ARTICLE V
Du sang dans les hémorrhagies.
Je ne veux point traiter, dans cet article, de l’influence que peuvent exercer les grandes pertes de sang sur la composition du sang; j’en ai déjà précédemment parlé , et j’ai dit que toute hémorrhagie diminue à coup sûr la quantité des globules, tandis qu’il faut qu’elle se soit prolongée très longtemps, ou qu’elle ait été très abondante, pour
avoir pu diminuer d’une manière sensible la quantité de fibrine.
Ce que je me propose actuellement de rechercher, c’est jusqu’à quel point il n’y a pas des hémorrhagies qui sont elles-mêmes le produit d’un changement primitivement survenu dans la composition du sang.
Des recherches auxquelles je me suis livré sur ce sujet, je crois pouvoir conclure qu’il y a effectivement un certain nombre d’hémorrhagies dont on ne saurait trouver la cause dans une altération primitive des solides , et qui sont le résultat d’une modification survenue dans la composition du sang; cette modification consiste dans une diminution relative ou absolue de la fibrine.
Et d’abord rappelons ici que les anciens avaient placé, au nombre des causes des hémorrhagies , un état de dissolution du sang. Or , qu’est-ce que cette dissolution , si ce n’est un état dans lequel le sang contient moins de fibrine que de coutume?
Rappelons encore que les hémorrhagies sont communes dans les maladies où le sang contient peu de fibrine , comme dans le typbus et le scorbut; qu’elles sont rares au contraire dans les maladies où le sang contient trop de fibrine , soit d’une manière absolue, comme dans les phlegmasies (i),
(1) On pourrait objecter que, dans la pneumonie, les crachats sont presque toujours teints de sang ; mais je répondrai que ce n’est point là une hémorrhagie ordinaire. Le sang qui se mêle, dans cette maladie, à la matière expectorée est le résultat d’une véritable ex-
soit d’une manière relative , comme dans la chlorose.
La diminution de la fibrine par rapport aux globules , voilà donc la grande condition du sang qui favorise la production des hémorrhagies ; le rapport de ces deux faits est tellement constant, qu’il me paraît impossible de ne pas regarder l’un comme la cause de l’autre. Et qu’on ne dise pas que c’est alors l’hémorrhagie qui amène dans le sang la diminution de la fibrine; car, ainsi que je l’ai déjà dit, il faut que la perte de sang ait été très abondante pour produire cet effet, et j’ai vu la fibrine diminuée dans des cas où la quantité du sang perdu ne pouvait certainement pas en rendre compte ; j’ajoute enfin, comme un argument qui me paraît sans réplique , que si c’était l’hémorrhagie qui pro ^ duisît, dans les cas que j’examine , un changement dans la composition du sang, on trouverait à coup sur les globules diminués dans une proportion encore plus forte que la fibrine ; or c’est ce qui n’a pas lieu, et loin de là les globules sont le plus souvent alors en excès par rapport à la fibrine.
Deux états très différents du sang , dans lesquels persiste la loi de la diminution de la fibrine par rapport aux globules , peuvent favoriser la production des hémorrhagies.
Le premier de ces états est celui dans lequel le chiffre des globules s’est élevé à la limite supérieure
pression du sang à travers les parois des dernières extrémités bronchiques.
de 1 état physiologique , ou Ta surpassé , la fibrine conservant en même temps son chiffre normal , et se maintenant même au moins aussi souvent audessous de sa moyenne qu^au-dessus ; c’est ce qui a lieu dans la pléthore, et* il est d’observation commune que les pléthoriques sont disposés à avoir des hémorrhagies. Qui ne connaît leurs fréquentes épistaxis , et qui ne sait jusqu’à quel point elles leur sont utiles ? C’est que par ces hémorrhagies , la quantité de leurs globules sanguins diminue infailliblement, sans que leur fibrine s’abaisse; l’équilibre se trouve ainsi spontanément rétabli chez ces individus entre la fibrine et les globules , et alors cessent les hémorrhagies avec les signes de la pléthore, jusqu’à ce que trop de globules se soient de nouveau reproduits avec le sang.
Mais un second état du sang, qui favorise bien plus que le précédent la production d’hémorrhagies abondantes et répétées, c’est celui dans lequel la fibrine a réellement diminué de quantité, les globules pouvant d’ailleurs avoir conservé leur chiffre normal. J’ai trouvé qu’il en était ainsi dans le scorbut.
Cette maladie ressemble , à certains égards , à la chlorose , et toutes deux ont des symptômes communs. Dans l’une comme dans l’autre , on remarque la même faiblesse, les mêmes vertiges, les mêmes aberrations de la sensibilité , la même dyspl née , les mêmes palpitations, la même dyspepsie. Mais ce qui distingue tout de suite le scorbut de la
chlorose, c’est la facilité de la production des hémorrhagies dans la première de ces affections , à tel point qu’elle en est un des symptômes caractéristiques. Pourquoi cette, constance des hémorrhagies dans le scorbut? Pourquoi leur rareté dans la chlorose? C’est que , dans la première de ces maladies, il y a une modification du sang toute différente que dans la seconde. Dans le scorbut , en effet , les globules ne diminuent pas- comme dans la chlorose, et, au contraire, la fibrine diminue, comme déjà nous l’avons vue diminuer dans cette fièvre typhoïde, à forme adynamique ou putride, qui, au point de vue de faltération du sang aussi bien que de ses symptômes , avait été assez justement appelée par Bordeu un scorbut aigu.
Les scorbuts bien caractérisés sont si rares à Paris, que pendant longtemps j’en avais été réduit à une simple conjecture sur l’état du sang dans cette maladie , et j’avais admis , comme chose très vraisemblable, que le sang des scorbutiques devait avoir moins de fibrine qu’à l’état normal ; j’ai pu enfin m’assurer qu’il en était réellement ainsi par l’observation du cas suivant.
Dans le courant du mois d’avril i84i , un journalier, âgé de quarante et un ans, entra dans mes salles de l’hôpital de la Charité. Depuis trois àns , il s’épuisait à faire tourner chaque jour une manivelle dans un lieu obscur et humide, le dos appuyé à un mur d’où l’eau découlait sans cesse. Toutes les trois semaines environ, il faisait un
excès de vin au point de s’enivrer. 11 couchait avec sept camarades dans une chambre petite , mal éclairée , et encore plus mal aérée.
Au commencement du mois de mars i84i , il éprouva des vertiges , une fatigue continuelle , que rien ne lui expliquait; il était sans cesse comme brisé et courbaturé,* et bientôt il fut pris épistaxis qui se renouvelaient chaque matin. Un peu plus tard, des taches rouges (telle était l’expression qu’il employait) commencèrent à se montrer sur tout son corps ; ces taches se multiplièrent et grandirent, sa faiblesse lit en même temps de tels progrès , qu’il fut obligé de cesser son travail.
Lorsque ce malade se présenta à mon observation , le tronc, les membres et la face étaient couverts de nombreuses pétéchies et de larges ecchymoses, qu’on eût prises pour des effets de contusions; mais il en était si peu ainsi , que les jours suivants nous en vîmes d’autres se développer sous nos yeux. Les gencives étaient molles, gonflées et saignantes; les épistaxis continuaient, mais peu abondantes. Le malade se plaignait d’un engourdissement général, d’une grande pesanteur de tête, et de vertiges; il réclamait une saignée pour faire cesser ces accidents. Les fonctions digestives étaient encore intactes; quelques palpitations de cœur avaient lieu; aucun bruit de souffle n existait aux carotides. Le pouls était à 6o, la respiration à 20, la température de la peau de l’aisselle à 37,60. La grande prédominance des accidents cérébraux, la
pensée d’une sorte de congestion qui pouvait les causer, m’engagèrent à faire pratiquer une saignée, que le malade désirait d’ailleurs vivement. Je trouvai dans son sang 119 en globules, 86 en matériaux solides du sérum, et seulement 1,6 en fibrine.
Au bout de cinq semaines de repos, d’une nourriture substantielle, et sous l’influence de toutes les conditions d’une bonne hygiène, cet homme avait retrouvé ses forces, et les accidents dont j’ai parlé s’étaient au moins de beaucoup amendés; cependant sa peau présentait encore un assez grand nombre de pétéchies, et ses gencives restaient saignantes. Il sortit dans cet état le 18 mai.
Le 23 mai, il fut repris de violents vertiges; son appétit se perdit; le 27 , il eut une abondante épistaxis; il rentra à l’hôpital le 2 juin. Il était alors plongé dans un grand état de faiblesse ; de larges ecchymoses couvraient la peau , et en outre les deux conjonctives , infiltrées de sang , faisaient saillie au-devant de la cornée transparente, et l’entouraient comme un bourrelet ; on eût dit d’un double chemosis. Du sang s’écoulait des gencives, et se mêlait au mucus expectoré. J’examinai de nouveau le sang: il contenait la même quantité de fibrine que la première fois ; les globules étaient descendus à 1 1 1 ; les matériaux solides du sérum étaient restés à 86, dont 70 en albumine, et g en autres matières organiques. Au bout de quelque
temps , le malade éprouva un mieux sensible , et sortit (i).
Voilà donc une maladie qui est en quelque sorte le type de toutes celles dans lesquelles on voit ainsi survenir un plus ou moins grand nombre d’hémorrhagies spontanées, et une altération remarquable du sang l’accompagne , savoir une diminution de la fibrine. J’ai retrouvé cette même sorte d’altération du sang dans un cas de scarlatine qui se termina par la mort au deuxième jour de l’éruption : dans ce cas , de nombreuses pétéchies avaient couvert la peau , une exsudation sanguinolente avait eu lieu à l’intérieur de la bouche; et à l’autopsie , je trouvai , dans l’appareil respiratoire, les signes anatomiques d’une forte apoplexie pulmonaire. Le sang contenait dans ce cas 2 en fibrine,
(1) lUen de plus difficile que la guérison complète et définitive de ces maladies, dans lesquelles le sang vient à se dépouiller, d’une manière lente et toute spontanée , soit de ses globules , soit de sa fibrine. On sait combien les rechûtes sont faciles chez les jeunes filles chlorotiques , et combien leurs accidents sont souvent longs à se dissiper complètement. Chez les personnes plus âgées , qui deviennent spontanément anémiques , la reproduction des globules dans le sang est encore plus difficile à obtenir. Quant au scorbut , autant celui qui est né sous rintluence de causes extérieures , cède en général avec facilité , dès que cette influence n’exjste plus, autant celui qui naît spontanément résiste souvent à tous les moyens qu’on lui oppose. J’ai vu sans doute quelques scorbutiques guérir , mais j’en ai vu un plus grand nombre chez lesquels la maladie, tout en paraissant s’amender par intervalles, ne cessait jamais complètement, et finissait tôt ou tard par s’aggraver au point d’amener une terminaison fatale.
i33 en globules, et 8 1 en matériaux solides du sérum, dont 66 en albumine et 6 en autres matières organiques. Je ne doute pas qu’on ne trouvât aussi la fibrine du sang abaissée au-dessous de son chiffre normal , dans tous les cas bien prononcés de pourpre hémorrhagique: je puis du moins affirmer que, dans un cas où ce pourpre avait ressemblé , par ses symptômes, au typhus le plus grave , je trouvai le sang à cet état de liquidité et de dissolution qui est la traduction de la diminution de sa fibrine.
Mais ce n’est pas seulement dans ces cas d’hémorrhagies multipliées , ou, si l’on veut, de diathèse hémorrhagique, que j’ai vu le sang devenir ainsi pauvre en fibrine: j’ai cité ailleurs des cas d’hémorrhagies cérébrales dont la production avait été également précédée d’une diminution dans la fibrine du sang (i) ; de telle sorte que, soit que du sang s’échappe simultanément de plusieurs solides, soit qu’un seul d’entre eux lui livre passage , les faits conduisent à admettre que , dans le second cas comme dans le premier , il y a des hémorrhagies qui peuvent dépendre de ce que le sang, privé de sa quantité normale de fibrine, a perdu, par cela même, une partie de sa plasticité; et ainsi l’on arrive à trouver, dans une altération du sang, le point de départ de certains phénomènes morbides dont la cause est le plus ordinairement rapportée à une lésion des solides. Les cas dans lesquels la fibrine
(1) Premier Mémoire sur les altératious du sang , etc.
n’est diminuée que relativement aux globules qui sont en excès , rentrent , par leurs symptômes , dans les cas d’hémorrhagies dites actives , et les cas dans lesquels la quantité de fibrine est réellement diminuée , rentrent dans ceux d’hémorrhagies dites passives. L’étude un peu approfondie des altérations du sang vient donc prêter un nouvel appui à cette ancienne division , que certaines théories peuvent bien ne pas admettre, mais dont ne peuvent se passer ni la thérapeutique ni la clinique. Quoi qu’on fasse, on ne saurait ramener à l’identité de cause et de nature l’hémorrhagie d’un pléthorique et celle d’un scorbutique.
J’ai surabondamment démontré que l’appauvrissement le plus ordinaire du sang, celui qui résulte du seul fait de la diminution de ses globules, n’est point une cause directe des hémorrhagies : cependant il arrive de temps en temps qu’on voit ces hémorrhagies survenir et se répéter avec une fâcheuse opiniâtreté chez des individus qui ont subi de très grandes pertes de sang ; mais c’est qu’alors ce liquide s’est assez épuisé, pour qu’après avoir perdu une grande partie de ses globules , il en soit venu aussi à perdre notablement de sa fibrine. Lorsque cette dernière circonstance existe, des hémorrhagies peuvent avoir lieu; de telle sorte que leur production se trouve liée au dernier terme de l’appauvrissement du sang , non pas parce que les globules ont alors éprouvé une grande diminution , mais parce que la fibrine a cédé à son tour. Du reste ,
lorsqu’on tire à un animal assez de sang pour le faire mourir d’hémorrhagie, et qu’on divise ce sang en plusieurs perlions , de manière à analyser séparément chacune d’elles , on trouve , dans les dernières portions , la fibrine moins abondante que dans les premières ; les très grandes hémorrhagies peuvent donc épuiser le sang de sa fibrine, et c’est ce qui explique comment il peut arriver que , vers la fin d'une hémorrhagie très considérable , le sang vienne à s’échapper par d’autres voies que par celle qui seule d’abord lui avait livré passage. Je me rappelle, par exemple, avoir observé un jeune homme dont toute la surface cutanée se couvrit de nombreuses pétéchies , pendant qu’une épistaxis très abondante, qu’on n’avait point su arrêter, continuait encore; jusque-là ce jeune homme n’avait présenté rien de semblable. Ces faits étant connus, on conçoit encore comment une hémorrhagie qui, par son abondance ou par ses continuels retours, a épuisé l’organisme , peut trouver , dans la condition nouvelle de composition où elle a placé le sang , une cause de sa persislance ou de ses récidives. De là , un des inconvénients qui peuvent résulter des saignées trop copieuses employées pour arrêter ou pour prévenir des hémorrhagies : ces saignées , par leur extrême abondance , peuvent , au contraire, avoir pour effet de les perpétuer ou de les ramener.
Examiné sous le rapport de ses propriétés phy siques , le sang , dans les hémorrhagies , ne diffère
pas sensiblement du sang des pyrexies. Il n’offre jamais de couenne, a moins de complication de quelque état plilegmasique. Le caillot est généralement large ; il ne serait petit que dans les cas de cet extrême appauvrissement du sang dont je viens de parler en dernier lieu. Il est le plus souvent remarquable par une assez grande mollesse, et , pour peu que l’hémorrhagie tienne à une diminution assez notable de la fibrine , on peut trouver le sang tellement peu coagulable , qu’il se réunit à peine en un véritable caillot; enfin il peut arriver qu’à la place de celui-ci on ne trouve plus , dans le vase qui a reçu le sang, que des grumeaux mal liés entre eux, qui restent suspendus au milieu d’un sérum rougeâtre : c’est là cet état de dissolution du sang dont j’ai déjà parlé à propos des pyrexies, et qui existe plus ou moins marqué dans toutes les maladies qui ont pour un de leurs caractères une disposition générale aux hémorrhagies.
Déjà, dans plusieurs endroits de ce travail, j’ai eu occasion d’insister sur le rapport qu’on peut établir entre Tétât de dissolution du sang et un certain nombre de phénomènes morbides ; c’est que c’est là un des faits les plus importants de la médecine , fait étudié avec beaucoup de soin par les observateurs des siècles précédents, et duquel les doctrines toutes solidistes de nos jours avaient complètement détourné l’attention (i). J’ai montré
1) Qu’il me soit permis de rappeler ici que , dans un ouvrage
que cet état de dissolution du sang coïncidait constamment avec une diminution de sa quantité de fibrine. Mais est-ce l’altération la plus reculée à laquelle il nous soit donné d’arriver? Avant que la fibrine diminue, n’y a-t-il pas eu dans le sang quelque autre changement de composition , dont l’abaissement de la/ibrine au-dessous de son chiffre normal n’est lui-même que la conséquence? On peut à cet égard ci ter quelques faits : on peut rappeler qu’en injectant dans les veines d’animaux vivants , comme l’a fait récemment encore M. Magendie (i), une solution concentrée de sous-carbonate de soude, on ne trouve plus , dans les cadavres de ces animaux , qu’un sang presque entièrement liquide , et que , pendant leur vie , ils offrent des accidents analogues à ceux que l’on observe dans les maladies où les anciens admettaient un état de dissolution du sang. On peut aussi rappeler que , dans le sang, devenu moins coagulable que de coutume , d’individus morts de fièvres graves ou de scorbut, quelques auteurs affirment avoir trouvé une quantité surabondante de substances alcalines. Dirai-je
publié en 1823 [Clinique médicale , t. I), j’avais reconnu et décrit, dans certains cas de fièvres graves, cet état de dissolution du sang, et que je l’avais indiqué comme pouvant jouer un rôle dans la production de plusieurs des symptômes de ces maladies, et spécialement des hémorrhagies qui si souvent les accompagnent. Les recherches de M. Magendie sont venues encore , dans ces derniers temps , élucider cette importante question de palhogénie. (Voir Leçons sur les phénomènes physiques de la vie, 1837.)
(1) Magendie, t. Il, p. 316.
enfin que, dans des recherches que je poursuis actuellement avec M. Gavarret sur les variations que les matériaux inorganiques du sang peuvent présenter relativement à leurs proportions , j'ai trouvé, entre autres faits , que le sang qui contenait le maximum d’alcali libre appartenait au scorbutique dont j’ai un peu plus haut raconté l’histoire. Ce résultat est analogue à celui annoncé déjà depuis quelques années par M. Fréiny.
Les diverses substances virulentes et miasmatiques qui, introduites dans le sang, ont pour effet de le rendre moins coagulable , agiraient donc sur la fibrine à la manière des substances alcalines dont il vient d’être question. Ainsi agirait également le venin de la vipère , qui , au rapport de Fontana, produit la dissolution du sang.
On a dit qu’une perturbation profonde du système nerveux peut encore ôter au sang sa coagulabilité. D’après plusieurs observateurs, un pareil effet aurait pu être du à une forte émotion morale , à une commotion du cerveau , à la destruction de la moelle épinière dans une certaine partie de son étendue,, à un coup violent porté sur l’épigastre qui aurait retenti sur les plexus nerveux de cette région. Si les faits de cet ordre étaient soumis à une vérification convenable , ils seraient sans doute d’une extrême importance : car ils montreraient que le système nerveux exerce une grande influence sur la constitution du sang, et que, par conséquent, de même que le sang, lorsqu’il est al-
téré , peut modifier faction nerveuse, de même un trouble de finnervation peut dénaturer le sang. Mais par cela même que des faits pareils auraient une portée bien grande , nous ne saurions les accepter encore , et nous attendrons pour eux le contrôle de nouveaux faits. Le professeur Dupuy d’Alfort avait aussi annoncé qu’en coupant sur des chevaux les nerfs pneumo-gastriques, on prive le sang de ces animaux de la faculté de se coaguler. Mais comme il semble qu’il soit dans la destinée de notre science de ne conquérir une vérité que lorsqu'elle s'est en quelque sorte épurée en passant à travers l’épreuve de faits contradictoires , la valeur de ces expériences est infirmée par d'autres du docteur Mayer, dans lesquelles ce savant, ayant lié sur des animaux vivants les nerfs pneumo-gastriques , a trouvé , comme phénomène constant , que le sang était coagulé dans tout l’arbre circulatoire pulmonaire. Ce sont encore là autant de faits à revoir. Nous n'accepterons pas non plus, sans vérification nouvelle, d'autres faits, déjà anciens, desquels il résulterait que l'on trouve également le sang dissous chez des animaux que l’on tue immédiatement après qu’ils ont été forcés à la course.
Quoi qu’il en soit du nombre et de la nature des causes qui peuvent rendre le sang moins coagulable , il n'en reste pas moins vrai qu’il existe un certain nombre de maladies dans lesquelles le sang présente une véritable tendance à la dissolution , tandis qu’il y en a d'autres dans lesquelles la
faculté que possède le sang de se coaguler devient plus considérable ; un savant médecin italien (i) , Bufalini, a regardé même ces deux états opposés du sang comme d’une telle importance, qu’il s’en sert pour distinguer toutes les maladies en deux grandes classes : à l’une de ces ctasses il donne comme cause ce qu’il appelle le processus phlogis^ tique , et il rattache l’autre à une disposition inverse de l’économie qu’il désigne par l’expression de processus de dissolution (processo dissolutivo). Cette division revient à celle dans laquelle j’ai reconnu des maladies où le sang contenait un excès de fibrine, et d’autres où il en contenait une quantité moindre qu’à l’état normal ; car dans celles-ci il existe évidemment une cause qui a pour effet nécessaire de rendre le sang moins coagulable.
Ici , je ne puis me refuser au désir de discuter en peu de mots une question historique , que Grant avait déjà soulevée (2). Cet auteur, qui pratiquait la médecine et qui écrivait vers la fin du siècle dernier , s’était demandé si , en raison de la différence des conditions hygiéniques auxquelles l’homme était soumis en Europe avant le xviii“ siècfe, il ne devait pas être plus souvent atteint de ces maladies , qui semblent avoir pour point de départ, ou au moins pour un de leurs
(1) Bufalini, Fondamenti di patologia analilica^ Pesarol830, tom. II , pag. 327.
(2) Grant, Recherches sur les fièvres^ traduction de Lefébure, tom. I, pag. 276.
grands éléments , l'état de dissolution du sang. Il est bien remarquable en effet que les observateurs des derniers siècles parlent sans cesse , dans leurs histoires d’épidémies , de sang dissous et incoagulable. J’accorde volontiers que les théories du temps ont pu contribuer à montrer cet état de dissolution du sang comme plus commun qu’il n’existait réellement ; je n ignore pas qu’il y a ici à se garantir de plus'd’une cause d’erreur ; que, pendant la vie, le sang peut paraître moins apte à se coaguler par cela seul qu’il a mal coulé de la veine , ou qu’on ne l’a pas reçu dans un vase convenable ; je n’ignore pas non plus que le sang qui s’est coagulé , comme de coutume , peu de temps après la cessation de la vie, reviendra plus tard à l’état liquide, et plus ou moins promptement suivant la température , lorsqu’un certain degré de putréfaction se sera emparé du cadavre; j’admets que l’appréciation de ces circonstances et de plusieurs autres a pu être plus d’une fois négligée, et que l’on a pu regarder comme dissous , par le fait de la maladie , un sang qui ne l’était que par quelque cause tout accidentelle. Toutefois les circonstances dont je viens de parler étaient connues des anciens comme elles le sont de nous ; et si parfois il a pu leur arriver de n’en pas tenir compte, il me paraît très difficile d’admettre qu’elles leur aient toujours échappé. En outre , dans quelques histoires d’épidémies , ils ont bien soin de dire que le sang ne se présentait pas avec le même aspect aux différentes phases de
la maladie, et qu’ainsi vers le début il se réunissait en un caillot bien formé, tandis que plus tard il ne se coagulait presque plus. Ici la constatation des changements éprouvés par le sang, à mesure que la maladie avance, donne une grande valeur aux observations. Aune époque plus rapprochée de nous, Sarcone(i) a noté, dans son histoire de l'épidémie de Naples , cette différence que présentait le sang au commencement et à la fin de la maladie.
c< Le sang, dit cet auteur, était tenace et couen- » neux dans la première semaine et dans les pre- » miers jours de la seconde ; à la fin de la seconde » semaine, il changeait d’aspect, et il paraissait » être plus sensiblement altéré : le caillot devenait » plus facile à diviser ; il fallait peu de choses pour w le dissoudre , une pression légère suffisait pour
» opérer cet effet ; enfin , dans la troisième se-
» maine , ces altérations augmentaient encore , et » l’on voyait croître ce principe de dissolution qui » avait paru dès la fin de la seconde semaine. Le » sang tiré se convertissait en un coagulum rare , » noir , qui nageait dans une sérosité sale et sangui- » nolente (2). »
(1) Sarcone, Histoire raisonnée des maladies observées à Naples pendant le cours de l’année 176/i, traduite par Bellay, tom. I.
(2) Huxham ( Traité des fièvres) a décrit dans son histoire de la fièvre épidémique de Plymouth un état de dissolution du sang beaucoup plus complet que celui indiqué par Sarcone. Chez les malades, en effet, observés par Huxham, le sang ne présentait même plus de coagulum distinct ; mais on ne voyait dans le vase
La maladie , dans laquelle Sarcone mentionnait celte altération du sang, est un des derniers restes de ces grandes épidémies qui , pendant le moyen âge , ne cessèrent de régner en Europe , et dont la réapparition continuelle semblait alors se rattacher a la nature des influences d’aération et d’alimentation auxquelles les populations étaient soumises. Dans ces épidémies, qui devenaient souvent de véritables endémies, rien n’était plus commun que d'observer des gangrènes , des hémorrhagies qui avaient lieu par diverses voies, de vastes enchymoses ou des milliers de pétéchies qui couvraient la peau , et en même temps Ton voyait se développer, avec un plus haut degré d’intensité et une rapidité plus grande , les symptômes généraux de notre fièvre typhoïde ( i ). Ces pyrexies, avec leur en-
autre chose qu’un liquide brun au fond duquel était déposée une sorte de poudre rougeâtre , constituée par les parcelles désunies de ce qui devait être le caillot.
(1) Ce n’est point ici le lieu de m’étendre avec détail sur la nature des influences hygiéniques, qui, jusqu’à une époque encore assez rapprochée de nous, ont produit et entretenu en Europe ces maladies générales, dans lesquelles l’allération du sang paraît jouer un si grand rôle. Les hommes étrangers à la pratique de la médecine en étaient eux-mêmes frappés : le philosophe Erasme , qui écrivait vers la fin du xvi* siècle , écrivait dans ses livres que de son temps les habitants de Londres étaient atteints tous les ans, depuis le printemps jusqu’au commencement de la moisson, d’une fièvre maligne qui exerçait dans cette ville les plus grands ravages , et atteignait surtout les individus de la classe pauvre. J’ai été frappé des détails suivants que donne Erasme sur les causes auxquelles il attribuait cette fièvre :
semble d’accidents graves, et surtout avec leur forme hémorrhagique , se montrent rarement aujourd’hui, et lorsqu’on les observe , ce n'est plus que comme des cas sporadiques. De même, a également disparu, comme maladie endémique , le scorbut , dont on ne voit plus maintenant que quelques cas individuels : cette maladie , dont les exemples étaient naguère si nombreux à Paris , n y existe plus en quelque sorte qu’en vestige. Mais ces affections diverses sont comme la manifestation extérieure de l’état intime du sang ; il faut donc admettre que , par suite du changement survenu dans la nature des influences dont l’homme subit nécessairement l’empire, le sang , qui reçoit avant les solides l’impression de la plupart de ces influences , a dû offrir , dans sa constitution , des changements en rapport avec ceux qu’ont éprouvés les modificateurs qui agissent sur lui ; il semble donc qu’une époque a dû exister où une constitution toute spéciale du sang a engendré des maladies qui , à certains égards , pouvaient différer de celles que nous ob-
« L’eau , dit-il , manque aux habitants ; il faut aller la chercher à » une grande distance de la ville; l’eau de rivière est apportée sur le » dos, et elle est si clière que les pauvres ne peuvent s’en procurer » assez pour se laver et tenir leurs maisons propres. Ces maisons , » étant bâties de bois, sont très froides durant l’hiver, ce qui les » oblige de remplir de paille leurs appartements. Or, comme ils ne » peuvent pas la changer souvent , elle se corrompt et devient fort » nuisible. »
J’ai trouvé ce passage d’Erasme dans Grant qui le cite (lom. I, png. 288, oper. cif.)
servons aujourd’hui , et pouvaient aussi ne pas exiger le même traitement; et c’est ainsi qu’aux différentes périodes de la vie de l’humanité , et par le fait de la diversité des influences auxquelles elle est soumise , les maladies peuvent se présenter fort différentes d’ elles-mêmes , et offrir dans leur nature intime des changements qui nous sont révélés par la spécialité de leurs symptômes. C’est aussi là une raison , entre plusieurs autres , pour laquelle, suivant les temps , certaines théories peuvent être acceptées avec plus de faveur , et on s’explique également ainsi comment leur développement peut se trouver favorisé par la nature même des faits observés.
L’état de dissolution du sang a été regardé , à d’autres époques de la science , comme lié à un autre état qui passait pour très commun sous le règne des anciennes doctrines humorales , je veux parler delà pulridité ; comme, de nos jours, cette expression a été de nouveau employée par quelque? personnes , il est bon d’en discuter la valeur.
Tant que le sang est encore en circulation dans les vaisseaux vivants, on ne saurait admettre qu’il puisse éprouver une putréfaction véritable. Toutefois il y a un certain nombre de maladies dans lesquelles, après la mort, toutes les parties du corps en général , et le sang en particulier, présentent beaucoup plus rapidement que dans d’autres des signes de putréfaction , et ces maladies sont précisément celles dans lesquelles le sang a perdu de sa coagulabilité pen-
dant la vie. Indépendamment de ce caractère commun , elles ont toutes un aspect particulier ; la rapidité de la prostration , la fétidité des diverses matières excrétées , la tendance aux hémorrhagies et aux gangrènes , en sont les phénomènes ordinaires. Tels étaient aussi , pour les anciens , les signes de l’état putride ; ces signes ne sont autre chose que ceux qui caractérisent les maladies dans lesquelles la matière spontanément coagulable du sang a plus ou moins diminué; et la plus grande rapidité de la putréfaction après la mort, qu’on observe alors, dépend peut-être tout simplement de ce que les tissus se trouvent plus promptement imprégnés par le sang, en raison de son état de liquidité, qui lui permet de transsuder à travers les parois vasculaires, dès les premières heures de la cessation de la vie. Remarquons d’ailleurs que , dans le langage de Boerhaave et d’Huxham , les mots état dissous et à' état putride du sang étaient des expressions synonymes. Ainsi donc, dans leurs nombreux écrits sur les maladies qu’ils appelaient putrides , les anciens n’ont fait autre chose que nous transmettre leurs observations et leurs hypothèses sur cette grande classe de maladies dans lesquelles le sang ne contient plus sa quantité normale de fibrine (i), et aussi
(1) Schwenck indique ainsi qu’il suit les caractères du sang dans les maladies putrides ;
« In morbis putridis , dissolutio cruoris advertitur, et a venâ » emissus sanguis non coagulatur. » ( Schwenck , Hœmatologia , pag. 129. }
A une époque de beaucoup antérieure à celle où Scliwenck écri-
les opposaient-ils aux maladies inflammatoires , comme nos recherches modernes nous autorisent encore à le faire.
vait , Fernel avait aussi indiqué l’absence de coagulation du sang comme un des caractères fondamentaux des maladies putrides. Voici à cet égard comment il s’exprime :
« Sanguis , qui per febres putridas detrahitur, sæpe animadverti- » tur putridus , adeo ut nec sibi cohærere , nec concrescere queat , » omnibus scilicet ejus fibris pulredine consumptis » (Fernel , De febribus, cap. V).
Dans un ouvrage très remarquable que Huxham a intitulé : Essai sur les fièvres et sur les différentes espèces de fièvres qui dépendent delà constitution du sang, il y a un chapitre qui a pour titre: De Vétat dissous et putride du sang; et là Huxham a déposé une observation des plus intéressantes , qui me semble éminemment propre à bien montrer l’identité de nature qui existe entre les maladies naguère appelées , et celles dans lesquelles l’analyse
a montré le sang spontanément privé d’une certaine quantité de sa matière spontanément coagulable.
11 est question , dans cette observation , d’un chirurgien qui , au mois d’octobre 17^1, fut pris, sans cause connue, d’alternatives de frissons et de chaleur ; son pouls était faible; il n’avait plus ni force ni appétit ; sa respiration était gênée ; il continua cependant ses affaires , malgré la fatigue qu’il en éprouvait. Quatre ou cinq jours après l’invasion de ces accidents , Huxham le rencontra chez un malade, et lui trouva l’haleine fétide ; deux jours après , ce chirurgien, étant encore chez un autre malade, y tomba tout-à-coup en défaillance. Lorsqu’il revint à lui , on remarqua plusieurs taches livides et violettes à ses bras et à son cou. En retournant chez lui, il eut de fréquents évanouissements... Le mal augmentait à chaque instant ; il était dans une extrême langueur, avec une très grande oppression, et soupirait continuellement ; son haleine était d’une fétidité insupportable ; du sang s’écoulait de ses gencives , et une foule de taches livides, violettes et noires couvraient tout son corps, le tronc aussi bien que les extrémités.
Huxham continue ensuite son récit ainsi qu’il suit :
« On lui avait tiré douze onces de sang, mais cela ne lui avait