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V, 17. Ne pensez pas que je sois venu détruire la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu détruire, mais accomplir.
18. Car, en vérité, je vous le dis : jusqu’à ce que passent le ciel et la terre, pas un iota, ni un trait de lettre ne passera de la loi, jusqu’à ce que tout ait eu lieu.
19. Quiconque donc aura relàché un seul de ces très petits commandements et aura enseigné ainsi les hommes, sera appelé très petit dans le royaume des cieux; mais celui qui aura fait et enseigné, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.
20. Car je vous le dis, si votre justice ne surpasse celle des
TAStov TOY YOAULATEOY xat Da- scribes et des pharisiens, vous proalwv, où ln elséAnte Ets Tv n’entrerez pas dans le royaume BasrAsiay tüv obpavéy. des cieux.
Les scribes et les pharisiens, que Jésus vient de nommer, s’occupalent, les uns et les autres, de la loi, mais à des titres et sous des rapports différents, les premiers en raison de leur profession, les seconds comme formant une secte.
Souvent les scribes étaient pharisiens, mais ils pouvaient ne l'être pas. En tout cas, puisque Jésus fait mention de ces deux classes de personnes en les distinguant entre elles, 1l faut, dans le contraste qu'il va établir entre ce que les disciples avaient entendu de leur bouche et ce qu’ils entendront de la sienne, se préoccuper du point de vue particulier de chacune de ces classes.
Les scribes étaient les lettrés de la nation. La loi était l’objet principal de leur étude : aussi les nommait-on également les docteurs de la loi (vourxot). Ces désignations se correspondent dans des passages parallèles. (Matthieu, XXII, 35 — Marc, XII, 28.) Beaucoup d’entre eux prenaient part à l’administration des villes ou siégeaient dans les sanhédrins, nom qu’on donnait aux tribunaux chez les Juifs. Indépendamment du grand-sanhédrin, qui tenait ses assises à Jérusalem et dont la juridiction s’étendait à tout le pays, il y avait en divers lieux des sanhédrins inférieurs, dont le ressort était limité à un district déterminé. D’autres scribes, aux Jours de sabbat, lisaient et expliquaient les Écritures au
peuple dans les synagogues. Tous, quelles que fussent leurs fonctions, ils étaient plus légistes que moralistes, et ils se montraient en général plus habiles à subordonner la loi à l’usage qu'ils en voulaient faire qu’à en être les interprètes fidèles, pour assurer son autorité.
Les pharisiens, desquels j'ai déjà parlé (1); passaient pour être la secte la plus stricte dans l’observation des pratiques de la religion. Divisés, depuis le règne d’Hérode, en deux écoles, dont j'aurai quelquefois à signaler les différences, celle de Hillel et celle de Shammai, ils affirmaient que les âmes sont immortelles et que leur sort futur. dépend d’un jugement qu’elles subiront dans un autre monde, et à la suite duquel elles seront punies ou récompensées selon qu’elles auront été vicieuses ou vertueuses en celui-ci (2). Malgré de telles persuasions, les pharisiens n'avaient pas le sérieux d'esprit qu'elles pourraient faire supposer. Essentiellement casuistes, au lieu de vouloir fortement le bien, ils usaient de toutes sortes de subterfuges pour réduire autant que possible les obligations morales imposées par la loi de Moïse, et leur substituer toutes sortes d’observances extérieures auxquelles ils assujettissaient leurs disciples, ce qui, nonobstant leur relâchement personnel, les faisait passer pour austères.
Scribes et pharisiens oubliaient trop que Moïse,
(1) Voir page 44.
(2) FL. Jos., Ant. Jüd., lib. XVIIL, ©. i, S 3.
MATTHIEU, V, 17-20. 79 comme le dit Josèphe, n’a pas été un simple législäteur, mais un éducateur, qui a voulu former son peuple à la piété et à la vertu (1). La plupart d’entre eux ne se pénétraient pas de l’esprit des prophètes, desquels ils auraient pu apprendre que « le commandement de l'Éternel ést d’une « très grande étendue. » (Psaume CXIX, 96.) Nonseulement ils faisaient abstraction des développements que la loi avait reçus peu à peu de ces saints hommes, ét ils portaient par là atteinte à leur œuvre; mais ils s’attaquaient à la loi même, comme si l’on pouvait l’ébranler sans méconnaitre les besoins permanents de la nature humaine. Pour qu'une seule de ses prescriptions cessât d’être obligatoire, il faudrait, suivant une expréssion qui avait cours alors et que Jésus, en lemployant, a consacrée, qu'il n’y eût plus de terre, plus de ciel, et qu'on en füt au terme de toutes choses (2). Dans bien des cas, enfreindre un commandement de la loi, c'était ne pas commettre une simple faute, mais un crime. Ce ne sont, en effet, que de très petits commandements, des commandements élémentaires, et comme les rudiments de la loi. Les
(1) ..: 09’ olw te mardeubévrec vouobérn Tà moos edaébelav al Tv AAANY doxnotv doetis... (FL. Jos., Ant.Jud. Proœmium, $ 2.)
(2) « Les seules lois de Moïse, dit Philon, sont demeurées depuis « le jour qu’elles ont été écrites jusques à cette heure fermes et « Stables, étant, par manière de dire, scellées des sceaux de la na- « ture, et il y a espérance aussi qu'elles demeureront, tant que le « soleil, la lune, tout le ciel, et le monde durera. » (PuiLo, Vita Mosis, lib. Il, $ 3.)
relâcher, les amoindrir encore, eùt donc été détruire la loi, en la réduisant à rien. Or c’est là ce que les scribes et les pharisiens osaient faire.
Jésus déclare à ses disciples qu’il n’en sera pas ainsi dans le royaume des cieux. Toutes les prescriptions de la loi y seront obligatoires autant qu’elles le doivent être en [sraël. On n’y fera aucun cas de ceux qui, dans leurs enseignements, en auront retranché quelque chose; on n’y aura en estime que ceux qui les auront observées et qui en auront recommandé l'observation. Pour entrer dans le royaume des cieux, 1l ne faut donc se contenter ni de la justice dont on ne se pourrait écarter sans encourir de la part des scribes, en tant que membres des sanhédrins, les pénalités inscrites au code des Juifs, n1 de la fausse justice que les pharisiens avaient mise à la place de la véritable. Pour y entrer, il faut avoir faim et soif de la vraie justice (V, 6), et pour cela abonder dans le sens de Jésus, qui, bien lom de vouloir, comme ceux-ci, détruire la loi ou les prophètes, au lieu de détruire, voulait accomplir. Regardant comme imparfaite la notion de justice contenue dans la loi de Moïse, et qui déjà s'était étendue sous la plume des prophètes, il a voulu l’amener à perfection, pour en faire la loi de son royaume : c’est pour cela qu'il est venu.
Jésus, à l’appui de ce qu'il vient de dire, va montrer par des exemples, en continuant son enseignement sur la montagne : d’abord, l'insuffisance
MATTHIEU, VP11-20; 21, 92. 81 de la justice des scribes, et en quoi celle qu'il y substitue la surpasse (V, 21-48); ensuite, comment la justice des pharisiens, toute dans les dehors et recherchant les louanges des hommes, n’est qu’une justice apparente, tandis que celle à laquelle il faut s'élever et qui est la justice véritable, consiste à faire toutes choses sincèrement et en vue de Dieu seul (VI, 1-18); enfin, après avoir épuisé ces deux sortes de contrastes, quelles sont, sous les autres rapports qu'il n'a pas pu aborder sous les deux chefs précédents, les règles de conduite dont les scribes et les pharisiens ne tiennent aucun compte, quoiqu’elles ressortent de la loi et des prophètes (VI, 19-VIT, 12), et auxquelles les disciples doivent se conformer, s'ils veulent entrer dans le royaume des cieux. (V, 20.) Nous allons examiner en détail ces trois parties,
nettement distinctes et cependant étroitement liées
entre elles, de l’enseignement de Jésus.
V, 21. Hxoboare, &rr &6€0n V, 21. Vous avez entendu qu'i rois doyaiots OÙ povebsers” 6 a été dit aux anciens : « Tu ne
d’ à POVEUTN , ÉVOYOG ÉGTAL T) xpIGEL.
22. Eyo d Xéyo du, 8e näs © dpytLémevos To ddeÀpO abtoÙ ex, Évoyos Éctat TA p!get” ©c à dv etrn To ddehÇO abroü Paxd, Evoyos Éorat To ouvedplw* dc d’ dv etrn Mupé, évoyos ÉoTa etc thv yéevvay (1) TOÙ Tupôc.
« tueras point, et celui qui tuera « encourra le jugement. »
22. Mais moi je vous dis que tout homme qui s’emporte contre son frère inconsidérément, encourra le jugement: celui donc qui dira à son frère Raca, sera justiciable du sanhédrin, et celui qui lui dira fou, le sera dans la géhenne du feu.
(1) Le mot yéeyya se trouve onze fois dans les trois premiers
Pour déterminer le sens de la déclaration de Jésus, il faut s'arrêter d’abord aux mots qui la terminent.
La Yéevvx ou la Géhenne est le nom qu’on donnait par corruption au Gai-Hinnom, vallon étroit, dont le nom signifie la Vallée de Hinnom, et qui est situé au pied de la montagne de Sion, aux portes de Jérusalem. C’est là qu’au temps d’Achaz les enfants de Juda, et ce roi avec eux, imitant les abominations des nations idolâtres, avaient offert leurs fils, en les faisant passer par le feu, en holocauste à Moloch. (2 Rois, XXIII, 10; 2 Chroniques, XXVIII, 3; Jérémie, VII, 31, et XIX, 5.) Telle était l’horreur de ce souvenir, que le nom de la vallée souillée par ces crimes épouvantables en avait été changé : on ne l’appelait plus en hébreu la Vallée de Hinnom, mais la Vullée de la tuerie (Jérémie,
VII, 32); ou quand on la nommait, après l’alté-
ration de son nom, la Géhenne, on avait soin de la flétrir, à cause de l’usage auquel elle avait servi,
en la désignant, ainsi que Jésus le fait ici, comme
la Géhenne du feu.
Dieu, au reste, s’était enquis des meurtres d’enfants commis par ce peuple, qui, tout en honorant ainsi la grande idole des païens, se glorifiait de posséder le temple de l'Éternel. Il l'avait jugé et condamné. L’arrêt rendu contre lui nous à été
Évangiles : Matthieu, V, 22, 29, 30; X,28; XVIII, 9; XXHI, 45, 33; Marc, IX, 43, 45, 47; Luc, XII, 5; et une fois dans une Epiître : Jacques IIF, 6. Jean, Pierre et Paul ne l’ont pas employé.
PR
MATTHIEU, V, 21, 22. 83 conservé. (Jérémie, XIX.) « Je briserai ce peuple- « ci et cette ville-c1 comme on brise un vase de « potier, » y est-il dit. Jérémie, chargé de le proclamer dans la vallée même de la Géhenne, où tous ces innocents avaient été mis à mort, devait prendre en main un vase et le briser, au moment où 1l accomplirait son mandat, afin de produire par cet emblème une vive impression sur le peuple en lui dénonçant le châtiment prononcé par l’Éternel contre la nation.
La Géhenne, où cette redoutable sentence du souverain Juge fut publiée, nous apparaît donc ici comme Je lieu du jugement de Dieu. De même que le nom de la montagne de laquelle Abraham avait dit : 1l y sera pourvu sur la montagne de l'Éternel (Genèse, XXII, 14), faisait penser les Juifs à la providence, le nom de la vallée de Hinnom devait les faire penser à la justice divine. Les allusions qui y étaient faites dans cette intention ne pouvaient manquer d’être comprises d'eux, comme l’étaient tant d’autres allusions historiques dont les livres saints sont remplis, et qui, pour nous, sont quelquefois très obscures. En nous plaçant à leur point de vue, il nous sera plus facile de bien entendre ce que Jésus dit 1c1 à ses disciples.
Les scribes, chargés, en tant que magistrats, de faire respecter la loi de Moïse, ne manquaient pas de rappeler qu’il a été dit aux anciens : « Tu ne « tueras point. » (Exode, XX, 13.) Ils ajoutaient que la loi a pourvu au jugement et au châtiment
des meurtriers (Nombres, XXXV); mais ils s’en tenaient là, à ce qu’il paraît. S'ils avaient fait souvenir, pour de si énormes attentats, de la justice de Dieu, Jésus l’aurait dit assurément, tandis qu’il s’est borné à dire qu’ils menaçaient ceux qui les commettraient de la Justice des hommes. Lui, au contraire, pour de bien moindres offenses, lorsqu’elles sont de celles que la loi punit, il met ses auditeurs en présence des deux justices à la fois, de celle des hommes et de celle de Dieu. L’emportement, alors même qu'il n’aboutit pas à des actes de violence, peut avoir des effets qui exposent ceux qui sy abandonnent, aussi bien que les meurtriers, à des poursuites et à des jugements. Les scribes le savaient bien : que de fois, comme membres des sanhédrins, n’avaient-ils pas condamné des gens qui n'étaient coupables d'autre chose que d’avoir adressé à quelqu'un l’injure banale de Raca que les Juifs avaient aussi fréquemment à la bouche que les Grecs celle de Môré ou de Fou, qui y correspond! C’étaient, auprès du meurtre, de bien légères offenses : eh bien, pour ces légères offenses même, Jésus veut que ses disciples se souviennent que Dieu est leur juge. Il avertit ceux qui injurient leurs frères qu'ils auront à rendre compte de leurs paroles outrageantes, non-seulement devant le sanhédrin, mais aussi dans la vallée nommée la Géhenne du feu. Les assigner là même où l'Éternel a fait publier autrefois son arrêt contre leurs pères, c’est leur dire, en évoquant une image
des plus saisissantes, qu'après avoir été jugés par les hommes, ils le seront aussi par lui, comme
ceux-là l'ont été (1).
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V, 23. Si donc tu présentes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi,
24. Laisse là ton offrande devant l’autel, et va premièrement te réconcilier avec ton frère, et viens alors présenter ton offrande.
(1) Toute cette interprétation repose sur l’idée que Jésus considère ici la Géhenne du feu comme le lieu où Dieu a rendu son jugement contre la ville de Jérusalem et la nation. (Jérémie, XIX, 14.) On arrive à des résultats entièrement différents quand on admet qu'il en fait mention comme du lieu où Dieu châtie les méchants. A l'appui de ce dernier sens, on a traduit comme s’il y avait le feu de la Géhenne là où il y a en grec la Géhenne du feu, sans que rien autorise cette inversion. Bossuet a été plus hardi encore; il traduit le feu de l’enfer, et c’est sur ce mot qu’il fait reposer son commentaire. À l’en croire, Jésus, dans les versets 21 et 22, indique trois degrés de colère auxquels correspondent trois degrés de supplice. Le second degré de colère, c’est de témoigner sa haine par quelque parole de fureur ou de mépris, comme, par exemple, en disant Raca. « Le dernier degré suit après, continue Bossuet, « qui est de dire des injures atroces, comme d’appeler son frère « fou : et pour cela il n’y a plus rien parmi les hommes par où l’on « puisse exprimer la vengeance qui en sera faite qu'une vallée au- « près de Jérusalem qu'on réputait abominable.… Elle s’appelait « Ben-Ennom; en changeant le B en G, Gehennom, Gehenna, « Géhenne; par où on exprima ensuite l'enfer, le feu dont les « damnés y sont dévorés, et les vers qui les v rongent. C’est donc « à cette allée des cadavres, qu’on appelait aussi la allée de «la mort, que Jésus-Christ compare le supplice affreux de ceux « qui traitent leurs frères d’insensés et de fous. » (Bossuer, Médilations, Sermon sur la montagne, XIIIe Jour.) — Grâce à cette citation, le lecteur pourra comparer entre elles l'interprétation qui a prévalu et celle que je propose.
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