IS
On se suicide à l’armée pour des motifs futiles, mais aussi et surtout c’est la contagion qui y joue son rôle.
Il est patent que les sociétés politiques bien unies comptent peu de suicides.
Les grandes commotions sociales, les guerres avivent les sentiments collectifs, l'individu pense moins à soi, davantage à la chose commune et le taux des suicides diminue.
Et maintenant nous arrivons à une cause souvent invoquée, toujours brûlante d'actualité : l’hérédité.
Le suicide est-il héréditaire ? ou tout au moins l’idée du suicide ?
Les avis sont assez partagés et la discussion n’en est pas close, comme d’ailleurs tout ce qui touche le problème de l’hérédité. Cependant, il semble que dans ces derniers temps on admet plus volontiers qu’il existe une certaine prédisposition au suicide chez les descendants de suicidés.
Gall rapporte dans son ouvrage sur les fonctions du cerveau qu’une famille composée de 7 frères vivant au milieu de toutes les conditions de bonheur a vu tous ses membres se suicider dans l’espace de 30-40 ans. Et d’'Esquirol cet exemple : Un riche négociant, d’un caractère très violent, est père de 6 enfants ; à mesure que ses enfants ont fini leur éducation, il leur donne une forte somme et les éloigne de chez lui. Le plus jeune âgé de 26 ans devient mélancolique et se précipite du haut du toit de sa maison; un second qui lui donnait ses soins fait plusieurs tentatives et meurt des suites d’abstinence prolongée ; un troisième a un accès de manie dont il guérit ; un quatrième, médecin, se tue deux à trois ans après ; une sœur maniaque fait des tentatives répétées ; le sixième à la tête d’un commerce se tue lui aussi.
Un cordonnier de 35 ans, arrivé à l’âge du suicide de sa sœur, est pris d'un accès maniaque et tente de se suicider ; c’est un exemple de la loi que dans l’hérédité les psychiâtres appellent l’homochronie. (C’est souvent au même âge que la mort volontaire s’observe chez une lignée de prédisposés héréditaires.
Tout dernièrement encore, les journaux relataient qu’à Colmar, le 28 septembre 1923, un nommé B., âgé de
ho 2:
24 ans, se tuait dans la rue. Son père s'était déjà tué après la mort de sa femme; un frère de B. venait de se donner la mort à Strasbourg.
En 1913, un de nos camarades de classe se tuait à l’âge de 16 ans; son père, chirurgien éminent, vient de se suicider il y a quelques mois.
Paul Bourget, dont les connaissances psychiâtriques ne sont contestées par personne, a fait une très intéressante étude de la question dans un de ses derniers romans à thèse. Il nous dit même par la bouche du Dr Vernat : QI] n’y a pas de suicide qui ne soit héréditaire, excepté, semble-t-il, le premier. Mais si l’on y regardait bien, on verrait que ce premier suicide n’a été lui-même que le terme final d’un atavisme émotif. »
Et cette question de l’hérédité nous rapproche singulièrement d’une autre, dernière cause avec laquelle souvent elle est intriquée, nous voulons parler de la contagiosité du suicide, génératrice de la presque généralité des épidémies de suicides, sujet auquel nous consacrons plus spécialement notre étude
La contagion du suicide dont nous allons voir l’importance est une contagion mentale dans la plus large acception du mot. En pathologie générale, on désigne sous le nom de contagion le transport d’un individu contaminé à un individu en état de réceptivité d’un élément pathogène le plus souvent d’un germe microbien. Dans la contagion mentale nous retrouvons cette transmission involontaire, mais il ne peut être question de transport d’un miasme matériel quelconque.
C’est seulement par l'entremise des sensations qu'un esprit peut communiquer avec un autre esprit.
La contagion mentale implique lexistence d'un sujet inerte et prédisposé à subir une influence; eiïle implique aussi celle d’un sujet actif qui exerce cette influence. Donc contagionneur et contagionné, mais le premier exerce son influence de façon involontaire, le second est inconscient de l'influence qu'il subit. La contagion peut donc être considérée comme une variété de limitation: c’est une imitation involontaire. D'autre part, elle diffère de la suggestion,
Re
que Bernheim définit : la transformation d’une idée imposée en acte, par sa spontanéité même.
C’est aussi l'opinion de Vigouroux et Juquelier, qui font une discrimination peut-être trop marquée entre ces deux termes de contagion et d'imitation, qui sont d’ailleurs fréquemment confondus par d’autres auteurs. C’est ainsi que Durkheim dit: «Il y à imitation quand un acte a pour antécédent la représentation d’un acte semblable antérieurement accompli par autrui, sans que, entre cette représentation et l'exécution s'intercale aucune opération intellectuelle portant sur les caractères intrinsèques de lacte reproduit. »
Ceci dit, il n’est pas douteux que l’idée du suicide ne se communique contagieusement. « Etrange passion que celle du suicide, écrit Prosper Lucas, elle est contagieuse, elle est épidémique, elle est aussi une des plus esclaves de la loi d'imitation. » La contagion porte non seulement sur la nature de l'acte lui-même, mais encore très souvent sur le choix du même moyen et souvent du même lieu. Les faits cités en tête de cet essai en sont des témoignages éclatants. Les épidémies frappent surtout les prédisposés, c'est-à-dire ceux chez lesquels agit une des nombreuses causes énumérées, sur qui la nouvelle d’une tentative de suicide agit comme une simple étincelle se transformant tout à coup par le contact en une explosion formidable.
Quelques exemples historiques suffiront :
En 1772, treize invalides se pendent successivement et en peu de temps à un crochet, sous un passage obscur, de l'Hôtel des Invalides.
En 1805, au camp de Boulogne, plusieurs factionnaires se font sauter la cervelle dans une même guérite ; une épidémie de même nature a lieu dans un régiment anglais à Malte; on observe également de semblables épidémies au 4e chasseurs à Provins en 1862, au 15° de ligne en 1864, au 41e à Montpellier et Nîmes en 1868.
En 1843, à Saint-Pierre-Monjou, une femme se pend à un arbre suivie dans cet exemple par plusieurs autres femmes.
En 1845, lord Castelreagh se jette dans le cratère du Vésuve, et plusieurs de ses compagnons l’imitent.
dE:
Parmi les épidémies de suicide de l'antiquité, mentionnons celle des femmes et filles de Milet, rapportée par Plutarque ; les hommes étant partis en guerre, elles se tuent en masse ; celle des Romains employés à creuser des égouts souterrains sous Tarquin l'Ancien : celle des 40 juifs qui se tuent dans une tranchée pendant l'assaut de Jotapate au cours de la guerre des juifs contre les Romains.
Une épidémie du même genre désola la ville de Lyon au 17e siècle alors que de nombreuses femmes se précipitaient dans le Rhône.
1300 Versaillais se tuèrent dans la seule année de 1763. La Révolution Française provoqua de nombreuses petites épidémies de suicides.
Le Docteur Collineau raconte qu’à Crajova, en Roumanie, existait un club composé pour la plupart d'hommes dans la force de l’âge, à l'aise, instruits, intelligents, constitué dans le but exclusif d'organiser aux moindres frais, à loisir et de concert, le suicide de ses membres ; ceux-ci étaient tenus de se suicider au fur et à mesure que leurs noms sortaient de l’urne.
On peut lire au tome IT des Essais de Montaigne : « Les Xanthiens, assiégés par Brutus, se précipitèrent pêlemêle hommes, femmes et enfants en proie à un si furieux appétit de mourir qu'à peine Brutus put en sauver. »
Et plus loin chez le même auteur: « Dans les guerres du Milanais, ce peuple impatient de tant de changements de fortune prit telle résolution à la mort que j'ai oui dire à mon père qu'il y vist tenir compte de bien vingt-cinq maistres de maison qui s'étaient bien défaits eux-mêmes en une semaine. »
Rappelons encore les épidémies de la Colonne de Juillet en 1843 à Paris, de la Colonne Vendôme, de l'Arc de Triomphe, du Pont des Buttes-Chaumont.
Le 19 avril 1903, un jeune homme se jetait d’une hauteur de 126 mètres dans le ravin d'Elkantara (province de Constantine). C'était en ce lieu le douzième suicide depuis trois mois.
En 1904, à Paris (14 arrondissement), dans une
NO
maison en construction presque achevée, un vagabond trompant la surveillance du gardien des travaux pénétra nuitamment dans le chantier et se pendit. Le fait fut connu. Peu de temps après, la maison mise en location fut le théâtre de cinq suicides successifs de différents locataires.
Un fait curieux de mutilation par contagion est à signaler. En février 1844, 14 soldats du 3e bataillon du er régiment de la légion étrangère campé à Sidi-Bel-Abbès se tirent un coup de fusil dans le poignef successivement en quelques jours. Aucun ne voulut avouer que cette mutilation fût volontaire; tous affirmaient que c'était arrivé accidentellement en nettoyant leurs fusils. Le commandant Mauselon, effrayé à juste titre, conduisit ses soldats pour opérer une diversion au camp d’Ain-Tiffrit, distant de 7-8 lieues, et occupé par le 10e bataillon de chasseurs de Vincennes; ici, on apprit que 8 chasseurs s'étaient également mutilés depuis peu de temps en se tirant aussi des coups de fusil dans la main. Exemple frappant qui démontre bien la puissance de contagion sur les esprits.
En mars 1903, à la fin d’une représentation de «Werther» au théâtre Sarah-Bernhardt, une dame se suicide d’un coup de revolver. Quelques jours après, au Théâtre-Français, un homme de lettres se tue au foyer d’un coup de revolver. Mme de Staël prétend que le héros de Gœthe a provoqué plus de suicides que toutes les femmes.
Citons encore quelques ouvrages parmi ceux qui ont le plus contribué à ja propagation «du suicide: En première ligne ceux de Schopenhauer et de lord Byron, René de Chateaubriand, Chatterton, d'Alfred de Vigny, Raphaël, de Lamartine, Jacques, de George Sand et combien d’autres.
Tous ces faits indiscutables et indiscutés et une quantité d’autres non cités ici ou restés dans l'ombre corroborent de singulière façon l'opinion que le suicide est bien réellement contagieux et très épidémique.
Il nous faudrait encore parler de suicides multiples dans lesquels la contagion réciproque intervient plus ou moins suivant les circonstances. Les faits-divers des journaux nous en fournissent une ample provision, et il suffit
to Z
de nous y reporter. C’est ainsi que l’'Echo de Paris du 42 octobre 1993 à lui seul relate 6 suicides.
En 1860, déjà, Legrand du Saulle disait dans les Annales médico-psychologiques : « Cest avec une répulsion profonde que l’homme accueille la relation de ces drames journaliers. Las de se révolter en pure perte, il proteste ensuite timidement et, comme l’habitude émousse la sensibilité, il arrive à une indifférence complète. Peu à peu ses yeux se reposent avec complaisance sur cette chronique, et 1l va s’assimilant tacitement toutes les particularités insolites de l’acte commis. De là à la propagation sympathique, il n'y à qu'un pas. »
En face de cet état de choses, y at-il lieu pour la communauté, pour l'Etat d'intervenir, ou, au contraire, doit-il pratiquer l’abstention ?
Cette question bien souvent on se l’est posée au cours des temps et presque toujours, en somme, elle a été résolue selon les données de la morale existante sur le suicide. Cest ce que A. Bayet démontre lumineusement dans un récent ouvrage intitulé: Le Suicide et la Morale.
Avant donc de répondre à notre question, nous allons rapidement faire refléter l’état d'esprit des différents peuples et différents âges envers l’acte du suicide.
L’Antiquité paienne la plus reculée a rejeté et désapprouvé le suicide et le considère comme un acte infâme et dégradant. Plus tard, au mont Sinaï, les hommes reçoivent un commandement qui interdit l’homicide volontaire.
L'influence des philosophes païens, romains et grecs est grande sur leurs contemporains. Homère croit qu'à la vie présente et misérable succède une autre vie plus misérable encore; il existe donc, selon lui, une raison de haïr et cette vie et la mort. Epicaste, personnage de l'Odyssée, se pend par la volonté des dieux qui veulent le punir pour une vie de vice.
Pythagore défend de quitter le poste, où nous sommes placés dans cette vie, sans l’ordre de Dieu; son élève Philolous prétend qu'il faut employer ses forces pour la conservation de la vie et non pas pour sa destruction.
NEC) es
Pour Solon: la mort est meilleure que la vie.
Platon raconte dans son «Dialogue des morts» que Socrate enseigne que l’homme est la propriété des dieux et objet de la divine providence et que par conséquent il a aussi peu le droit d'abandonner son poste en cette vie que l’esclave a le droit de se tuer sans la volonté de son maître. Si l'acte est commis par lâcheté, on doit enterrer le suicidé comme un infâme et maudit à distance des autres. Certaines raisons cependant autorisent le suicide; par exemple: l’ordre des autorités, les douleurs intolérables. les mauvaises passions, pour échapper à une honte dégradante, l’indigence extrême.
Aristote considère le suicide comme étant toujours un acte de lâcheté.
Les Cyniciens enseignent le mépris total de la vie et de toute la matière. Le sage doit rester en vie pou: instruire les autres. Ceux chez lesquels l'intelligence est déficiente, ainsi que les malades et les vieillards doivent disparaître. Antisthène, chef de cette école, étant tombé malade, refuse cependant de se iuer avec un poignard que lui tend Diogène, son disciple, qui s’asphyxie.
Les Cyrénaïques recommandent le suicide, et Hégésias le fait avec un tel succès que le roi Ptolémée lui interdit de continuer à répandre sa doctrine.
Les Epicuriens admettent l'acte de mort volontaire in extremis, c’est-à-dire après avoir épuisé la coupe de toutes les jouissances et de tous les plaisirs. L'un d’eux, Diodore, se coupe la gorge en déclamant des vers de Virgile.
Les Stoïiciens proclament que le suicide n’est pas seulement permis, mais souvent un devoir et même une vertu ; ils professent un mépris total du corps et de la vie. Avec Zénon, fondateur de l’école, leur doctrine à un réel succès à Rome où règnent le despotisme et l’insécurité: «La vie, disent-ils, te plait-elle, reste! Sinon tu peux retourner d’où tu es venu. » Pour Musone, stoïcien ardent, l'art suprême consiste à savoir choisir une belle mort. Epictète recommande de se séparer de notre corps, charge insupportable. Quant à Marc-Aurèle, il proclame que la mort est la plus haute félicité.
LR.
Sénèque, par deux fois, fait l'éloge du suicide dans ses épitres : « Patent undique ad libertatem viae multae, breves, faciles. Agamus deo gratias, quod nemo in vita teneri potest. » Et une autre fois : « Nil melius aeterna lex fecit, quam quod unum introïtum nobis ad vitam dedit, exitus multos. » [Il considère donc le suicide comme le moyen d'acquérir la liberté.
Parmi les Eclectiques: Varzon préconise la patience et la résignation. Pline l'Ancien est un fervent partisan du suicide; Pline le Jeune admire le suicide « réfléchi ». Plutarque est d'avis qu'il y a lieu de songer au suicide quand l’honneur est en danger.
Plotin n’est pas favorable au suicide, car «il est du devoir de chacun d'attendre l’arrivée de la mort naturelle », toutefois « s’il se sent envahi par la folie il a le droit de mettre un terme à ses jours, cependant pas par le poison qui déplait à l'âme ».
Aucun dogme de la religion grecque n’interdit expressément le suicide; bien souvent, au contraire, l’oracle de Delphes lordonne, par exemple quand il s’agit d’apaiser le courroux des dieux irrités, pour se laver et se purifier de fautes graves, meurtre, etc. Macaria, fille d'Héraclès, se sacrifie pour obtenir la victoire d'Athènes sur les Péloponésiens.
Cependant, d’après le droit grec, le suicide était considéré comme un crime d'Etat, le citoyen étant propriété de la communauté. Les honneurs de la sépulture étaient refusés au suicidé ; la main droite était coupée et enterrée à part.
A Athènes, l'autorisation pouvait en être demandée aux autorités en indiquant une raison suffisante. Sinon la sépulture, sans pierre tombale ni inscription, n’était permise que loin des autres, dans un terrain inculte et sauvage.
À Thèbes, on procédait à l'incinération simple.
A Chypre, la non-inhumation était la règle, ce qui était considéré comme une punition très sévère parce qu'ainsi l’âme restait errante et sans repos.
Dans lîle de Chios, les vieillards se rassemblaient à
ne
intervalles réguliers pour un festin Joyeus et buvaient un poison à la Le du banquet.
A Massilia, l'antique Marseille, la municipalité délivrait un poison après avoir examiné le bien-fondé des raisons de celui qui voulait quitter la vie. La loi disait: «Que celui qui ne veut plus vivre plus longtemps expose ses raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. »
Le Droit Romain primitif, inscrit dans le livre des Pontifes, punissait le suicide de la privation de sépulture. 1] en fut ainsi pendant toute la durée de l'Empire.
Plus tard, la loi romaine fit une distinction: ou bien le suicide avait pour cause le dégoût de la vie, une douleur intolérable ou une autre raison grave et alors il était considéré comme licite, ou bien il avait pour but d’échapper à une poursuite criminelle et il était puni de la confiscation des biens du suicidé.
Pour les soldats, le suicide était considéré comme une désertion, le testament était annulé et leur fortune acquise aux caisses de l’État.
En général, l'opinion publique désapprouvait l'acte luimème accompli sans motif sérieux, et il était d'usage de ne point pleurer de pareïls morts, ainsi que l'indique ce texte: « Non solent lugeri suspendiosi nec qui manus sibi intulerunt non taedio vitae sed mala conscientia. »
Aussitôt que les sociétés chrétiennes furent constituées, le suicide y fut formellement proscrit.
Le Concile d'Arles assimile le suicide au crime en 452 le Concile de Prague en 563 décide que «les corps des suicidés ne seront honorés d'aucune commémoration dans le saint sacrifice de la messe et que le chant des psaumes n'accompagnera pas leur mise en tombeau », à condition que l'acte ait été accompli en pleine conscience. Le pape Nicolas Ier défend de dire la messe pour eux. Les Capitulaires de Charlemagne prohibaient les pompes et le service de l'Eglise.
La législation civile y ajouta des peines matérielles. Au moyen-âge, on considérait les suicidés comme des hérétiques et ils n'étaient pas admis dans les cimetières, ceux-ci étant réservés aux fidèles de l'Eglise catholique.
Un chapitre des établissements de saint Louis réglemente la matière en 1270: Un procës était fait au cadavre du suicidé par devant les autorités qui eussent été compétentes pour le cas d’homicide d'autrui; si l'enquête démontrait que le coupable n'avait pas agi en un moment de démence, les biens du décédé échappaient aux héritiers ordinaires et revenaient au baron. Voici un passage du texte : «Si il advenait qu'aucun se pendit ou noyât, ou s’occit en aucune manière lè meubles seraient au baron et aussi ceux de la femme. »
Quelquefois, c'était le roi lui-même qui disposait de tous les biens, ainsi qu’en fait foi ce curieux texte dans les Nouveaux Mémoires de Daujean : « Aujourd’hui, dit-il, le roi a donné à madame là dauphine un homme qui s’est tué lui-même. Elle espère en tirer beaucoup d'argent. »
Quant aux coupables nobles, il était procédé à la dégradation de leur noblesse, pour eux et leurs descendants ; ils étaient déclarés roturiers ; leurs armoiries étaient brisées et leurs noms effacés; on coupait leurs bois et on démolissait leurs châteaux.
Dans la «Nouvelle Pratique Civile, Criminelle et Bénéficiale», éditée en avril 1681, avec privilège du Roy, un chapitre est consacré à « l’homicide de soy-même ».
Il énumère comment sont punis ceux qui se sont fait mourir eux-mêmes. On punissait le coupable en son corps, en sa mémoire et en ses biens. La jurisprudence canonique refusait la sépulture chrétienne et un article de l’ancienne coutume de Bretagne portait « que si aucun se tue à son escient, il doit estre pendu et trainé comme meurtrier, ce qui est pratiqué par tout le Royaume, même presque en toute la Chrétienté, n'étant pas permis à un homme chrétien de se faire mourir ». Le coupable était plus déconsidéré que le meurtrier «parce qu'en tuant un autre, il ne fait périr que le corps de celuy qu’il a tué; mais en se tuant soy-même, il fait périr son corps et son âme ».
Le texte cite des «arrest » rendus contre des personnes qui s'étaient suicidées. Le premier est du mois de janvier « de l’année 1586 contre un médecin qui était prisonnier en la Conciergerie du Palais. Il fut condamné à
PR. te
estre traisné sur une claye et jeté à la voirie ». Le deuxième, du 45 avril de la même année, contre un nommé Charles de Hangrave: «Il fut condamné à estre pendu à une potence la teste en bas ». Le troisième, du 9 février 1587 rendu contre un autre prisonnier en la Conciergerie du Palais. « 11 fut dit que son corps serait trainé de la dite Conciergerie à la voirie près Montfaucon, ayant les pieds attachés à une charrette, le visage contre terre et pendu à une potence qui serait dressée en cette voirie ».
« Si un homme en démence, ou dans une fièvre chaude, s'était tué ou précipité, il n'était pas sujet à punition » tant par la disposition du droit que par les mœurs.
La nécessité, l'indigence, la pauvreté étaient des circonstances atténuantes.
Une ordonnance criminelle de Louis XIV en 1670 ajoute qu’une condamnation régulière était prononcée « ad perpetuam rei memoriam ».
A Bordeaux, le cadavre était pendu par les pieds ; à Abbeville, on le trainait face contre terre sur une claie par les rues et on le jetait à la voirie ; à Lille, le cadavre d'homme était pendu, celui de femme brülé; à Toulouse, on faisait là même distinction que chez les Romains.
La Révolution de 1789 abolit toutes ces mesures et raya le suicide de la liste des crimes légaux:
La Convention Nationale, puis le décret du 12 frimaire an Il prescrivent la sépulture dans les cimetières publics de tous les citoyens sans distinction. Dans la plupart des communes, un coin écarté était réservé aux suicidés et aux suppliciés; la loi du 14 novembre 1881 a proclamé que les cimetières étaient ouverts à tous, quelles que soient leurs croyances et leur genre de mort. À partir de ce moment, les corps des suicidés ne peuvent donc plus être relégués dans un endroit spécial.
Jetons maintenant encore un rapide coup d'œil sur l'attitude de quelques autres pays. En Angleterre, dès le xe siècle, le roi Edgard assimilait les suicidés aux voleurs et criminels de tout genre ; l’ensevelissement avait lieu à part; le suicidé était déclaré félon et ses biens étaient acquis à la Couronne. Cette législation ne fut abolie qu’en
1870 et en partie seulement, car l'acte reste qualifié crime et donne lieu chaque année à un certain nombre, infime il est vrai, de poursuites. Toute personne qui échoue dans une tentative de suicide est emprisonnée. En 1900, on comptait encore 106 procédures intentées pour ce délit et 84 condamnations. La complicité est punie également de prison.
En Autriche, les suicidés n’ont pas accès aux cimetières et sont inhumés au dehors.
Il n’y a pas de pénalités prévues en Belgique pour le suicide.
En Prusse, jusqu'en 1871, l’inhumation se faisait sans pompes et sans cérémonie religieuse.
L'Allemagne, le Danemark, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal punissent la complicité.
Le Code espagnol prévoit la confiscation des biens et réprime également la complicité.
En Russie, le testament était déclaré nul; pour la tentative, on imposait une peine religieuse.
La Suède, dans son Code pénal de 1881, punissait la tentative de suicide. l
La société mahométane prohibe énergiquement le suicide qui est considéré comme un acte d’insubordination et de révolte.
Maintenant que nous avons un aperçu général de la question, que nous avons appris la fréquence du suicide, que nous connaissons ses principales causes et les différents modes avec lesquels on a essayé de combattre ce fléau au cours des siècles dans tous les pays, arrivés à ce point, nous sommes en droit de nous demander quelles sont les mesures à prendre pour empêcher ou tout au moins enrayer l’extension du mal qui, nous l'avons vu, est éminemment contagieux.
Ces mesures sont de deux ordres : celles qui doivent influencer le suicide individuel ou plutôt la tendance au suicide et celles qui doivent en empêcher la contagion et l’'épidémicité ; et ce deuxième point est le corollaire immédiat du premier.
Se
Nous avons vu que la fréquence du suicide est généralement en rapport avec la morale et la tendance philosophique de son temps. Or, si nous interrogeons notre époque, à quelles conclusions aboutirons-nous ? La progression continue du nombre des suicides ne devrait nous laisser aucun doute à cet égard, semble-t-il.
Cependant, la tendance la plus générale de l'opinion publique est encore toujours de considérer le suicide comme un acte immoral et, dès lors, de le flétrir.
L'homme qui se tue ne fait, disent quelques-uns, de tort qu’à soi-même en vertu du vieil axiome: Volenti non fit injuria. Cest une erreur, disent les autres, la société est lésée, parce que le sentiment sur lequel reposent aujourd'hui ses maximes morales les plus respectées et qui sert presque d’unique lien entre ses membres est offensé, et qu'il s’énerverait, si cette offense pouvait se produire en toute liberté.
Le «Répertoire général de Droit Français» ajoute : «Il a été admis communément en droit naturel que l'obligation de conserver son existence ne constitue pas seulement un devoir envers soi-même et Dieu relévant uniquement de la loi morale, mais qu’eile est socialement exigible, puisque d’une part l'acte blesse la justice absolue et que d'autre part la société a le plus grand intérêt à ne pas perdre un de ses membres et à ce que cet effroyable exemple, que la science dit être contagieux, ne soit pas suivi. »
Nous croyons volontiers que notre indulgence actuelle pour le suicide est en effet excessive ; du moment que la personne humaine est et doit être considérée comme une chose sacrée, dont ni l'individu ni le groupe ont la libre disposition, étant donné les intérêts de la société placée incessamment sous la menace d'événements pareils infiniment contagieux, le suicide devrait être réprouvé avec plus d'énergie et de précision. Seulement des peines un peu sévères sont impossibles et ne seraient pas tolérées par la conscience publique.
Tout ce qui serait possible, dit Durkheim, ce serait de refuser au suicidé les honneurs d’une sépulture régulière,