‹ Essai d'hygiène mentale: Prophylaxie des épidémies de suicidesChapitre 8 sur 10 · PAU · texte numérisé non relu

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de retirer à l’auteur de la tentative certains droits civiques, politiques ou de famille et l’éligibilité aux fonctions publiques. Mais ces mesures ne sauraient jamais avoir qu'une influence partielle et peu opérante, car ce n’est pas par des dispositions législatives que l'on pourra jamais réveiller notre sensibilité morale.

Pour Morselli : il faut développer chez l’homme le pouvoir de coordonner ses idées et ses sentiments, afin qu'il soit en état de poursuivre le but de sa vie avec force et énergie. Selon Frank : c’est en améliorant la grande œuvre de l'éducation, en travaillant à développer les caractères et les convictions, que l’on approchera du but.

De tout ceci, il ressort qu’il importe surtout de créer une atmosphère d'hygiène morale et de santé mentale.

La civilisation, les progrès de la science, affirme Guislain, produisent des psychoses, l'agitation fébrile, la nervosité, ils nous amollissent, efféminent, rendent plus sensibles, tout en augmentant la lutte pour la vie, exaltant les passions, les heurts, les déceptions ; ils détruisent l'équilibre entre l'intelligence et l’affectivité et poussent à l'abandon de toutes les croyances. Or nous avons vu de quelle importance l'influence morale ou religieuse est pour le suicide.

‘ Brierre de Boismont, dans son ouvrage sur le suicide, écrit au chapitre VIT, intitulé Trailement du suicide : «Que de fois nous avons entendu des malades qui nous exposaient leurs souffrances morales s’écrier : Sans la religion nous nous serions donné la mort. »

Et c’est surtout par leur influence morale aussi qu'agissent les bureaux antisuicides, créés par l'Armée du Salut un peu partout, dans toutes les grandes villes; au cours de sa première année d'existence, le bureau de Londres à lui seul reçut la visite de 1125 désespérés qui étaient venus solliciter ses services. Cest encore le mode d'action de la Save of life league aux Etats-Unis.

Tout est là: combattre par tous les moyens la prédisposition au suicide, faire la guerre à toutes ses causes, l'alcoolisme, le taudis, la misère, les vices et passions, l'hérédité. Car l’hérédité, elle-même, affirme Grasset dans sa Physiopathologie clinique, n’est ni fatale, ni inéluctable;

elle n’est pas une geôle fermée à toute médication qui ici aussi est principalement morale.

Et diminuer la prédisposition, c’est créer un état de prophylaxie des épidémies de suicides, puisque le terrain en état de moindre réceptivité n’est plus propice à la culture des germes contagieux et peut souvent faire avorter la crise fatale. C'est vers une telle solution qu'à notre avis doivent converger tous les efforts.

D’après ce qui précède, il semblerait donc utile d’abandonner toute mesure coercitive envers le suicidé ou sa famille. Cependant, il s’agit de faire une distinction entre les suicidés pour causes pathologiques, grands obsédés du suicide, et les suicidés pour causes minimes et non pathologiques, chez lesquels agit surtout la contagion, tandis que chez les premiers il s’agit de malades qui aboutissent fatalement au suicide sans que l’on puisse en modifier l’évolution. Un exemple de ces derniers malades est le cas de la 3e femme qui, retenue à temps au moment où elle voulait sauter du haut de la cathédrale de Strasbourg, va ensuite se jeter dans l'IIl.

Mais si un directeur d’une raffinerie de sucre ruiné par une mauvaise récolte de betteraves se suicide, il le fait tout simplement par peur de la misère et sans mobile nettement pathologique ; et c’est ici qu’une pénalité appropriée touchant son entourage ou celles préconisées plus haut par Durkheim pourraient prévenir ces actes et rendre le suicide plus difficile, parce qu’'ainsi on créerait des raisons d'ordre sentimental qui, chez les individus en question, péseraient de tout leur poids sur la décision fatale et en évileraient le plus souvent l'exécution.

Cette distinction est nécessaire, car l’indulgence manifestée actuellement à l'égard des suicidés a comme principale cause la crainte de confondre les psychopathes avec des individus normaux, les irresponsables avec ceux qui savent ce qu'ils font.

Quant aux épidémies elles-mêmes, leur principale cause déterminante est provoquée par la nouvelle d’une tentative de suicide. « La Presse, dit Paul Moreau, est la cause la plus active des suicides, elle les propage indéfiniment par le retentissement qu’elle leur donne, en insistant sur une

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foule de détails plus ou moins tragiques, propres à émouvoir les natures nerveuses prédisposées. » Appiano Buanofede confirme: « Nous sommes convaincus que cette publicité du crime par le théâtre, les journaux, les mauvais livres sont autant de causes secondaires du suicide. »

Le Journal des Débats du 29 juillet 1840 écrit: « On ne peut trop s'élever contre ce travers universel dont la presse s’est trop souvent rendue complice. Qu'on y songe bien, quand cette folie ne serait que ridicule, le mal serait encore assez grave; mais elle n’est pas seulement puérile, elle est dangereuse, car elle exerce des effets désastreux sur les imaginations faibles et ardentes. »

Prosper Lucas attribue à la presse linfluence la plus contagieuse dans ce genre d’épidémies. Esquirol pense que «la presse établit le fil conducteur qui va mettre le feu aux matières explosibles accumulées çà et là ».

Du docteur Legrand du Saulle cette phrase: « Que l'on fasse des recueils spéciaux pour les besoins de la science, c'est évidemment fort utile; mais que l’on ne mette point dans les mains de tous cet instrument de corruption morale. » Aubry lui aussi demande que la reproduction du suicide soit interdite aux journaux.

Un vœu de l'association des médecins du canton de Berne du 16 juillet 1895 demande que la presse fasse le silence sur les actes de suicide.

En ce qui concerne nos cas de Strasbourg, nous pouvons affirmer presque avec certitude que la presse a été l'instigatrice des deux derniers. (était un mode de suicide qui n'avait pas été utilisé à Strasbourg depuis près de quinze ans, et voici que coup sur coup trois personnes l'utilisent successivement en l’espace de moins de trois mois. «Il est hors de doute, dit M. le professeur Chavigny, que les deux autres ont été une imitation du premier. Cest très certainement le compte rendu par la presse qui a incité les seconde et troisième femmes à employer le même mode de suicide. Un journal qui s’est fait une spécialité des images sensationnelles avait publié un dessin représentant la première suicidée tombant dans le vide le long de la cathédrale. »

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En réalité, nous croyons, avec Durkheim, que ce n'es pas seulement le fait d'en parler qui contribue au mouvement, mais surtout la manière dont on en parle. Là où ces pratiques sont abhorrées, les prédispositions individuelles sont neutralisées plus qu'’excitées ; si au contraire la société est moralement désemparée, elle montre une sorte d'indulgence pour les actes immoraux, alors lexemple devient vraiment redoutable. La tendance actuelle semble porter vers l’indulgence et obnubiler ainsi la conscience de ceux qui se suicident; par conséquent, il serait rationnel d'interdire la reproduction de nouvelles concernant le suicide, car de nos Jours le silence est le contre-poison du suicide chez les prédisposés.

Une dernière question nous reste encore : « Par quels moyens est-il possible d’enrayer une épidémie de suicides en cours et qui menace de s'étendre ? »

Quelques exemples démontrent que de simples mesures apparemment sans grande importance suffisent pour arrêter définilivement une épidémie de ce genre.

Flavien Josèphe raconte dans son «Histoire de la guerre des Juifs contre les Romains» qu’il fut ordonné que les corps des suicidés demeureraient sans sépulture jusqu’après le coucher du soleil.

Dans laffaire des femmes de Milet qui se jettent par groupes du haut d'un rocher, on arrête l'épidémie en décrétant que les corps des suicidées seraient exposés nus sur la voie publique.

Tarquin le Superbe enraye une épidémie en ordonnant de mettre en croix les cadavres et de les abandonner en proie aux animaux sauvages.

Le mouvement homicide de l'Hôtel des Invalides est suspendu rien qu’en interdisant le passage qui menait au crochet fatal.

Au camp de Boulogne, dans l'affaire de la guérite, il fallut procéder à une solennelle destruction de celle-ci par le feu ; le succès fut complet.

Pendant quelques mois on interdit l'accès de la Colonne Vendôme et de l’Arc de Triomphe à Paris; quand

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après cette interruption opportune l’accès fut rendu au public, opinion avait oublié les suicides précédents.

Au Pont des Buttes-Chaumont, on eut l'idée de rehausser d’une grille les parapets ; le résultat fut immédiat. Pour les suicides de Strasbourg, Monsieur le professeur Chavigny se demandait s’il fallait absolument interdire la montée de la tour de la cathédrale ou bien encore établir un grillage autour de la plateforme pour finalement s'arrêter à «une mesure beaucoup plus simple, d'ordre psychologique ».

«Il suffirait de décider que nul ne peut avoir accès à la plate-forme de la cathédrale sil est seul, que pour y monter, il faut se présenter par groupe d'au moins deux personnes, et qu'on aura à signer soit sur un registre, soit sur la carte d'accès à la tour, que l’on connaît réellement les personnes avec lesquelles on se présente pour y monter. »

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