Heureux les pacificateurs
parce qu'ils seront appelés fils de Dieu!
10. Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice; parce qu’à eux est le royaume des cieux !
Jésus, en proclamant en ces mots la bonne nou-
(1). où nrwyot Tü nvébuart, comme au versèt 8: ... OÙ xa=
Oapot Th xapèlx.
MATTHIEU, V, 3-10. 67 velle du royaume qui était proche, faisait dépendre le bonheur de conditions auxquelles, dans les royaumes de ce monde, on n'aurait jamais imaginé de le rattacher. Il le fait découler, non des circonstances extérieures, qu'il prend soin, au contraire, de supposer très défavorables, mais des dispositions intérieures qu’il recommande, et qui, dans les cas qu’il énumère, tantôt aident à surmonter le mal, et tantôt deviennent la source d’une félicité infiniment supérieure à celle qu’on poursuit le plus souvent ici-bas. Heureux, s’écrie-t-il, sont ceux qui ont ces dispositions! Ce sont elles qui assurent le bonheur spirituel et tout céleste qu’il propose et qu’il promet.
Heureux, d’abord, les pauvres d'esprit, C’est-àdire ceux qui, dans leur esprit, se savent pauvres, quels que soient d’ailleurs les biens qu'ils puissent posséder, parce qu'ils en ont reconnu le néant auprès des biens plus excellents qu'ils doivent s’efforcer d'acquérir. [ls estiment ne rien avoir, étant prêts à tout quitter. SALE à leurs propres yeux, ils ne sont pourtant pas à à plaindre, s'ils se savent assurés du royaume des cieux, et s'ils sont animés, pour s’en mettre en possession, de ce genre particulier de courage que Calvin a nommé « le courage pauvre (1). » Heureux pauvres aux-
(1) CALVIN, Sermons sur l'harmonie des trois premiers Évangiles, 1562. Sermon LI, page 912. — Quant au sens qu'il faut attribuer au mot pauvres dans ce verset, Calvin s’en explique ainsi : « Aucuns ont voulu exposer ceci trop subtilement, comme s'il disoit
quels un royaume appartient! Cette promesse du royaume domine toutes celles que Jésus va faire encore, et elle nous aidera à les comprendre.
A côté des appréciations de l'esprit, 1l y a les réalités de la vie; à côté de ceux qui s’estiment pauvres, les vrais pauvres, les dénués, les dépouillés, ceux qui mènent deuil, toute la troupe des affligés, en un mot, quelles que soient les causes de leur affliction et de leurs larmes. Pour eux est la seconde parole de Jésus : Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés! Alors même que l'épreuve qui s’est appesantie sur eux resterait entière, la consolation qui descend d’en haut, promise à ceux qui s’attendent au royaume, peut faire que ceux qui ne possèdent rien soient comme possédant toutes choses, et ceux qui pleurent comme ne pleurant point.
Tout, d’ailleurs, n’est pas tristesse ici-bas. Il est un bonheur paisible, auquel 1l est permis aux hommes d’aspirer. Jésus le promet plus particulièrement à ceux qui ont la qualité la plus néces-
« que les pauvres spirituels sont ceux qui se défient d'eux-mêmes, « qui connoissent qu'ils n'ont nulle vertu, nulle sagesse, nulle jus- « tice. Or, il est vrai que cette doctrine-là est bonne et saine; mais « elle ne convient point au lieu. Sainct Luc (VI, 20) ne met point « le mot d'esprit, seulement il parle des pauvres. » (Zbid., Sermon LXII, pages 4417, 1148.) IT résulte de là que pauvres lui paraît pris dans la signification ordinaire de ce mot. Calvin ajoute : « Il faut que la pauvreté nous entre au-dedans. » (Page 1120.) Bourdaloue entend de même par pauvres de cœur « ceux qui ont «le cœur libre et détaché de l’attachement aux biens de la fortune. » (Sermon sur l’activité de Jésus-Christ.)
MATTATEU, V, 3-10. 69 saire pour l’obtenir et le goùter : Heureux les doux, parce qu'ils hériteront la terre! À eux l'héritage de la terre, sans que le royaume des cieux soit moins à eux pour cela (1). Ces deux grâces ne s’excluent pas nécessairement l’une l’autre; mais pour qu’elles se concilient, il faut que ceux qui reçoivent de la bonté de Dieu, sans querelles et sans violences, les biens qui ne sont que pour un temps, n’y mettent pas leur cœur, réservant leur ardeur pour la poursuite des biens permanents qu'ils doivent s’efforcer d'acquérir.
Le meilleur de ces biens c’est la justice : Heureux ceux qui en ont faim et qui en ont soif, parce qu'ils seront rassasiés ! Il faut la rechercher comme celui qui est affamé recherche la nourriture. Étrange faim, qui augmente dans la mesure où on la satisfait! Toujours les justes veulent devenir plus justes, sans que rien puisse Jamais leur faire trouver qu'ils le sont assez. Le rassasiement que
Jésus leur offre consiste à étendre l’idée qu'on se
(1) Ces idées, et les expressions qui y correspondent, n’étaient pas inconnues aux Juifs. Ils avaient appris de la prophétie que « les saints du Souverain recevront le royaume. » (Daniel, VIF, 18.) Ils y avaient pu voir aussi quelle devait être l’origine de ce royaume (IT, 44), en quel temps les saints en seraient mis en possession (VII, 22), et quelles en seraient la nature et la durée (VII, 18, 27). — Quant à l’héritage de la terre, David l'avait déjà promis aux justes, aux débonnaires, à ceux qui s’attendent à l'Éternel, à ceux qui gardent ses voies. (Psaume XXX VII, 9, 14, 22, 29, 34.) Les mots hériter la terre se rencontrent cinq fois dans ce psaume ; mais l’idée que le psalmiste voulait éveiller par l’emploi de cette image n'était probablement que celle de la prospérité temporelle du peuple.
faisait jusqu’à lui de la justice. Dans les déclarations qui suivent, il y fait rentrer la miséricorde, la pureté de cœur et l’esprit pacifique, affirmant qu'on doit aimer la justice au point de se trouver heureux de souffrir pour elle, et attachant une bénédiction nouvelle à chacune de ses réalisations plus élevées.
La miséricorde est le plus beau nom de Ja compassion. Elle va au delà de ce que prescrit la justice. Au lieu d’être rigide comme celle-ci, elle est pleine de tendresse dans tout ce qu’elle accomplit. Les miséricordieux sont heureux parce qu’ils seront traités avec miséricorde, par Dieu d'abord, et puis aussi par les hommes, la miséricorde devant être l’un des traits caractéristiques du monde transformé en royaume des cieux.
La pureté de cœur, que Jésus exige, oblige les disciples à ne pas se contenter de la pureté de la conduite extérieure : 1l faut qu'ils examinent ce qu'ils sont, sous ce rapport, au dedans. Heureux les purs de cœur, parce qu'ils verront Dieu. Ils verront Dieu, car le cœur pur regarde à Dieu. Ils le verront, comme le cœur peut voir et comme Dieu peut être vu (1).
Là toutefois ne s'arrêtent encore ni leurs devoirs ni leurs priviléges. Après qu'ils sont rentrés amsi en eux-mêmes, leur activité doit se porter
(1) C’est dans les écrits de l’apôtre Jean qu’on peut surtout étudier ce sujet. Voir Jean, F, 48; 4 Jean, IV, 42; Jean, XIF, 45; XIV, 47 ; 4 Jean, II, 2, 3.
MATTHIEU, V, 3-10. 71 de nouveau au dehors. Il faut qu'ils travaillent à faire régner la paix sur la terre. Heureux les pacificateurs, parce qu'ils seront appelés fils de Dieu. Les barrières entre les hommes tombheront; le royaume saint deviendra un royaume sans frontières; et comme cela résulte de ce nom de fils de Dieu, destiné à ceux qui s’emploieront à la grande œuvre de la réconciliation, la fraternité humaine sera fondée sur la paternité divine. Plus d’antagonisme de peuples entretenu par un nationalisme étroit; plus d'opposition entre ceux qui, quelle que soit la différence de leurs origmes, se considéreront les uns les autres comme Îles enfants du Père céleste, et voudront faire prévaloir entre eux la concorde et la paix.
Jésus à fini de dire ce qui constituera la félicité de ses disciples. Toutes ces indications seront reprises par lui dans la suite de ses leçons sur la montagne, dont les déclarations qui précèdent sont en quelque sorte le sommaire. Il ne lui reste plus qu’à ajouter à quoi aboutit cette voie de la justice qu’il y à tant de bonheur à suivre : au terme, souvent même sur le chemin, se trouve la persécution. Mais qu'ils ne s’en laissent pas effrayer : la promesse faite aux pauvres d'esprit est faite aussi aux persécutés pour la justice : à eux est le royaume des cieux. La dernière promesse ne fait ainsi que répéter la première : être consolés, hériter la terre, être rassasiés de justice, obtenir miséricorde, voir Dieu, être appelés ses fils, tout cela est entre deux,
en sorte qu’à la fin de cette octave de béatitudes, comme Bossuet la nomme (1), on revient au commencement, et l’on apprend à l’issue, ainsi qu'on l'avait appris à l'entrée, que toutes ces grâces sont inséparables du royaume qui vient d’en haut et
MATTHAIEU, V#93-10:1112.
qu’elles ne se rencontrent qu'en lui.
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V, 414. Vous êtes heureux (2)!
Lorsqu'ils vous feront des reproches, et qu’ils vous persécuteront, et qu’ils diront toute sorte de mal, en mentant, contre vous, à cause de moi,
12. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux; car ils persécutèrent ainsi
les prophètes qui ont été avant vous.
Les disciples devaient ressentir un vrai contentement d’avoir, sous l’empire de préoccupations supérieures à celles de la foule, suivi Jésus sur la montagne, pour continuer à y recevoir ses lecons; mais la distance était grande de ce contentement au bonheur dont il venait de leur faire connaître les conditions. Et cependant, ce bonheur lui-même, lorsqu'ils y seront parvenus, pourra
(1) Bossuer, Méditations sur l'Évangile. Sermon sur la montagne, Xe jour.
(2) Mœxaotot êote. — On traduit souvent par le futur, quoique ésté soit au présent. J'ai conservé ce dernier temps dans ma traduction, en modifiant la ponctuation, de manière à isoler les deux premiers mots du verset 11 de ceux qui suivent. Ceux-ci, jusqu’à
la fin de ce verset, deviennent ainsi le premier membre d’une autre phrase, qui trouve son complément dans le verset 42.
MATTHIEU,;"V,,11,127 13. T3 être surpassé. Qu'ils se gardent de perdre courage, quand ils se trouveront exposés aux persécutions que leur maître leur a annoncées; elles seront un acheminement à une félicité qu'ils n’auront pas connue encore; aussi les engage-t-1l à regarder au delà pour ne pas se laisser abattre. Si la persécution atteint sur la terre les disciples à cause de leur attachement à sa personne et à la justice, une grande récompense y correspondra certainement dans le ciel, en sorte que leur bonheur, pour ne pas être celui auquel aspirent la plupart des gens, n’en sera pas moins plus digne que tout autre d’être recherché. Que cette assurance leur fasse tout supporter, ou plutôt que dans les souffrances qui seront leur partage, ils se réjouissent et ils soient par avance dans l’allégresse, sachant ce qui surviendra après. La persécution a été la consécration des prophètes d’autrefois, et pourtant ils les estiment bienheureux : comment donc pourraient-ils se plamdre d’être consacrés de la même manière, lorsqu'ils en seront dignes ? Eux aussi, en effet, ils doivent devenir des prophètes. Jésus, qui le leur fait entrevoir par ce rapprochement, va le dire plus expressément, en leur apprenant à quoi tend la vocation qu’il leur adresse et à quoi elle les oblige.
V, 13. Yueïs dore vd &has V, 13. Vous êtes le sel de la
rûs hs’ édv dE 70 Ghac wpav- terre! Mais si le sel s’affadit, avec 07, év tin &AtoOosTau; eis où quoi sera-t-il salé (1)P IL n’est
. (4) Phrase proverbiale, plusieurs fois employée par Jésus. On la
DEv loybet Et, et ph BAn0ñvat plus bon qu'à être jeté dehors et £Ew ral ratanaretobar Oro tv foulé aux pieds par les hommes. avOpÉTwY.
Comme disciples, et combien plus comme prophètes, ils doivent être le sel de la terre. Le sel était au sein de la terre, comme les disciples au milieu du peuple. Il n’en a été tiré qu’en raison des usages auxquels il est propre. C’est en vain qu'il en aurait été extrait, s’il devenait insipide ; car il ne pourrait alors communiquer la saveur qu'il n’a plus et que rien ne pourrait lui rendre: vouloir saler le sel est une idée étrange qui ne viendra jamais à personne. Le sel affadi n’est absolument bon à rien. Quand on s’aperçoit qu'il a perdu la qualité qui lui est essentielle, on le jette dehors, et les hommes, en passant, lé foulent aux pieds. Quelque chose de pareil arriveralt aux disciples qui, ayant perdu les qualités qui les doivent caractériser, ne pourraient pas plus répondre à leur destination que le sel sans saveur à la sienne. [ncapables également de remplir leur office et de profiter de celui des autres, leur sort serait de rentrer dans la foule, dont des apparences, qu’ils n’ont pas justifiées, les avaient fait sortir pour un temps.
V, 14. Ypeïs dore d oùs V,14. Vous êtes la lumière du où #xécuou. OÙ Ôbvarar rôA monde! Une ville située au haut
XovÉTvar Étdvw Coous neméyn. d'une montagne ne peut être Cachée,
retrouve, dans un tout autre énchainement d’idées, Marc, IX, 50, avec quelques variantes dans les mots.