Car où est votre trésor, là sera aussi votre Cœur
Comment seraient-ils propres au royaume des
(4) « Ich nenne die Bergpredigt eine Gnomologie. » (Article de SCHLEIERMACHER dans les Studien und Kritiken, 1832. Page 746.)
Cieux, Ceux qui, tout occupés à faire sans cesse provision des biens de la terre, ne songent pas à s'enrichir en vue du ciel? Ils amassent ce qui est sujet à la destruction et peut leur être enlevé, et non ce qui est à l’abri de ces risques. Les richesses que les disciples doivent s'appliquer à acquérir, ce sont « les ornements et les joyaux dont l’âme est « appelée à former son trésor (1), » à savoir les vertus qui ne s’usent point, mais s’accroissent par l’usage, les bonnes œuvres qui suivent ceux qui les font, la confiance aux promesses dont l’accomplissement n'aura lieu qu’en haut, toutes les richesses impérissables, en un mot, dont il faut travailler toujours à faire provision.
Là où est le trésor de chacun, là aussi sera son cœur. L'important est donc de savoir où est le trésor. Si celui des disciples est au ciel, leur cœur y sera également; mais si leur grand souci est d’entasser les biens passagers de la terre, leur cœur s'arrêtera 1c1-bas; il ne s’élèvera pas en haut, et l’une des dispositions les plus essentielles pour entrer au royaume des cieux leur fera par conséquent défaut. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir cela; mais combien n’y a-t-1l pas de ces aveuglements-là !
VI, 22. ‘O Abyvos vod cua- VI, 22. La lampe du corps, rés éattv © dpOaamés dv oùy à c’est l’œil. Si donc ton œil est
(1)... Ta Gydktata nai KEMMAIX VU TÉQULE Taueterv. (Prizo, De Fortitudine, $ 2.)
dp0aAmés où émAoûs n, 6Aov clair, tout ton corps sera lumi- Td c@U cou pUTELVDY ÉoTaL* neux ;
23. Eùy d 6 dp0aaués cou 23. Mais si ton œil ne vaut rien, ToYnpèds Ÿ, 6hov td cui sou tout ton corps sera obscur. Si crotetyèy Éotat el oùv To oc donc la lumière qui est en toi est td Ey sot oxéros Éoti, 1Tù oxétos obscurité, l'obscurité que sera- TOGO) ; t-elle P
Quand les yeux sont atteints de cécité, le corps tout entier est privé de la lumière dont il a besoin. Il y a de même un aveuglement intérieur, qui s'étend à tout ce qui est du domaine de l’esprit. Les ténèbres morales où l’homme se trouve sont alors si profondes, qu'il se trompe dans l’appréciation des choses : les fausses richesses lui paraissant être les véritables, c’est elles qu'il recherche; ou bien encore, il s’imaginera pouvoir poursuivre en même temps ces deux sortes de biens, ce qui est aussi une marque de l’obscurité dans laquelle il est; car, aux yeux du clairvoyant, l’une de ces poursuites empêche absolument l’autre.
VI, 24. Oùdels Oüvatar dvoi VI, 24. Nul ne peut servir deux xvplots doute: Ÿ yap Toy Éva maîtres; car, ou il haïra l’un et puiorioet Kat Tov Étepov dyarñost il aimera l’autre, ou il se soun Evos dvOéËetar «al Toû Etépou mettra à l’un et il méprisera xarappovhoet. OÙù düvaole et l’autre. Vous ne pouvez servir dou AEVELY HAL LAVE. Dieu et Mammon.
La raison en est simple. Si quelqu'un devait servir deux maîtres et que leurs ordres fussent contradictoires, il faudrait bien qu'il choisit entre eux. Dans le cas supposé ici, l’un des maîtres dit : « À qui veut saisir ta tunique, abandonne-lui aussi
128 MATTHIEU, Vi, 24; 25.
«le manteau! Donne à qui te demande! Ne te « détourne pas de celui qui veut emprunter de «toi! » (V, 40, 42.) L'autre dit : « Exige ! amasse! « entasse! ajoute, sans jamais cesser, de l’or à ton «or! » Comment concilier ces ordres contraires entre eux ? Ou plutôt, puisque cela ne se peut pas, qu'est-ce qui déterminera le choix à faire entre les deux maîtres? On obéira au maître qu’on aime : à Dieu, si l’on aime Dieu plus que l'argent; à l’argent, si l’on aime l'argent plus que Dieu. Jésus, en personnifiant l'amour du gain sous le nom de Mammon, qu'il emprunte à la langue des Phéniciens (1), le principal peuple marchand de l'antiquité, et en l'opposant à Dieu, apprend à ses disciples qu’on peut s’en faire une idole. Mais quels disciples seraient-ils, si Mammon absorbait leurs pensées et obtenait leur culte !
VI, 25. Ad toto kéyo bpiy” Mn MEpIUvÈTE Th px OUOV, T!
DAVNTE HAL TL TÜNTE* UNE TO copart DUGv, ti Évobono0e. OÙù- LA Lux TAEOY ÉoTt TS Tpoons, at Tù sua ToÙ ÉVOUUA- TO ;
VI, 95. C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point pour votre vie, de ce que vous mangerez et boirez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus.
La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?
Jésus se tourne maintenant vers ceux qui pour-
ralent répondre
sa recommandation de ne pas
amasser des trésors sur la terre : « Que nous parles-tu de trésors, à nous qui ne sommes pas même
(4) « Lucrum punice Mammon dicitur. » (Auc.)
MATTHIEU, VI, 25; 26. 129 assurés du nécessaire! C’est pour la nourriture, c’est pour le vêtement que nous sommes en tourment. » Il s'appuie sur le principe qu’il vient de poser, qu'il faut servir Dieu, et non pas Mammon, lequel on peut servir dans toutes les situations et de bien des manières, pour leur montrer que s'ils servent Dieu, ils doivent se confier en lui et ne pas être en souci pour leurs besoins. On va voir qu’il a de quoi les rassurer.
Avant tout, il leur rappelle qu'ils ont reçu de plus grands biens que ceux dont ils craignent de manquer. Pourquoi le donateur de ceux-là n’ouvrirait-il pas de nouveau la main pour leur accorder ceux-ci? Donner la vie est plus que la soutenir; former le corps, plus que le couvrir. Si Dieu a fait pour eux le plus, ne fera-t-1l pas pour eux le moins? Ne le fait-il pas tous les jours pour la multitude de ses créatures?
? A VI, 26. Euéhébare sis va RETEUVX TOÙ oùpavod, GT où L4 3 SA 4 gmelpouotv oùde Oepilouoty oùdE cuyayoucty eis Groûuas Kat à Rare dMY Ô oÙpavios ToÉpEL aùrd. OÙy bueïs LA Aov dapépete aÜTOY ;
VI, 26. Regardez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment, nine moissonnent, ni n’amassent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit : n'êtes-vous pas, vous, bien plus importants qu'eux ?
Quelqu'un a dit : « On n’a jamais vu sur la
« terre un père nourrir ses oiseaux et abandonner « ses enfants, et on craindra cela du Père cé- « leste (1)! » C’est le naïf commentaire de cette (1) Le P. Quesnez, Réflexions morales sur le Nouveau Testament : Sur Matthieu VI, 26.
parole. Les oiseaux n’ont pas, comme l’homme, les facultés diverses au moyen desquelles il peut et 1l doit se venir en aide à lui-même par le travail, qui multiplie les ressources; mais Dieu y a pourvu : 1l fournit lui-même la pâture à eux et à leurs petits. Et les disciples qui voient comment il en prend soin, n’attendraient pas avec confiance la nourriture à laquelle les oiseaux s’attendent par instinct! Jésus leur assure qu'ils ont d'autant plus de raison de compter sur la providence, que la supériorité de nature des hommes et les rapports des disciples avec leur Père céleste sont des motifs de plus pour que sa bonté s’étende toujours à eux.
VI, 27. Tio Où 2 Guüv ue- VI, 27. Mais qui de vous, en puvôy düvarar moocdetvat ènt s’inquiétant, peut ajouter une TV MAuklay abtoÙ riyuy Éva; coudée à sa taille ?
C’est un second argument ajouté au premier.
Pour vivre, ce n’est pas le tout que de manger : la vie, que Dieu a donnée, ne peut se prolonger que par une incessante intervention de sa part. On le voit par ce qui a lieu pour l’enfant : son accroissement insensible est, à certains égards, aussi merveilleux que sa naissance l’a été. De tout petit qu'il est d’abord, Dieu le fait arriver par degrés à sa pleine stature, sans que l’enfant ni l'adolescent y puissent rien; et l’homme, en possession de tous ses moyens, aurait beau se tourmenter l'esprit, qu'il ne parviendrait pas à ajouter une coudée à
MATTHIEU, VI 27; 98-30. 131 sa taille, qui s'arrête où Dieu l’arrête. La croissance du corps lui fait ainsi toucher du doigt son impuissance, et lui offre en même temps une preuve frappante de la bonté de Dieu pour lui, en sorte qu’il ne lui est pas permis de douter que Dieu ne prenne soin de sa nourriture, quand il sait qu’il
prend som ainsi de son développement continu.
VI, 28. Kat nept évdüuatoc TL Mepmvate ; uatapdlete Ta xpiva Toù dypol, nos adédyer où Lomtà OÙdE yet
29. Aéyu dE bpiv, ét oùde Zohopüvy àv rdon tÿ d6Ën abroù Repl£6dÀETO WG EV TOUTWV.
30. Ei GE y yépotov Toù &ypoÙ, chuepov OvTa Kat abprov ets XA6avOY Bal Admevoy, à Bedc oÜTWS duplévruoty, où ToA AD M&ÀAoOY OUâS, OAV! ;
VI, 28. Et quant au vêtement, pourquoi vous en inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne travaillent ni ne filent ;
29. Mais je vous le dis, pas même Salomon, dans toute sa gloire, n’a été vêtu comme l’un d’eux.
30. Et si l’herbe des champs, qui est aujourd’hui et qui demain est jetée au four, Dieul’habille ainsi, combien plus vous, gens de petite foi?
Rassurés par les oiseaux pour la nourriture, les disciples sont-ils, malgré cela, inquiets pour l’habit, qu'ils se laissent rassurer par les lis, que Dieu revêt avec un éclat qui éclipse celui de Salomon dans tout l’appareil de la royauté. À propos des oiseaux, Jésus leur à dit quelle grande confiance ils doivent avoir en ce Dieu qui est leur Père; à propos des lis, 1l leur reproche de lui en accorder si peu. Il les nomme des gens de petite foi, ou, ce qui revient au même, de faibles croyants, en ce sens, que leur confiance est faible. Le mot employé
ici (éryémota), particulier à Matthieu (VI, 30; VIII, 26; XIV, 31; XVI, 8), sauf un parallèle chez Luc (XII, 28), est pris dans son acception la plus. générale et sans préoccupation dogmatique : 1l désigne, en cet endroit, ceux qui ne croient pas assez fermement à l'amour de Dieu pour être persuadés qu’ils recevront de lui les choses indispensables à la vie présente (1).
VI, 31. Mn oùv pepuvhonte, VI, 31. Ne vous inquiétez donc Aéyovres” TE opdywuey à ti miw- point, disant : Que mangerons- Rev À Ti neptéa Abel x: nous, ou que boirons-nous, ou
de quoi nous vêtirons-nous ?
32. [lävra Vap taüra ta Édvn 32. Car toutes ces choses les ërténret. Ode yap à rarhp dy Gentils les recherchent. Votre 6 oÙpavtos, br ypñkere Toûtwvy Père céleste sait bien que vous GTAYTUY. avez besoin de tout cela.
Ne pas s’attendre à Dieu pour ces choses, avoir, au contraire, le cœur inquiet à leur égard et l’esprit tendu de ce côté, c’est descendre au niveau des nations auxquelles Dieu ne s’est pas fait connaître comme aux Juifs par une éducation de tant de siècles, et chez lesquelles c’est là ce dont on est en souci et ce qu'on demande. Mais pour descendre à leur niveau, les disciples devraient d’abord
(1) O gens de petite foi : premier emploi du mot foi. — « La « foi est. l’abandon de tous nos intérêts entre ses mains divines, « le repos de l'esprit et la paix du cœur dans la certitude de son « amour et de sa puissance, notre main placée enfantinement dans « sa main comme dans celle d’un protecteur et d’un guide : telle est « la foi. Croire, c'est se confier; croire, c’est compter sur Dieu. » (A. Viver, Études Évangéliques, deuxième édition, page 299.)
MATTHIEU, VI, 31, 32; 33, 31. 133 oublier que Dieu est leur Père : comment, en effet, pourraient-ils se croire les fils d’un père qui sait tout et qui peut tout, et cependant être en souci pour le pain et pour le vêtement? Cela ne se concevrait pas. S'ils ne se confiaient pas en Dieu, ce serait encore là une marque suffisante qu'ils ne sont
pas propres au royaume des cieux, vers lequel Jé-
sus, par un vif appel, va ramener leurs pensées.
VI, 33. Znreire dE Toûwrov thv PaotAclav rod Oeod nat Tv dtnatoobVNY TO xAl TaÛTE rävra mpostebnoetar OU.
34. Mh où peptuvhonte ec ThY aÜplov’ h YAP AÜpLOY MEptuvhost Tà Éauths. Apxetbv Ti htÉpa xanax aÙTh.
VI, 33. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et Loutes ces choses vous seront données par-dessus.
34. Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain ; car le lendemain aura ses propres Soucis :
au jour suffit sa peine.
Jésus a dit à ceux qui s’amassent des trésors sur la terre, de s’en amasser dans le ciel. (VI, 19, 20.) Il dit maintenant à ceux qui s'inquiètent pour la nourriture et le vêtement, de chercher le royaume de Dieu et sa justice. Ge sont, pour deux situations différentes, les recommandations qui leur sont appropriées. Sous des images diverses, elles tendent au même but. Préoccupez-vous de ce qui vous est commandé, dit-il ici, et ne soyez pas en souci de ce qui vous est promis. Le commandement et la promesse sont d’ailleurs tellement liés ensemble, qu'il est impossible de les séparer l’un de l’autre. Ceux qui cherchent le royaume et sa justice, les obtiendront, et les choses nécessaires pour lesquel-
134 MATTHIEU, VI, 33, ji: NAME, les 1ls n'auront pas été dans l’anxiété, y seront ajoutées comme choses qui se donnent en sus. Ils ont appris à les demander pour le jour où ils se trouvent (VI, 11), et comme ils les recevront certanement pour ce jour-là, ils n’auront dans le cœur que de la reconnaissance, s'ils renvoient au lendemain les soucis du lendemain. Et quand, à son tour, ce lendemain, avec sa peine, sera devenu le jour d'aujourd'hui, Dieu fera de même, ce jour-R, ce qu'il a fait, la veille, pour ceux qui, cherchant son royaume, se seront abandonnés à lui. Le royaume des cieux est nommé ici le royaume de Dieu, expression synonyme, que Matthieu emploie rarement (VI, 3; XII, 28; XIX, 24; XXI, 31 et 43), bien que ce soit la seule qu’on rencontre dans les autres Évangiles. Quant à la justice de ce rovaume, après avoir entendu ce que Jésus en a dit jusqu'ici, nous devons commencer à la connaître. C’est d’elle qu’un grand écrivain, profond observateur des mœurs et des lois des peuples, a dit, « qu’elle laisse derrière elle la Justice «humaine, et commence une autre Justice (1). » Eh bien! c’est à cette justice-là, et non à une justice inférieure, que les disciples doivent aspirer. Jésus va continuer à leur apprendre ce qu’elle exige de ceux qui veulent avoir entrée au royaume.
VII, 1. MA xoivere, tva un VII 1. Ne jugez pas, afin que Xo10TTE. vous ne Soyez pas jugés ;
(4) Montesquieu, Esprit des lois. Livre XXIV, chapitre xur.
2. °Ev © ydp notant xpiveze, 2. Car le jugement que vous xptPhosos nat àv © uérow ue- portez vous sera appliqué, et roeîte, peton0noetat OUv. l’on se servira pour vous de la
mesure avec laquelle vous mesurez.
Ce n’est pas chercher la Justice, comme Jésus vient de le recommander, que d’être animé d’un esprit de Jugement, qui dispose à s'informer avec curiosité des manquements des autres. La vraie haine du mal se manifeste autrement que par l’ardeur à condamner le prochain. Que de légèreté, que de précipitation, que de préventions, que de malveillance ou d’ignorance, que de motifs personnels, que de vanité, que d’égoïsme, dans la plupart des jugements qui sont portés dans le monde! Il n’est pas étonnant que les hommes, avec de telles dispositions, se les renvoient les uns aux autres, et que les condamnés, quand ils se font les juges de leurs juges, n’usent pas envers eux de plus de modération et d’équité qu'ils n’en ont éprouvé de leur part. Jésus défend à ses disciples de se jeter dans une pareille mêlée : pour ne pas être jugés, qu'ils ne jugent point. C’est la loi du royaume des CIeUx.
VIL, 3. Ti dë Bhëretc vd xdppos To Ev To da ToÙ de Àpod cou, nv dE év To 6 do 16 dondv où xATaVOEÏS ;
4, H ro épis To ds cou" Apec, Éxédhw Tù ndp?oc DES = 2 NPD FT amd ToÙ 6pÜaAuod cou: nat (doÙ, | 4 à" > ms 3 ss h Jonds Év té do0xAUG oo;
VII, 3. Mais pourquoi regardes-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et ne remarquestu pas la poutre qui est dans ton œil ?
4. Ou comment peux-tu dire à ton frère : Laisse-moi ôter la paille de ton œil? Et voici, la poutre est dans ton œil!
5. “Yroxottd, Exbahe moüroy 5. Hypocrite, ôte premièrement rhv doxdv x Toù oO kuoù sou, la poutre de ton œil, et alors tu at Tôte dub AEVeLs ÉnbaAety Td verras à ôter la paille de l'œil de xdopos ëx ToÙ épÜauoÿ Toù ton frère.
ae Apoÿ so.
Ces avertissements ne paraîtront pas superflus à ceux qui savent combien il est facile de vivre en bonne intelligence avec ses défauts, tout en s’érigeant en censeur des défauts d'autrui. La morale, qui, de sa nature, est une règle, devient alors une arme meurtrière. Un retour sur soi-même devrait arrêter; mais on fait peu de ces retours-là, et quand on les fait, c’est, le plus souvent, pour se préférer aux autres. Ce n’est qu’à l’œil de son frère qu'on a mal; on y découvre le fétu imperceptible ; on se croit habile à le retirer de dessous la paupière; on s’offre avec empressement pour rendre ce service délicat; et l’on ne connaît pas sa poutre, la poutre dans son propre œil, la poutre qu'il faut avant tout arracher.
Mais faire ainsi le vertueux en épluchant mälignement la vie des autres, ce n’est pas être vertueux, c’est une autre manière d’être hypoerite. Il yen a deux, en effet : l’une, que Jésus a déjà signalée lorsqu'il a combattu les pharisiens, consiste à faire parade d’une fausse piété (VI, 1-18); l’autre, à laquelle 1l s’attaque en cet instant, consiste à faire l’homme de bien. On n’est pas homme de bien pour être un rigoriste impitoyable, lorsqu’il s’agit du prochain; on ne l’est que si, avant de songer à réformer les autres, on se réforme soi-
MATTHIEU, VII, 3-5; 6. 137 même. Alors seulement on sera apte, je ne dis pas à juger, puisqu'on ne le doit jamais faire (VII, 1), mais à exercer, dans la charité, l'office de la répréhension.
Tous les conseils particuliers qui précèdent, Jésus, avant de conclure, va les placer sous la garde de quelques prescriptions plus générales, destinées à créer des habitudes de cœur et de vie, qui, quand elles seront formées, serviront puissamment à en garantir l'observation. Retenez ce que vous avez reçu, priez, agissez, dira-t-il à ses disciples, pour mieux affermir en eux ses leçons. Ce sont trois liens qui lieront toute la gerbe.
VII, 6. Mn dre To éytov VII, 6. Ne donnez pas ce qui rois ‘Auot, Me BdAnte Tods est consacré aux chiens, et ne papyapiras buy Éurpoosdey rüv jetez pas vos perles devant les XolowV: 'ATOTE xaTatrarhowoty pourceaux, de peur qu’ils ne les adtobs év toits mootv abtüy xat foulent aux pieds, et que, se otoapévres ÉhEwoty duâs. tournant, ils ne vous déchirent.
Retenez ce que vous avez reçu : c’est l'instruction qui me paraît renfermée sous ces deux images. Le maître insiste auprès de ses disciples sur l’importance des leçons qu’il leur a données. Il leur recommande d’en faire le plus grand cas et de les garder avec le plus grand som. Les mots ce qui est consacré (rè &yov) désignent ici, comme chez les Septante, la chair des sacrifices (1). Elle était si sainte, aux yeux
(1) Les LXX ont tantôt ro &y1ov, au singulier (Lévitique, XXIT,
des Israélites, en raison de sa consécration, que la loi de Moïse défendait à ceux qui étaient souillés, à l'étranger et au mercenaire d’en manger, et qu’elle prescrivait de brüler au feu ce qui n’en était pas consommé, afin que ses restes mêmes ne fussent pas profanés. Quant aux perles, on les appréciait si haut chez ce peuple, que Salomon n’a pas cru pouvoir exprimer mieux le prix de la sagesse, qu’en disant qu'elle est plus précieuse que les perles. (Proverbes, IIT, 15.) Quelle profanation, en présence de telles idées, ne serait-ce pas, que de donner à dévorer aux chiens les viandes des sacrifices, et quelle folie, que de répandre les perles qu’on possède devant les pourceaux ! Ces perles ne pouvant leur tenir Heu de nourriture, ils les écraseraient sous leurs pieds, malgré leur prix élevé, et 1ls se mettraient en fureur contre ceux qui les leur auraient jetées en place de carouges. Mais les leçons de Jésus recueillies par les disciples sont plus saintes que les viandes qu'on présente sur l'autel, et les perles ne les valent pas! Combien grande ne serait pas, d’après cela, la profanation dont les auditeurs ‘de Jésus se rendraïent coupables, et de quelle folie ne se montreraient-ils pas atteints, s'ils rejetaient ses instructions sans en faire plus de cas que ces impies n’en font de ce qui a été consacré à l'Éternel, et ces insensés des rangs de perles de leurs colliers ! Une telle aberration ne pourrait tourner qu'à leur
A4), tantôt a &y1x, au pluriel (Lévitique, XXII, 3), et en outre Gyiaoua (Exode, XXIX, 34).
MATTHIEU, VII, 6, 7-11. 139 dommage et à leur perte. Que leur cœur retienne donc toutes les paroles de leur maitre (1)!
VIT, 7. Aîreîre, «at doûñoc- VII, 7. Demandez, et il vous rat Div Énrere, xat eboñoete: Sera donné; cherchez, et vous xpolete, xat Avouysetat duty: trouverez; frappez, et il vous
sera ouvert.
8. Ge yao à airüy hapéänet 8. Car tout homme qui demanza © Énrov sbola ie xai T® de reçoit; et qui cherche trou- KPOUOVTL AVOLY'AGET ve; et à qui frappe il sera ou-
vert. !
9, H zic 2ortv Ë Guüv dvdpw- 9. Y a-t-il parmivous un homroc, 6v édv airhon © vièc aèroÿ me qui, si son fils lui demande äptov, uh Aidov mot ar; du pain, lui donne une pierre;
(1) D’après l'interprétation ordinaire, Jésus donne ici un précepte symbolique, où sous l'emblème des choses saintes et des perles, il faut entendre la doctrine évangélique, et sous celui des chiens et des pourceaux les adversaires de cette doctrine, que leur attachement exclusif à ce qui frappe les sens et les souillures de leur vie rendent à la fois incapables et indignes de la recevoir. La prédication de la vérité ne ferait que les irriter, en sorte qu’on doit s’abstenir de la leur annoncer. — Ce sens, s’il était le vrai, autoriserait les disciples à juger, tandis que Jésus vient de leur dire : « Ne jugez pas. » Il les y obligerait même, puisqu'il leur ferait un devoir d’exclure de leurs enseignements ceux qui leur paraîtraient hors d’état d'en profiter. Le verset 6, ainsi compris, serait, on le voit, en contradiction ouverte avec les directions contenues dans les versets qui le précèdent immédiatement; et comme il est sans rapport appréciable avec ce qui vient après, on ne pourrait, si l’on en était réduit à cette interprétation, attribuer qu’à un pur hasard sa présence à la place qu’il occupe. Aussi M. Schérer, qui accepte ce commrentaire, comprend-il ce verset parmi ceux « dont l’absence de tout nexe avec ce qui précède et ce qui suit « fait de véritables problèmes exégétiques et de grands sujets de « désespoir pour les interprètes. » (De l'Enseignement de Jésus- Christ. Revue de Théologie, tome VII, page 41.) Un sens qui offre de tels inconvénients serait peu regrettable, si l’on pouvait sans effort lui en substituer un autre. Celui auquel je me suis arrêté me paraît naturel et à l'abri des graves objections que j'ai mentionnées.