne donnent que des explications de la plus parfaite absurdité, comme celle-ci par exemple : « Le nez et la bouche émettent un souffle ; or le khi est un souffle 3; donc le hwan appartient à ces organes ; l'œil et l'oreille sont les lumières du corps et appartiennent eux pek. »
Cela est bien irrationnel ; mais que dira-t-on d'un exposé tel que celui-ci?
Le tsing (élément corporel) est de l'eau, le pek est de l'or, le shen est du feu, le hwan est du bois. Le tsing commande l'eau, le pek commande l'or, l'or engendre l'eau : c'est pourquoi le pek contient le tsing. Le shen commande le feu, le hwan commande le bois; or, le bois engendre le feu : c'est pourquoi le hwan contient le shen... Le shen au ciel fait la lumière et sur la terre le feu.
Dans l'homme, il est l'action. Le pek au ciel est la chaleur brûlante; sur la terre, c'est l'or; dans l'homme, c'est le pek. Le hwan au ciel est le vent; sur la terre, c'est le bois; dans l'homme, c'est le hwan. Mon tsing réunit tous les tsings de tous les êtres du ciel et de la terre, comme dix niille eaux s'unissent pour former une eau. Mon shen réunit tous les shen du ciel et de la terre, comme dix mille feux réunis font un feu, etc., etc.
L'auteur de ce spirituel exposé s'appelait Kuan-Yin-tze; son nom mérite d'être connu 3. Mais peut-être trouverons-nous ailleurs des définitions plus acceptables. C'est ce qu'il nous reste à rechercher.
* Lin-Tchuen-ngo-hi dit aussi clairement que Khi et Shen sont une seule et même chose.
* Le caractère correspondant représente un souffle.
3 C'est celui dont il a été question plus haut. Voir le chapitre Sze-fii.
Le Yo-tchuen * définit le pek et le hwan comme étant l'un le principe élémentaire pur de Tétre humain et le second la puissance du cœur, ce qui équivaut à peu près à « principe actif matériel » et (( esprit ». Hoei-nan-tze enseigne que le pek est de la substance (Ihi) de la terre, et le hwan de la substance du ciel ; ce qui revient en somme à nos idées de matière et d'esprit, car le ciel n'est point ici bien probablement la voûte matérielle. Ce sont du reste des termes reçus dont les Chinois ne scrutent nullement la valeur; les mots qui les tirent d'affaire ont pour eux toute celle des idées.
Le Pe-hu-tong ^ contient l'explication suivante : ce Le hwan est comme une onde mobile, qui va toujours sans s'arrêter. Il agit à l'extérieur et domine les sentiments intérieurs, les mouvements des passions. Le pek est inférieur, de qualité commune; c'est ce qui rend l'homme visible; il domine la nature en ses qualités. »
Ici nous sommes dans la réalité et l'on reconnaît sans peine dans cette explication un effort sérieux et non sans succès pour définir l'esprit et la matière.
En voici une autre de Mien-tchai-hoang-shi, qui n'est point non plus sans mérite :
« L'esprit {shen) de l'élément du corps (Ising) s'appelle \epek ; celui de l'élément actif (khi) est le hwan. Ce par quoi l'oreille
* Voir le Ynen-khien-lui-han^ articles Pek et Hwan,
* Recueil de dissertations diverses rédigées par l'historien Pan-kou à la suite de conférences tenues dans la salle du Pe-hu ou du Tigre blanc, sous la présidence de l'empereur Hiao-Shang-ti des Hans, vers l'an 80 de notre ère. Le but de ces conférences était la réfutation des doctrines hétérodoxes qui s'étaient répandues en Chine, grâce aux enseignements des taoïstes. L'ouvrage est divisé en quarante-quatre sections. Ces passages sont tirés de la section Tsing-sing, « Élément pur et nature ».
A la suite des lignes citées, on lit encore :
Le hwan est un parfum qui écarte les impuretés par sa pure substance. Le pek est manifeste, visible ; par l'essence même il régit l'intérieur.
C'est-à-dire que le hwan est la substance immatérielle qui écarte les vices, les passions mauvaises nées dans les sens. Le pek visible régit le corps en dominant l'élément qui le constitue.
entend et l'œil voit, c'est le pek qui le produit; ce par quoi le cœur ^ pense et réfléchit, c'est le hwan, »
Malheureusement cette distinction judicieuse est un peu gâtée par ce qui suit : « Le pek et le humi réunis sont le shen du Yin et du Yang, et la raison, l'équité se réalisent en eux, mais en eux seuls 2. »
Notons encore la théorie de Huang-shen 3 sur la formation de l'homme; elle ne déparera pas le reste.
D'après cet auteur, c'est le tsing qui survient le premier pour constituer l'embryon humain, c'est-à-dire la plus fine substance purement matérielle, puis vient s'y ajouter le khi, premier état de la substance spirituelle ^. C'est lui qui produit le corps et les parties, chair, os, sang, cheveux, etc.
Quand l'être humain commence à parler, ce qui l'anime, c'est le khi. L'esprit de la matit>re humaine tsing est \epek; celui du khi est le hwan. Le pek et le hwan sont réunis par les esprits du Yin et du Yang et alors la loi rationnelle, le H, la vérité règne dans l'homme. La réunion du Pek et du hwan, c'est la vie; leur séparation, c'est la mort. Aussi les rites des sacrifices ont pour but de les réunir de nouveau, ce qui est l'acte suprême de la piété filiale, comme dit le Li-Ki, qui fait allusion au rite funèbre ordonnant de monter sur le toit de la maison mortuaire pour rappeler à grands cris le hwan fugitif du défunt.
Les Chinois prenaient cela au sérieux; le poète Song-Yu raconte comment il fut rappelé à la vie par une magicienne qui
* Nous savons que pour les Chinois, le cœur est le siège de l'intelligence.
* L'auteur ajoute : En repos, ils produisent la bonté, la justice, le respect des rites et la sagesse (les quatre vertus cardinales; voir plus loin). En action, ils produisent la pitié, la honte du mal, le respect, le discernement du vrai et du faux, c'est-à-dire les vertus internes, subjectives et celles qui ont rapport à l'extérieur, aux autres hommes.
3 Ssi-shan Tchen-shi dans le Tu-sku-tsiiientciieng.
* Littéralement : la naissance de l'homme, c'est le Ising qui se réunit au khi; c'est tout. L'auteur dit aussi qu'après la mort le hwan monte au ciel pour suivre le Yang, tandis que le pek descend en terre pour suivre le Yin, entraîné par le Yin.
sut faire revenir son hwan dans son cadavre et le rendre à la • vie, ranimer son tsing mort i.
Aussi, malgré des efforts absolument inutiles tentés depuis quarante siècles, tout Chinois qui respecte les règles sacrées essaie de faire revenir Tesprit du mort aussitôt après le trépas. Je pense bien qu'ils n'ont guère d'espérance.
Nous avons vu jusqu'ici le langage des philosophes; il nous reste à interroger les lyriques et les commentaires lexicologiques.
Le célèbre dictionnaire Shuo-Wen, du premier siècle de notre ère, définit le pek comme la substance vivante (le khi) du Yîn et le hwan comme celui du Yang.
Le commentaire Tsou du Tso-lchuen fait du premier le principe vivant attaché au corps (tsing); du second, l'esprit attaché au khi; il distingue ici le ling du shen.
Celui du Hoei-nan-tze dit au contraire que ce sont deux shen, l'un du Yin, l'autre du Yang de l'homme.
Quant au pek, voici encore deux ou trois définitions qui montreront le désaccord des interprètes :
a C'est l'essence pure, brillante de l'homme. » (Yû-j)ien.)
c< C'est le kuei achevé. » (Li-ki, Tchi-i.)
« C'est le corps [Tchou, /d.), c'est la forme extérieure (hing). » {Tchou du Yun shuo,)
« Ce par quoi Thomme domine sa nature » (Pe-hu-tong), etc.
Nous ne pousserons pas plus loin cette énumération; tout le reste est répétition ou variante sans valeur propre. Plusieurs même nous reprocheront d'avoir été trop long, d'accorder de l'importance à ce qui n'en a point. Mais cela n'est point notre idée. Nous sommes ici simplement historien, et l'histoire doit rapporter tous les faits saillants, alors même que les acteurs n'auraient fait preuve que de déraison.
Nous eussions vivement désiré être plus précis et donner des notions |*lus exactes au point de vue européen ; mais«comment rendre précis et clair ce qu'aperçoivent des yeux qui ont
* Voir l'ode Ruei-hwan-fn , chant du rappel du hwan.
la vue trouble? Comment expliquer des idées que leurs infortunés possesseurs ne comprennent pas eux-mêmes, dont ils n'ont point une notion distincte ^?
Si nous serrions les choses de plus près, ce seraient nos pensées et non celles des Chinois que nous exposerions à nos lecteurs. Quittons donc ce terrain et voyons comment les philosophes de l'Empire des Fleurs envisagent l'homme dans son activité propre. Nous laissons de côté ce qui concerne la vie du corps, après que nous l'avons vue se former par l'agrégat des éléments du tsing sous l'action dominante du principe vital pek et se développant par celle du khi qui constitue finalement l'âme pensante et voulante.
C'est de cette dernière que nous avons à entretenir nos lecteurs. Ce qui concerne le corps tombe dans le domaine de la physiologie; l'âme seule reste dans le nôtre, à partir de ce point.
Heureusement le sujet qui va nous occuper contient des phénomènes que l'on peut étudier sur le terrain de l'observation; aussi nous allons trouver nos sages chinois beaucoup plus raisonnables et plus logiques que nous ne les avons vus jusqu'ici. On sait du reste que pour tout ce qui touche à la morale, la Chine ancienne s'est montrée de beaucoup supérieure à tous les pays occidentaux et n'a été surpassée que par le christianisme. Aussi la perfection de la morale chinoise antique est un problème qui déroule tous les constructeurs de systèmes et les oblige, pour rester fidèles à leurs idées préconçues, de faire des hypothèses qui vont à rencontre des faits les mieux établis. Ainsi l'on a été réduit à attribuer à Kong-fou-tze toute la morale des Kings. Singulière échappatoire, qui fait du philosophe chinois un miracle vivant. Celui qui aurait créé de toutes pièces une morale semblable serait certainement le phénomène le plus inexplicable que l'histoire ait jamais présenté. Soutenir pareille chose, c'est vraiment se moquer de la science.
* On i^eut dire du reste que ces définitions et explications varient avec ridée que se faisaient leurs auteurs de la distinction entre la matière et Tesprit. Penchaient-ils vers le matérialisme, ils donnaient plus d'importance au Pek\ étaient-ils, au contraire, clairement spiritualistes, ItHwan se détachait davantage de toute attenance sensible, matérielle.