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par Anôñvar, Étr oÙx etot.
11,16. Alors Hérode, voyant qu’il avait été trompé par les mages, se mit fort en colère et envoya tuer tous les enfants qu’il y avait à Bethléhem et partout alentour, de l’âge de deux ans et au-dessous, Suivant le temps dont il s’était enquis avec soin des mages.
17. Alors eut lieu pleinement ce qui à été dit par Jérémie le prophète en ces mots :
18. « Une voix a été entendue à « Rama, des lamentations, et des « pleurs, et de grands gémis- « sements : Rachel pleurant ses « enfants; et elle ne voulait pas
« être consolée, parce qu'ils ne « Sont plus. »
On voit par ce récit la grandeur du danger auquel Jésus enfant fut soustrait par l’obéissance de Joseph à l'avertissement du Seigneur. À peine est-il parti, qu’'Hérode s’apercevant qu'il n’a pas réussi à enlacer les mages par ses artifices, se persuade que ce sont eux qui l’ont trompé et, ne pouvant plus arriver à ses fins par la ruse, prend conseil, pour y parvenir, de la plus violente colère. Sa conduite en cette occasion est d'accord avec ce que l’histoire nous apprend de son caractère et de sa vie. J'en ai déjà dit quelque chose (1); mais rien ne peut mieux donner l’idée de ce dont ce prince était capable dans les derniers temps
« Prophetæ testimonio abusus esset. » (J. Calvini Prælectiones in duodecim prophetas quos vocant minores. Genevæ, 1559. Infolio. Page 432.)
(1) Voir pages 62-63.
de son règne que le portrait que Flavius Josèphe a fait de lui :
« Il était en défiance de tout le monde, et croyant .« que sa sûreté dépendait de cette défiance, 1l soupçonnait beaucoup de gens qui étaient très inno- « cents. Plus quelqu'un lui était familier, plus il « l’appréhendait comme plus capable d'entreprendre « contre lui. Quant à ceux qui n’avaient point d’accès « auprès de sa personne, il suffisait de les accuser « pour le porter à les faire mourir. Les choses en « vinrent jusqu’à ce point, que dans la croyance qu’a- « vVaient ses domestiques de ne pouvoir se sauver « qu’en perdant les autres par des calomnies, ils ac- « Ccusalent leurs compagnons; et se trouvant ensuite « accusés par d’autres, souffraient à leur tour par un « juste châtiment les mêmes peines qu'ils avaient fait « souffrir à des innocents, et tombaient dans des « piéges semblables à ceux qu’ils avaient tendus.
« … Antipater était la principale cause de tous ces a maux; car lorsqu’il reconnut que le roi se laissait « aller si facilement à concevoir tant de craintes et de « soupçons, 1l entra dans ses sentiments, le fortifia « encore dans sa cruauté et fit passer dans son esprit pour un grand service les conseils qu'il lui donnait de faire mourir tous ceux qui étaient capables de « lui résister.
“ … Ainsi il ne s’est jamais rien vu de si affreux
« que la face de cette cour à cette époque. Il semblait « qu’on y fût animé de rage, et que ceux qui avaient « été autrefois les plus amis fussent devenus en un
MATTHIEU, IT, 16-18. 83 « moment les plus mortels ennemis. On n’écoutait « point les accusés dans leurs justifications ; on ne se « mettait point en peine d’éclaircir la vérité; mais le « supplice précédait le jugement, et l’emprisonne- « ment des uns, là mort des autres, et le désespoir « de ceux qui ne s’attendaient pas à recevoir un plus « favorable traitement, remplhissaient le palais de tant « de craintes et de frayeurs, qu'il n’y restait plus au- « cune marque de la félicité passée. Hérode lui-même, « au milieu d’un si grand trouble, trouvait sa vie « ennuveuse, et dans l’appréhension continuelle où il « était des entreprises sur sa vie, le déplaisir de ne « pouvoir se fier à personne lui tenait lieu d’un cruél « tourment (1). »
Les exécutions en masse ne lui répughaïent pas plus que les supplicés individuels, et il se faisait des auxiliaires pour elles, tantôt de ses soldats contre le peuple, tantôt du peuple contre ses soldats. Aïnsi, ayant appris, dans le temps où 1l songeait à fairé mourir ses fils Alexandre et Aristobule, que cés jeunes princes inspiraient de la compassion dans les rangs de ses troupes, il fit conduiré devant lui en public environ trois cents hommés de guerre qu’il éonsidérait comme leurs partisans, il les accusa d’être ses ennemis et excita contre eux le zèle de la multitude qui se trouvait là et qui les fit tous périr (2). |
Tel était l'homme : la mise à mort des enfants de (1) Fravius Joskpne, Histoire des Juifs. Traduction d’Arnauld
d'Andilly. (Édition du Panthéon littéraire, pages 434-436.) (2) EL. Jos., Ant. Jud., lib. XVI, Cap. xt.
Bethléhem ne doit done pas nous étonner de sa part : par les motifs qui la firent résoudre, elle rentre dans la catégorie ordinaire des crimes d’Hérode, et la justice sommaire qu’il se fait n’est pas plus énorme en ce cas-là qu’en tant d’autres. Il se serait contenté de faire périr l'enfant salué comme le Messie par les mages, si cet enfant lui avait été désigné par eux ou s’il avait pu s’assurer autrement de son identité ; mais l’enfant a disparu ; il ne le croit pas bien loin, et quelque caché qu'il soit, 1l aime à penser qu’il ne pourra pas échapper s’il fait tuer, à Bethléhem et dans son proche voisinage, tout ce qw’il y a d’enfants nés depuis la première apparition de l'étoile envisagée par les mages comme le pronostic de la naissance du roi des Juifs; le peuple sera persuadé qu'il a dû périr avec les autres, et 1l aura mis fin ainsi, ce qui lui importait surtout, à l’attente, excitée par eux, de la venue immédiate du Messie.
L'historien Josèphe, si abondant dans les détails qu'il donne sur Hérode, ne dit pas un mot sur le meurtre des petits enfants de Bethléhem (1). Son silence sur ce fait particulier s'explique, à ce qu’il me paraît, par celui qu'il a gardé sur l’histoire tout entière de Jésus, puisqu'on s’accorde avec raison à rezarder comme apocryphe le seul passage de ses écrits où 1l en est fait mention. Il résulte de là que si l’on
(4) « Weder Josephus, welcher sehr ausfübrlich über Herodes «ist, noch die Rabbinen, die ihm sonst alles Üble nachsagen, er- « wæhnen dieses Faktums mit einem Worte. » (Srrauss, Leben Jesu, tome Ier, page 2392.)
MATTHIEU, I, 16-18. 85 n'avait d'autre témoignage que le sien relativement à cette époque, on serait dans une ignorance compiète sur l’origine de ces chrétiens déjà si nombreux au temps où il écrivait, que personne ne pourrait contester qu'ils existaient alors. Le silence qu'il garde sur Jésus étant évidemment le résultat d’un parti pris, a dû s'étendre aussi au crime d'Hérode ; car il n’aurait pu le raconter sans en dire l’occasion et par conséquent sans faire à Jésus, contrairement à son dessein, une place importante dans son livre : c’est précisément parce qu’il y à ici un point de rencontre entre l’histoire d'Hérode et l’histoire de Jésus, que Josèphe se tait sur le crime d'Hérode (1).
Mais si l’historien des Juifs s’est tu, les mères de Bethléhem ont fait entendre leurs cris désolés et leurs
(4) « Philippus, roy de Macedoine, celuy qui eut tant de fusees à « demesler avecques le peuple romain, agité de l'horreur des meur- « tres commis par son ordonnance, ne se pouvant resoulüre (ras- « Surer) contre tant de familles en divers temps offensees, print « party de se saisir de touts les enfants de eeulx qu’il avoit faict « tuer, pour de jour en jour les perdre l’un aprez laultre, et ainsin « establir san repos. » (Essais de Montaigne, liv. If, chap. xxvir.) Montaigne ne fait guère ici que citer Tite-Live : « Postremo negare « propalam cœpit satis tutum sibi quicquam esse, nisi liberos eorum « quos interfecisset comprehensos in eustodia haberet et tempore « alium alio tolleret. Postquam regis edictum de comprehenden- « dis liberis eorum qui interfecti essent accepit... » (7. Livii ab urbe condita libri. Lib. XL, c. rv.) — Philippe V de Macédoine, faisant périr (lan 482 avant notre ère) une multitude d'enfants, de peur qu’il ne s'élève un vengeur de leurs pères du milieu d’eux, est le digne prédécesseur d'Hérode envoyant tuer tous les petits enfants de Bethléhem, afin qu'on ne puisse lui opposer aucun d'eux comme le roi des Juifs issu de David. Le premier de ces crimes établirait, s’il en était besoin, la possibilité morale du second.
sanglots. Matthieu a trouvé moyen, par quelques lignes empruntées à l’une des pages les plus émouvantes de Jérémie, de nous aider à nous représenter vivement l'étendue de ces douleurs. Le passage qu’il eite a rapport au départ des Israélites pour la captivité. On les faisait passer par Rama (Jérémie, XL, 1), ville située au nord de Jérusalem, dans la tribu de Benjamin (Josué, XVIIE, 25), et c’est là qu’un des principaux officiers du roi de Babylone prononçait sur leur sort, faisant le triage entre ceux qu’en raison de leur pauvreté on laisserait dans le pays (Jérémie, XXXIX, 9-10) et ceux qu’on mènerait plus loin (1). C’est sur ces derniers que dans le morceau de Jérémie allégué par Matthieu pleure Rachel, la mère du chef de la tribu (Genèse, XXXV, 16-18) où sont décidés tous ces exils, qui, à ses yeux, équivalent à la mort : pour elle, personnification touchante de toutes les mères israélites, une fois transportés à Babylone, ils ne sont plus : elle les pleurait done comme morts, et elle refusait d’être consolée, tant son affliction était pro-
fonde (2).
(1) « Nam probabile est etiam illic adductos fuisse omnes Ju- « dæos qui trahendi erant in exilium, et illie fuisse recognitos, « ne quis posset effugere; nam fuissent huc et illuc dilapsi, nisi « traditi fuissent custodibus. Cum ergo illic essent omnes cap- «tivi...» (Joan. Calvini Prælectiones in Jeremiam. Caput XL, v. 1-4.)
(2) « El est certain que le Prophète desorit la desconfiture de la « lignee de Ben-jamin, qui adveint de son temps. Quant à ce qu'il « attribue dueil et pleurs à Rachel qui estoit de long temps morte, « c’est une figure que les Grecs appellent Prosopopee.. Il fait, par « maniere de dire, sortir les morts de leurs sepulchres, pour venir
Il faut lire dans le prophète même le verset cité. II y est introduit par les mots : « Ainsi a dit l'Éternel, » qui lui donnent son vrai sens à cette place. Si c’est l'Éternel qui a parlé des lamentations de Rachel qu’on a entendues à Rama, c’est donc qu’elles sont montées jusqu’au ciel, et qu'il y a pris garde. On se souvient, en lisant cette déclaration, de ces paroles qu’il adressait autrefois à Moïse dans une intention toute semblable : « Jai très bien vu l’affliction de « mon peuple qui est en Égypte, et j'ai entendu le « cri qu'ils ont jeté à leurs exacteurs, et J'ai connu « leurs douleurs. » (Genèse, IT, 7.) Aussi Rachel avait-elle beau ne vouloir pas être consolée, l’Éternel, dans les deux versets suivants, Imtroduits également par les mots : « Ainsi 4 dit l'Éternel, » la console lui-même : « Retiens ta voix de pleurer, lui dit-il, « ettes yeux de verser des larmes; car ce que tu as « fait aura sa récompense, et on reviendra du pays « de l’ennémi. Il y a de l'espérance pour tes derniers « jours, dit l'Éternel, et tes enfants retourneront dans « tes quartiers. » (Jérémie, XXXI, 15-17.)
Jérémie ne se propose autre chose par ces paroles touchantes que de consoler, de la part de Dieu et à l’aide de ses promesses, les Juifs affligés dé son temps. Aussi, comme Calvin le remarque très bien, « Mat- « thieu n’entend-1l pas qu’en ce passage eût été prédit « ce que devait faire Hérode; mais il veut dire qu’à
« pleurer sur les vengences de Dieu. » (3. CAEvIN, Commentaires sur le Nouveau Testament. Tome I, page 94.)
« la venue de Jésus-Christ a été renouvelé le deuil « qu'avait senti la lignée de Benjamin beaucoup de « siècles auparavant (1). » Matthieu n’allègue pas une prophétie; 1l évoque simplement un souvenir. Les mères pleurent maintenant à Bethléhem comme autrefois les mères ont pleuré à Rama, ou plutôt, pour retenir la belle image du prophète, c’est Rachel, type de la mère israélte, qui ajoute des larmes nouvelles à ses larmes. À Rama, elle a pleuré ses fils comme morts, quoiqu’ils eussent seulement été emmenés en captivité ; mais les enfants de Bethléhem qu’elle pleure ont été tués. C’est donc à Bethléherm qu’a eu heu pleinement ce que disait Jérémie : « Ils ne sont plus. » Étrange forme de récit que celle qui rattache ainsi systématiquement à l’histoire d’un homme les grands souvenirs de l’histoire d’une nation! Combien c'était donner, aux yeux du peuple, de l'importance aux faits nouveaux que de les raconter dans les termes mêmes employés pour les faits anciens; et quelle haute idée l’on était invité ainsi à se faire du personnage à l’occasion duquel un Juif osait se permettre de tels rapprochements |
Les actes cruels commis à Bethléhem par l’ordre d'Hérode n’auraient pas eu de motif, si ce prince s'était représenté l’Oint ou le roi attendu par les Israélites comme un roi spirituel; 1l ne les commande que parce que les Juifs mterprétaient temporellement les
(1) J. Gavin, Commentaires sur le Nouveau Testament. Tome Ier, page 91.
MATTHIEU, II, 16-18; 19-21. 89 promesses relatives au Messie. Mais si l'erreur du peuple était de nature à exciter les fureurs d’Hérode, les fureurs d'Hérode, à leur tour, étaient bien faites pour donner plus de consistance à l’erreur du peuple, et le fortifier dans la pensée qu’il avait raison de croire que le Messie dont Hérode voulait empêcher l’avénement par ses poursuites, serait un roi à la façon des rois de la terre. Le souvenir de ces meurtres d'enfants accomplis par Hérode dans l'espoir de frapper celui qu’il cherchait, ne pouvait manquer de s’ajouter à l’impression produite à Jérusalem par l’arrivée de ces astrologues s’enquérant du roi des Juifs et disant qu’ils avaient vu son étoile en Orient. Ges deux circonstances concouralent done l’une et l’autre à faire de plus en plus de l’avénement d’un roi l’espérance de la nation. Matthieu, ainsi que Je l'ai déjà indiqué, enregistre les événements qui ont dû l’exciter si puissamment vers la fin de la vie d’Hérode, parce que cette espérance trompeuse se réveillera quand Jésus commencera à attirer l’attention et à être considéré comme le Messie. En rapportant ces faits, il veut rendre plus facile à ses lecteurs de comprendre la vaste extension qu’a prise l’idée erronée à laquelle il aura soin d’opposer incessamment la notion vraie de Ia royauté du Christ, ce qui est le caractère distinctif de son Évangile.
IE, 19. Tekeuthoavros dE vod II, 19. Mais Hérode étant mort, € L/4 CC]
Hp&ôov, i0ob, &yyekos xuplou voici qu’en songe un ange du 2ar” Ovap paivetat 1 Tuonp àv Seigneur apparaît à Joseph cn 37 Res AtÜrrw, Egypte,
20. Aéywv: /Eyep0eïçrapdhase 20. Etlui dit : « Lève-toi, prends: Tù madlov nai Thv pntéoa arc, « avec toi le petit enfant et sa xaù mopebou els yñv Ispxhh: re- « mère, et pars pour la terre d’Is- Ovnaot yao où Enrobvres Thy Lu- « raël; car ceux qui voulaient nv ToÙ ratdlou. « Ôter la vie au petit enfant sont
« mor{s. »
21. ‘O DÈ 2yepbeis map£habe 21. Lui donc s’étant levé, prit ro matdlov ua Tv prnTéoa adroù, avec lui le petit enfant et sa mère, où MAey eic yiv IopañÀ. et s’en vint en la terre d'Israël.
L'heure du rappel promis à Joseph est arrivée, et le retour dans son pays lui est commandé de la même manière que l'avait été la fuite en Égypte et presque dans les mêmes termes. Le danger contre lequel il avait été mis en garde avait disparu par la mort de ceux qui avaient projeté de faire périr l’enfant. Hérode est seul nommé par Matthieu ; mais peut-être les paroles de l’ange m’autorisent-elles à associer à son nom celui de son fils Antipater, que, cinq jours avant de mourir lui-même, ce prince cruel fit mettre à mort, et qui, avant d’exciter les soupçons de son père, avait coutume, ainsi que nous l’avons déjà appris de Josèphe, de le fortifier par ses conseils dans le dessein de se défaire de ceux qui lui causaient de l’inquiétude (1). Si cette supposition était fondée, le meurtre des enfants de Bethléhem et la fuite en Égypte seraient nécessairement antérieurs au temps où Antipater devint, à son tour, l’objet des défiances d'Hérode.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner quelle a été l’époque précise de la naissance de Jésus, puisque les
(1) Voir ci-dessus, page 82.
MATTHIEU, I, 19-21. 9 indications dont il faudrait tenir compte dans l’étude de cette question, sont disséminées dans les quatre Évangiles. Bornons-nous donc, en‘nous en tenant au
bi] L
seul renseignement fourni par Matthieu, à répéter que Jésus est né au temps d’'Hérode (If, 1); et puisque c’est un résultat aujourd’hui acquis à la science qu'Hérode le Grand est mort dans la seconde moitié de mars ou tout au commencement d'avril de l’an 4 avant notre ère (1), prenons acte de cette conclusion qu’on en a tirée depuis longtemps, que notre ère est fautive à son point de départ. On ne saurait, en effet,
(4) Voir l’ouvrage de J. Keppler : De Jesu Christi Servatoris nostri vero anno nalalitio. Francofurti, 1606. In-4°. Keppler emprunte à un écrit du Polonais Laurent Suslyga divers arguments historiques propres à fixer la date de la mort d'Hérode ; il les rectifie quand il en est besoin, et il y ajoute un argument emprunté à l'astronomie, qu’on n'avait pas fait valoir avant lui, et qui suffit pour résoudre la question. Suivant Josèphe, la mort d'Hérode a eu lieu entre une éclipse de lune, avant laquelle on désespérait déjà de sa guérison, et la fête de Pâque, qui a dù suivre de près cetle mort. Keppler ne trouve le rapport entre une éclipse et la fête, exigé par ce récit, qu'en l’an 4 avant notre ère, lequel correspond à Pan 750 de la fondation de Rome selon Varron et à l’an 42 de la période julienne. En cette année-là, il y a eu éclipse de lune le 13 mars, et la fête de Pâque a été célébrée le 44 avril. S’il a fallu une vingtaine de jours, comme Keppler le suppose, pour les événements postérieurs à l’éclipse et antérieurs à la mort d’Hérode, il y en à eu huit ou neuf entre sa mort et la Pâque : « Hoc autem accidit solo anno « Juliano 42... Ergo Herodes omnino mortuus anno 42, octo vel « novem diebus ante Pascha. Hac eclipsi considerata, spero Susly- « gam in meam omnino sententiam iturum. » (Pages 24-22.) Voir aussi le mémoire de Fréret, auquel les auteurs de l{rt de vérifier les dates se réfèrent : Éclaircissement sur l’année et sur le temps précis de la mort d’'Hérode le Grand, roi de Judée (1748), inséré dans le recueil des Mémoires de l’ancienne Académie des Inscriptions, tome XXI, pages 278 et suiv.
maintenir la naissance de Jésus à la date qu’on lui a assignée, sans la faire arriver, contrairement à ce que dit Matthieu, non pas au temps d'Hérode, mais trois ans et neuf mois environ après sa mort. Aussi les Bénédictins, auteurs de l'Art de vérifier les dates, ontils adopté l’opinion de Marc-Antoine Cappelli, qui la place cinq ans avant le commencement de l’ère vulgaire, et par conséquent quinze mois avant la mort d'Hérode, ce qui laisse un espace de temps suffisant pour tous les événements de l’enfance de Jésus antérieurs à la mort de ce roi (1). Des Vignolles, le savant chronologiste protestant, l'avance de six mois sur Cappelli (2). Mais peut-être y a-t-il de bonnes raisons
(1) Voirle livre intitulé : De cœna Christi suprema (Paris, 1625), pour lequel Marc-Antoine Cappelli avait obtenu une approbation à Rome. C’est sans doute pour cette raison que les Bénédictins se sont référés de préférence à cet ouvrage. Il convient cependant de remarquer qu’en 4606, Keppler, dans l'ouvrage déjà cité : De Jesu Christi vero anno natalitio, était arrivé à une conclusion assez semblable à celle à laquelle Cappelli n’arriva que dix-neuf ans après lui : « Desunt igitur nostræ æræ, qua hodie utimur per Europam, « anni minimum quatuor, et fortassis omnino quinque... Nemo ta- « men qui sapiat, propterea suaserit usitatam tot sæculis æram de- « ponere : sufficit, ut Sciamus initium ejus sumi ab anno quinto vel « sexto ætalis Christi. » (Pag. 35.) — L'ère vulgaire, négligeant les sept derniers jours (du 25 au 34 décembre) de l'année où elle suppose que Jésus est né, ne commence qu'avec le 4er janvier de l’année suivante. L’an 4 de l'ère vulgaire correspond ainsi à l’an 754 de la fondation de Rome. Suivant Cappelli, au contraire, Jésus est né le 25 décembre de l’an 748 de Rome, cinq ans et sept jours avant le commencement de l’ère vulgaire. |
(2) On ne connaît guère le travail de Des Vignolles sur l’époque de la naissance de Jésus que par ce qu’il nous apprend Gans la préface de sa célèbre Chronologie, publiée à Berlin en 4738, sur les motifs qui le lui firent entreprendre et sur les résultats auxquels il
pour s’arrêter de préférence à une date mtermédiaire entre celles proposées par ces deux savants (1).
est arrivé. Ne pouvant reproduire cet intéressant morceau à cause de son étendue, j'y suppléerai en citant ce qu’il a dit sur le même sujet dans une Dissertation touchant le jour de Noël, peu connue, lue par lui en 4717 au sein de l’Académie des anonymes, et insérée dans le tome Il de la Bibliothèque Germanique (Amsterdam, 4721) : « Scaliger s’est très apparemment trompé quand il à cru que la naïis- « sance de Jésus-Christ n'avait précédé l’ère chrétienne, dont nous « nous servons, que de deux ans et queiques mois. Car depuis les « disputes que Keppler eut avec Calvisius sur ce sujet, quantité de « savants chronologistes (*) ont reconnu que notre ère vulgaire est « Lrop courte au moins de quatre ans. La chose n’a paru toujours « Si évidente que sans avoir vu aucun de ces auteurs, que je cite « en marge, dont quelques-uns n’étaient pas encore imprimés, il v « a trente-huit ans que je composai un petit traité latin, que j'ai « encore, où j'entrepris de prouver que Jésus-Christ était né plus « de cinq ans et demi avant l’ère chrétienne. » (Page 60.) Je me suis assuré que le petit traité latin dont Des Vignolles fait mention dans ce mémoire et dans la préface de sa Chronologie, ne fait pas partie des manuscrits de la Bibliothèque royale de Berlin ; il n’existe donc probablement plus.
(4) L'ancienne Église d'Alexandrie célébrait la naissance de Jean- Baptiste le 22 avril (28 Pharmuthi). En plaçant, d’après Luc, 1, 26, la naissance de Jésus six mois après celle de Jean, il serait donc né vers la fin d'octobre; ce qui doit s'entendre, si l’on accepte dans leur généralité les conclusions de Cappelli et de Des Vignolles, de la fin d'octobre de l’an 6 avant l’ère vulgaire. Jésus, avec ce point de départ, aurait été âgé de trente-trois ans et demi le 40 de nisan, jour de la Préparation (13 avril de l’an 29 de notre ère), qui a été le jour de sa crucifixion, comme j'ai essayé de le montrer dans ma Lettre sur la Chronologie pascale. — Je dois renoncer à donner ici les raisons qui me font penser que l’automne de l'an 6 avant l’ère vulgaire doit, en effet, être considéré comme la véritable époque de la naissance de Jésus; je ne pourrais l’entreprendre que dans un travail spécial destiné à montrer le rapport des autres renseignements chronologiques fournis par les Evangiles (Luc, E, 80; IF, 1;
(*, « Dekerius, Petavius, Usserius, Robinson, Noris, Pezron, Pagi. »
94 ; MAITTHEU, II, 19-21.
Ces trois suppositions s’accordent quant à l’année (1); 11 n’y a de différence entre elles que quant au Jour (2). D’après toutes les trois, Jésus était done âgé de moins de deux ans quand Joseph, docile aux avertissements de l’ange, le ramena d'Égypte avec sa mère.
INT, 4, 2. — Jean, IL, 43; VIE, 33; XI, 58) avec les dates que j'ai assignées à la nativité et à la crucifixion.
(1) « D'où il s’ensuit que notre Seigneur naquit en la quaran- « tième année julienne, 748e de la fondation de Rome; et cela s’ac- « corde avec l’ancienne tradition qui lui donne deux ans lorsqu'il « fut ramené d'Égypte. » (4rt de vérifier les dates depuis Jésus- ‘« Christ. Tome Ier, page 98.)
(2) Comme je sais qu’on se scandalise aisément des opinions contraires aux coutumes qui ont prévalu, je pense qu’il ne sera pas superflu, à propos de ces suppositions diverses relativement au jour de la naissance de Jésus, de citer ici ce mot de Joseph Scaliger : « Si j'eusse dit, il y a soixante ans, que notre Seigneur n’est pas « né le 25 décembre, j’eusse été brûlé; maintenant si un papiste le « disait, il serait mis à l’Inquisition; mais il est permis en notre « religion, parce que veritatem licet dicere et profiteri. Et cepen- « dant leur fondement est si absurde que c’est de merveilles que « toute l’Europe ait consenti à cela. » (Scaligerana secunda. Article : Natalis Christi.) — Des Vignolles, plus modéré de langage, n’est pas moins explicite dans ce qu’il dit de la éélébration de la fête de Noël le 25 décembre : « Quoique la tradition de cette pra- « tique ne remonte pas plus haut que le milieu du quatrième siècle, « les Églises réformées n’ont fait aucune difficulté de s’y conformer. « Délivrés, comme nous le sommes sous l'Évangile, de l’observation « Scrupuleuse des jours et des fêtes, il nous doit être indifférent de « célébrer la naissance de Jésus-Christ le 25 de décembre ou un « autre jour. Mais plusieurs de nos savants ayant examiné la chose « en critiques, ont jugé qu’il n’y à ni preuve ni apparence que Jésus- « Christ soit né le jour qu’on a choisi pour en célébrer la mémoire. » (Bibliothèque Germanique, tome IT, page 35.)—Keppler avait laissé la question indécise : «.…. Seu 6 Januarii, seu 19 Aprilis, seu 49 Maïi, « seu Septembri, sive denique 25 Decembris, sequente vel antece- « dente. » (De Jesu Christi anno natalilio; page 33.)
II, 22. ’Axouods dé êtt ’Apyé- Auoc fPastAcber èmt ris Ioudaiac &vrt Hpwèou 1où tatpès aütob, épob0n net dneA0EU ypnua- .riofels dE nat bvap dveyooncey eis Ta épn Ts TaAAalac.
23. Kai ëA0Dv xarowncey elg néAtv Acyouéyny Nabaoét: éruc rANpU0N Td ENn0Ëv Cia TOY rpo- ‘pnrüv, Ott Nafwpaios xAn0%- GET.
II, 22. Puis, ayant appris qu’Archélaüs régnait sur la Judée à la place d’Hérode son père, il craignit d'y aller; mais ayant été averti en songe, il se retira dans les contrées faisant partie de la Galilée,
23. Et il vint demeurer dans une ville nommée Nazareth, afin qu’eût lieu pleinement ce qui a été dit par Les prophètes (1), parce qu'il sera appelé Nazaréen.
Joseph savait, comme tout le monde en Égypte, avant son départ de ce pays, la mort d’'Hérode et celle d’Antipater. I] devait savoir aussi qu'Archélaüs, l’un des fils d'Hérode, s'étant emparé en hâte du pouvoir, avait fait égorger trois mille Juifs à la suite d'une sédition, et qu’un parti important, dans la crainte que la nation ne fût obligée de porter le joug
(1) Toutes les citations empruntées par Matthieu aux prophètes (1, 22; 1, 45: IL 47; IE, 3: IV, 44; VHE, 47; XIE, 4173 XII, 35; XXI, 4; XXVII, 9), une seule exceptée, qui manque entièrement dans beaucoup de manuscrits (XX VIE, 35), sont introduites par le mot Aëyoyros (rù Hn0Ëv dia ou bTd To rpophrou Aéyovroc), que je traduis uniformément par : en ces mots. Il résulte de là que nulle part dans cet Évangile, &x1 ne remplace Aéyovros et ne sert à introduire une citation des prophètes. L’impossibilité où l’on est de trouver dans l'Ancien Testament le passage auquel, en adoptant la version ordinaire de IT, 23, on est obligé d'admettre que Matthieu a voulu 5e référer, m’a fait penser qu’il valait la peine d'examiner si l’on n’arriverait pas à un sens satisfaisant en traduisant êx, ainsi qu’on est parfaitement autorisé à le faire, par la conjonction causative parce que, au lieu de le rendre par la particule que ou de le supprimer comme particule explétive, ainsi qu’on le fait ordinairement. Mon interprétation du verset est fondée sur la manière nouvelle de le traduire à laquelle je me suis arrêté.
d'un maître aussi cruel que celui qui venait de régner sur elle pendant trente-sept ans, avait envoyé, avec la permission de Varus, proconsul de Syrie, une nombreuse députation auprès d’Auguste. Elle était chargée de le supplier de permettre aux Juifs de vivre désormais, en se conformant à leurs anciennes lois, dans la dépendance immédiate des Romains, ou s’il ne voulait absolument pas les affranchir entièrement de la domination des princes de la maison d’Hérode, de ne pas les assujettir à Archélaüs, mais plutôt à son frère Antipas. Joseph ne savait rien de plus en se mettant en route ; il apprit seulement en voyage qu’en conséquence de la décision prise par Auguste, c'était, malgré leurs instances, Archélaüs qui régnait sur la Judée.
Hérode n’avait jamais oublié qu’il était devenu roi en vertu d’un décret du sénat romain. Aussi, après la bataille d’Actium, comme il devait surtout la couronne à l’amitié d'Antoine, s’était-1l humilié devant Auguste au point d'aller le trouver à Rhodes sans diadème et de lui dire qu'il se sentait vaincu avec son ami. Auguste lui sut gré de cet abaissément spontané et l’en récompensa en le faisant confirmer dans sa royauté par un nouvel arrêt du sénat. Longtemps après, au retour d’un voyage à Rome, Hérode avait convoqué à Jérusalem une nombreuse assemblée, dans laquelle il déclara au peuple, qu'Auguste ne s’était pas borné à lui accorder une autorité souveraine dans ses états, qu'il l'avait laissé libre, en outre, de choisir ceux de ses enfants qu’il voudrait avoir
MATTHIEU, II, ?2, 23. 97 pour successeurs. C’est dans le sentiment de subordination à l’empereur que ces paroles expriment si clairement, qu'il avait jugé nécessaire, dans le testament par lequel il appelait Archélaus à lui succéder, de faire dépendre la validité de son choix de l’approbation d’Auguste. Archélaüs, quoiqu'il exerçât déjà de fait le pouvoir royal, n’osa donc pas se regarder comme véritablement roi avant de savoir s’il serait confirmé par l’empereur. Il refusa de cemdre le diadème et courut à Rome, afin de s’y faire octroyer la couronne que son frère Antipas, se fondant sur un testament antérieur d’Hérode, y sollicitait de son côté. Auguste leur donna audience à tous deux dans le temple d’Apollon; puis, disposant souverainement des états de leur père, mais en se conformant toutefois à ses dernières dispositions testamentaires, il partagea le royaume entre les trois fils qu'Hérode avait laissés vivre, sans accorder à aucun d’eux le titre de roi. Archélaüs reçut, avec celui d’ethnarque, la Judée, la Samarie et l’Idumée, qui formaient à peu près la moité du tout ; Antipas, la Galilée et la Pérée ; Philippe, la Béthanie et l’Auranite : ces deux derniers prirent le titre de tétrarques (1).
Il n’est pas étonnant qu’en apprenant la décision d’Auguste, contraire au vœu des Juifs en ce qui concernait la Judée, Joseph, effrayé de la cruauté dont Archélaüs avait déjà fait preuve, ait craint de donner
(1) Fcav. Josern., Antiq. Jud., \ib. XVII, et Bel, Jud., lb. IX, passim. .
suite à la pensée qu'il avait d’abord eue de retourner à Bethléhem, devenu, ‘avant la fuite en Égypte, la demeure des deux époux. Geût été, en quelque sorte, se livrerentre ses mains avec l'enfant qu'Hérode avait voulu faire mourir. Pendant qu'il hésite sur ce qu'il doit faire, l’ange qui, déjà plusieurs fois, lui avait transmis les ordres du Seigneur, lui apparaît de nouveau et hui vient en aide par ses directions. En conséquence Joseph se rend en Galilée «et s'établit à Nazareth, petite ville insignifiante de la tribu de Zabulon (4), qui avait été le séjour de Marie sa femme (Luc, 4, 26, 27), et peut-être de Joseph lui-même (Luc, I, 39), avant qu’il ne l’eût emmenée avec lui. ({, 24.) Les derniers mots du récit que nous venons de lire, tels qu’on les traduit habituellement, paraissent aux commentateurs représenter l'établissement de Joseph à Nazareth comme l’accomplissement de prophéties sur le nom de Nazaréen, qui sera plus tard donné à Jésus, avec citation littérale, suivant les uns, des paroles mêmes des prophètes qui devraient, s’il en était ainsi, en avoir fait mention; avec simple allusion à leurs paroles, suivant les autres (2). Mais, de quelque
(à) Nazareth n’est nommée ni dans l’Ancien Testament ni par Josèphe.
(2) Bèze, qui traduit ainsi la fin du verset 23: U£ impleretur quod dictum est per prophetas, fore ut Nazarenus vocaretur, {andis que la Vulgate et Érasme traduisent : … Nazaræus vocabitur, fait cette remarque sur ces deux manières de traduire : « Nam « fieri etiam potest ut abundet ôx, sicut alibi frequentissime. Exis- « timo tamen eam particulam indicare, hæc esse Evangelistæ verba,
MATTHIEU, II, 92, 93. 99 manière qu’on l’entende, l'embarras est également grand ; car 1l n’est pas de prophètes qui aient dit ce que les traducteurs leur font dire, et ce n’est qu’en attribuant à Matthieu une espèce de jeu de mots auquel il n’a certainement jamais songé, que les commentateurs sont parvenus à établir, à défaut d’un rapport de sens, un rapport de son, dont on a eu le tort de se contenter, entre le mot de Nazaréen, bien évidemment employé 1e1 avec la signification d’habitant de Nazareth et quelques mots chaldéens, qui veulent dire tout autre chose (1).
« referentis non tam ipsa prophetarum verba quam sententiam. » (Th. Bezæ Annotationes.)
(4) Marlorat explique ainsi la signification du mot Nazarien : « C’est saint et consacré à Dieu, ou fiorissant. Il-fait allusion de « la ville de Nazareth. »
C’est au second de ces sens qu’au quatrième siècle saint Jérôme s'était arrêté : « Dans son commentaire sur Isaïe, dit Richard Simon, « il nous apprend que les premiers chrétiens appelés Nazaréens, qui « avaient l'original de saint Matthieu écrit en chaldaïque (?), pré- « tendaient que ces paroles étaient tirées du chapitre XI d’Isaïe, « verset 4, où Qn lit le mot de neéser, qui signifie fleur. » (Nouveau Testament de Trévoux.)
Saint Chrysostome, contemporain de saint Grégoire, n’avait pas pensé à cela; il se tirait d’affaire autrement : « Ne pouvant venir à « bout de ce nœud, il le coupe tout net, et dit que plusieurs livres « des prophètes ont été perdus : c’est, suivant Calvin, une response « qui n’ha point de couleur. » (Commentaires sur le Nouveau Testament. Tome Ier, page 92.)
Voici maintenant l’opinion de Calvin même : « Il me semble que « Bucer à mieux rencontré que pas un des autres, lequel pense que « l’evangeliste ait yci voulu toucher le passage du treizieme chapi- « tre des Juges (*). Vray est que là il est parlé de Samson. » (Zbid.)
(*) « Voici, tu vas être enceinte, et tu enfanteras un fils, et le rasoir ne passera « point sur sa tête, parce que l'enfant sera Nazarien de Dieu dès le ventre de sa
« mère, et ce sera lui qui commencera à délivrer Israël de la main des Philistins. » (Juges, XIII, 5.)
Si Matthieu avait eu l’idée d’un rapprochement pareil, n’aurait-il pas ici, comme il le fait ailleurs (E, 23; XXII, 46), instruit les lecteurs auxquels 1l s’adressait en grec, de la signification du mot étranger qu'il avait dans l'esprit, et que, bien loin de le traduire, il ne prononce même pas? Ne pas s’expliquer davantage, n’aurait-ce pas été renoncer à être com-
Bucer, on le voit, donne la préférence au premier des deux sens du mot Nazsarien indiqués par Marlorat, à celui de saint et consacré à Dieu.
« Quant à ce que sainct Matthieu, continue Calvin, nomme yci « Les prophètes au nombre pluriel, cela est facile à excuser : car le « livre des Juges à esté composé par plusieurs prophètes. Toutes- « fois j’estime que ce qui est yci dit s’estend encore plus loin; car « Joseph, qui a été... une vive image de Christ, est nommé le Na- « zarien de ses frères, Genèse, XLIX, 26 et Deut., XXXIII, 46. « Dieu a voulu donc que l'office et l'honneur excellent duquel il « avait montré quelque épreuve en Joseph, reluisit en Samson, et « Jui a donné le nom de Nazarien, afin que les fidèles, instruits et « façonnés par ces premiers commencements, apprissent à penser « Songneusement au Rédempteur à venir, qui devait être séparé de « tous, afin qu’il fût le premier-né entre plusieurs frères. » (Zbid., pages 92-93.)
Chez Matthieu, Nazaréen signifie kabilant de Nazareth : il n’y a done, comme je l’ai déjà dit, qu’un rapport de son, et non un rapport de sens entre ce qu’il raconte et les passages auxquels Calvin admet qu’il se réfère. Il est impossible, sous d’autres rapports encore, de se contenter à meilleur marché qu'il ne le fait ici. Nonseulement il veut qu’on applique à Jésus ce qui a été dit de Samson et même de Joseph, afin de mieux retrouver Les prophètes dont il a besoin; mais il oublie que ce n’est pas à Joseph lui-même, mais aux deux demi-tribus issues de lui, qu’ent été données les bénédictions de Jacob (Genèse, XLIX, 26) et de Moïse (Deutéronome, XXXIIE, 46) auxquelles le mot de Nazuréen est mêlé; et quelque disposition qu’on ait pu avoir à trouver des types du Messie dans l'Ancien Testament, on n’a jamais prétendu, ce me semble, que des tribus lui aient servi de types. Ces interprétations aventureuses ont été vivement critiquées, et elles méritaient de l'être.
MATMHMEU; TL 2223;: 101:
pris, ou du moins, l’expérience l’a prouvé, courir grand risque de ne pas l'être ? En réalité, ceux qui, admettant la version ordinaire du verset 23, ne veulent pas voir dans les mots qui le terminent une prophétie introuvable, en sont réduits à les considérer comme une allusion mintelligible, ce qui ne vaut pas mieux. Pour que j’admisse l’une ou l’autre de ces alternatives, il faudrait qu'il fût devenu certain pour moi qu'on ne peut traduire autrement qu'on ne l’a fait. J’en serai dispensé si l’on veut bien me permettre de substituer parce que à que dans le dernier membre de phrase, ainsi que les deux acceptions d’êt m’y autorisent. Non-seulement le sens qu’on obtient ainsi fait disparaitre les difficultés que j'ai signalées; mais il a l'avantage, en outre, de rattacher très bien ce passage à l’ensemble du récit, ce qui ne laisse pas que d’être un indice de sa vérité. Si le lecteur consent à oublier un instant le sens ancien que Je rejette, il lui sera plus aisé, je le pense, de se rendre compte du sens nouveau que je propose.
Joseph, dit Matthieu, « vint demeurer dans une « ville nommée Nazareth, afin qu’eüût lieu pleinement « ce qui a été dit par les prophètes, parce qu’il sera « appelé Nazaréen. »
Joseph, d’après cela, a agi dans un but: il savait qu’en allant demeurer à Nazareth, tout comme auparavant en s’enfuyant en Égypte, il se conduisait d’une manière propre à préparer l’accomplissement de tout ce que les prophètes avaient dit au sujet de l’enfant
dont la garde lui était confiée d’en haut, et c’est précisément là ce qu'il a voulu. Matthieu, en nous faisant connaître ic1, ainsi qu’il l’a fait déjà dans une occasion précédente (1,19), les motifs de la conduite de Joseph, ajoute un second renseignement à celui qu'il vient de donner; il nous apprend pourquoi le choix de Nazareth comme séjour futur lui a paru approprié au but qu'il avait en vue: « c’est parce qu'il sera « appelé Nazaréen. » I] nous suffira pour savoir si Joseph avait raison d’attacher autant d'importance. à cette conséquence facile à prévoir de son établissement dans cette petite ville de la Galilée, de passer avec l’évangéliste par-dessus les vingt-huit années sur lesquelles il a gardé le silence, et d’examiner où en sont les choses au moment où il reprend son récit. Grâce à la retraite de Joseph à Nazareth, grâce aussi à sa désignation, non plus par son heu d’origine, mais par son lieu d'habitation (XXVII, 57 — Marc, XV, 43), qui en a été la suite, tous les siens, y compris l’enfant né à Bethléhem, avaient été considérés comme Nazaréens, et Jésus, qu'Hérode avait voulu faire mourir, avait pu atteindre l’âge de trente ans sans courir de nouveaux périls. N'ayant cessé de demeurer habituellement dans cette ville que vers cette époque (IV, 13), on continuera à le nommer Jusqu'à la fin Jésus de Nazareth et Jésus le Gahléen (XX VI, 69, 71), en sorte qu’il pourra accomplir Jusqu’au bout ce que le Christ, d’après les prophètes, était appelé à faire, sans que la qualité de Bethléhémite ou de fils de David lui soit attribuée plus tôt
MATTHIEU, IL, 22, 23. Ù 105 que ce n’était désirable pour le succès de sa mis- Sion.
L'intérêt que Joseph mettait à être appelé Nazaréen s'explique ainsi pour nous. Cet intérêt devait surtout: être vif au moment où il conçut la pensée de rechercher ce nom, alors que les petits enfants de Bethléhem venaient à peine d’être mis à mort par l’ordre d’'Hérode. Quant à sa préoccupation des destinées de l'enfant sur lequel il était chargé de veiller comme sur un dépôt précieux, elle était, telle qu’elle se manifeste ici, en parfaite harmonie avec ce que nous savons de lui. Instruit par un ange, avant la naissance de Jésus, et de ce qu’il était et de ce qu'il devait faire pour son peuple ([, 20, 21); n’ayant certes pu oublier les paroles que Siméon avait prononcées à son sujet et qui l'avaient rempli d’admiration (Luc, IT, 33); averti trois fois, de la part du Seigneur, de la conduite qu’il devait tenir en vue de lui, Joseph avait plus de motifs que personne, si l’on en excepte ‘Marie, pour considérer Jésus comme celui dont les prophètes avaient parlé. (Jean, I, 45.) Il était donc naturel que dans la résolution qu’il était appelé en ce temps-là à prendre, il se laissât déterminer par la considération de ce qui pouvait tendre à l’accomplissement de ce que les prophètes avaient dit, et c’est aussi là, suivant Matthieu, ce qu’il a fait.
L’ÉvanGiLE proprement dit ne commencera qu’avec le récit suivant, introduit par les mots : En ces jours-là, "Ey Ôd taic péocuc éxelvac (IT, 1), et représenté ainsi comme appartenant à l’époque de pleine réalisation
de la parole prophétique, dont il vient d’être fait mention. Il sera la bonne nouvelle du royaume (IV, 23), définition excellente, qui n’est pas la seule donnée de ce mot, mais qui est celle dont il importe le plus de se souvenir en étudiant l'Évangile selon saint Matthieu.
Les Évangiles synoptiques comparés à celui de Jean.
« Jésus, durant sa vie publique, ne se rend d’après les sy- « noptiques (Matthieu, Marc et Luc) qu’une seule fois à « Jérusalem, lorsqu'il y vient mourir; d’après Jean, au con- « traire, il a fait quatre voyages dans cette ville et a séjourné « longtemps dans la Judée, qui semble avoir été le princi- «pal théâtre de son activité. Il suffit de rapprocher ce «résultat de celui obtenu par l’examen des synoptiques, « pour apercevoir une profonde divergence. La nier serait « puéril ou plutôt impossible : les trois premiers Évangiles « racontent autre chose que le quatrième. Le tout est d’ex- « pliquer ce fait mcontestable et d’en calculer la portée.
.… «En thèse générale, les synoptiques nous disent tout
* J’ai réuni dans cet Appendice les principales objections (sauf celle relative à la chronologie pascale, dont je me suis occupé ailleurs), auxquelles la comparaison générale des Évangiles entre eux a donné lieu; et à leur suite celles que fait naître l’interprétation ordinaire des deux premiers chapitres de l'Évangile selon saint Matthieu. Les observations que j'y ai ajoutées sont de simples renvois, qui n’ont d’autre intention que d'aider le lecteur à vérifier si, comme je l’affirme, les premières de ces objections sont écartées par l’admission du plan que j'attribue à saint Matthieu, et si mon interprétation fait disparaître les secondes.
«ce qu’ils savent; ce sont des Évangiles complets, offrant « peut-être certaines lacunes volontaires, mais embrassant « dans son ensemble soit toute la vie du Seigneur (Matthieu «et Luc), soit seulement sa vie publique, mais jusqu’à sa «mort (Marc). Leur silence relativement aux voyages à « Jérusalem équivaut à une exclusion, à une négation. S’ils «en avaient eu connaissance, ils n'auraient pu manquer « d’en tenir compte.
«Ils les ignoraient donc; mais alors c’est ou bien que ces « voyages n’ont pas eu lieu, ou bien que les auteurs des «trois Évangiles n’en ont pas été informés. Dans le premier «cas notre quatrième Évangile serait une fiction, un roman « philosophique (en effet, une tradition n’aurait pu s’altérer «involontairement de manière à inventer. des notices dans «le genre de celles de cet Évangile); dans le second, les « Synoptiques auraient puisé. à; une source plus ou. moins «altérée ou médiate,
« Ce dilemme nous semble d’une rigueur mathématique, «et pour choisir.entre les, deux alternatives qu’il nous laisse, «nous n'avons d'autre méthode que le. calcul des proba- & bilités.» (M. Cocanr. ZÆevue de, Théologie, tome Ier, pages 229-235.)
Observation. J'ai dit, page 9. de l’Introduction, que:si Mat-. thieu, au lieu de.se proposer d'écrire toute:une vie de Jésus, n’a voulu rassembler sur son histoire d’autres. renseigne ments que ceux qu’il pouvait utiliser pour opposer la prédication du royaume des cieux par Jésus à lattente trompeuse du royaume d'Israël entretenue par les Juifs, il est tout simple qu’il n’ait commencé le récit de la: vie: publique de son maître qu’à partir du moment où celui-ci, pendant son dernier séjour en Gâälilée, donna pour la première fois cette forme et cette direction à son enseignement, et qu’il ait, par conséquent, passé sous silence les voyages antérieurs de Jésus à Jérusalem.
Les E‘vangiles synoptiques comparés entre eux.
« Que les synoptiques soient trois rameaux sortant d’un «même tronc, c’est une chose. incontestée... La matière « qui se trouvait à la disposition de ces trois évangélistes est « essentiellement une. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est « que la conformité s’étend à la disposition, à la succession « des récits, à l’ordonnance des détails. Ils se rencon- « trent souvent dans leurs expressions mêmes d’une manière « tout à fait singulière.
«Toutefois, à côté de cette conformité prédominante, «nous trouvons chez les synoptiques des divergences de tout « degré et qui vont parfois jusqu’à des. contradictions. D’a- « bord ils n’ont pas, cela va sans dire, absolument la même «matière. Il manque à Matthieu 5 péricopes (ou sections) «que possèdent les deux autres, à Marc 14, à Luc 192. Par «contre, Matthieu en a 5 d’originales, Luc 9, et Marc « 24 versets seulement. Is placent fréquemment aussi leurs «récits dans un ordre entièrement divers. » (M. CoLaAnr. Revue de Théologie, tome Ier, pages 294-295.)
Observation. J’ai fait, page 11 de l'introduction, cette remarque, que si l'Évangile selon saint Luc a servi de base à un enseignement sur un thème autre que celui de Matthieu, il est tout simple qu’ilait admis parmi les faits destinés à Pappuyer, et en compensation de retranchements dès lors parfaitement motivés, une foule de souvenirs importants omis à dessein par Matthieu, parce qu’ils n’auraient pu être rappelés dans le premier Évangile sans en troubler l’économie.
Les deux généalogies.
« Matthieu commence son Évangile par une généalogie de « Joseph, l'époux de Marie. La table dont il s’agit offre des « difficultés généralement avouées.. Envisagée isolément, « celle que présente Luc donne lieu à peu d’observations… « Il y a entre les deux généalogies des différences qui ont été « souvent signalées... Nous avons donc deux généalogies dif- «férentes. Comment les concilier? Grand thème de conjec- «tures pour les théologiens de tous les temps! Le désir « d’éviter tant de suppositions arbitraires et insuffisantes a «conduit à une autre explication. La plupart des interprètes «modernes admettent que la généalogie du premier Évangile «est celle de Joseph, tandis que la généalogie du troisième « Évangile est celle de Marie. Pourquoi, et dans quel in- « térêt imaginable Luc aurait-il nommé Joseph au lieu de « Marie, s’il avait voulu donner la généalogie de celle-ci, et « se serait-il servi d’une formule si obscure? Pourquoi au- « rait-il nommé Joseph, alors même qu’il se mettait par là « dans l’obligation d’ajouter que Joseph n’était pas réelle- « ment le père de Jésus? Il est bon de rappeler que cette so- « lution, déjà combattue par Calvin, ne rend pas compte des « difficultés offertes par les noms de Salathiel et Zorobabel. » (M. Scnérer. Revue de Théologie, tome IX, pages 134-137.)
— «Cette double généalogie prouve avant tout que Luc «n’a pas connu le texte de Matthieu, à moins qu’il ne faille « accorder en même temps qu’il a voulu le contredire di- «rectement. Car s’il y avait eu deux généalogies à conser- «ver, comme on le prétend communément, par exemple « celle de Joseph et celle de Marie, ou bien encore une filia- «tion naturelle et une filiation légale par voie de lévirat, 1l
APPENDICE. 109 « aurait bien fallu le dire explicitement, et introduire la se- « conde comme une généalogie nouvelle, en la distinguant « de la première. Or c’est ce que Luc ne fait pas, et toutes les « conciliations proposées violentent son texte. » (M. REuss. Revue de Théologie, tome XV, page 21.)
Observation. On à vu, page 25, que je suis autorisé, par l'usage auquel je suppose que Matthieu a fait servir dans son enseignement oral la généalogie placée en tête de son Évangile, à admettre, comme M. Reuss pense qu’il le faut accorder, que Luc, en en insérant une autre, a voulu contredire directement la première, qui, selon moi, lui était connue. Ainsi disparaissent, par suite de l’admission d’un plan avec lequel cette contradiction se concilie, toutes les difficultés de détail offertes par la première table, et qui, comme M. Schérer l’a dit, sont généralement avouées : si cette généalogie est fausse, il n’y a plus lieu d’en tenir compte.
La prèmière enfance de Jésus et sa chronologte.
« 11 résulte avec une grande force d’évidence de la com- « paraison du récit de Luc avec celui de Matthieu, que les « deux récits ne peuvent être simultanément acceptés. Non « pas qu’ils s’excluent précisément; les contradictions sont « peu nombreuses; mais 1l y a pour les deux narrations « quelque chose de plus fatal que des contradictions mé- « mes; c’est l’absence de points de contact. Des témoignages « peuvent se contredire sur quelques circonstances sans ces- « ser d’être fondamentalement vrais, c’est-à-dire de se rap- « porter à un fait réel. Ici nous avons deux narrations éten- « dues, détaillées, qui, en s’accordant sur les faits généraux,
«tels que la conception surnaturelle, la prédiction de cet «événement par un ange, la naissance de Jésus à Bethlé- « hem, le nom de ses parents et leur établissement à Naza- «reth, diffèrent complétement sur les détails, c’est-à-dire « précisément sur tous les points caractéristiques. Ils ne se «contredisent pas, ils sont étrangers l’un à l’autre. Les ca- « dres se ressemblent, les deux tableaux n’ont pas un trait «de commun... En un mot, il faut admettre que chacun des « deux auteurs a ignoré les faits racontés par son collègue, «ou, si lon aime mieux, qu’ils se sont partagé les rôles, « divisé la tâche et donné le mot pour raconter un même « événement sans cependant jamais se rencontrer. Si cette « dernière supposition est absurde, il faut reconnaître aussi « que la première explication est incompatible avec la réa- «lité des faits racontés. » (M, Scnérer. Revue de LINE tome IIE, page 310.)
— «Nous ne voulons pas rappeler les nombreuses difi- « cultés que l’exégèse à rencontrées toutes les fois qu’elle a « voulu harmoniser ces deux récits et les intercaler l’un. dans « autre pour rétablir la succession chronologique des faits.»
(Après quelques réflexions sur un autre sujet.) « Cepen- « dant cette difficulté est minime quand on la compare à «celle de combiner l’arrivée des mages avec la présentation «au temple. Lequel de ces deux faits est antérieur à l’autre? «Notre calendrier fixe le premier au 6 janvier, le second «au février. Mais comment admettre qu'après l’avertisse- «ment céleste qui ordonne la fuite en Égypte immédiate- «ment après le départ des mages, Joseph ait osé exposer « l’enfant à tous les dangers qui le menaçaient à Jérusalem ? «Ou voudra-t-on loger peut-être dans ce court intervalle de « moins de quatre sémaines la fuite en Égypte, le massacre « des innocents, la mort d’Hérode, l’arrangement de sa suc- « cession par l’empereur Auguste, l’intronisation d’Arché- « laüs par un ordre émané de Rome, et le retour de la sainte « famille à Jérusalem? Cela tiendrait du prodige! Il faudra
APPENDICE. 111 « donc essayer de mettre l’arrivée des mages après la puri- & fication. Mais alors pourquoi Joseph retourne-t-il à Bethlé- «hem, où il n’a pas de domicile?» (M. Reuss. Revue de Théologie, tome XV, pages 19-21.)
Observation. J'ai fait voir, page 89, que le motif que Matthieu a eu de raconter l’histoire de la visite des mages, c’est que, par ses circonstances principales, elle était de nature à fortifier les Juifs dans la pensée que le Messie qui leur était promis devait être un roi temporel, et qu’il devait en tenir compte pour la combattre dans son enseignement oral. Les détails relatifs à l'enfance de Jésus que Luc à insérés dans son Évangile ne rentrant pas dans le plan de Matthieu , celui-ci était parfaitement libre de les négliger. L'ordre des faits rapportés par les deux évangélistes ne donne lieu, d’ailleurs, tel qu’il est déterminé par mon interprétation, à aucune des difiicultés signalées, et l’espace de temps dans lequel celle-ci renferme les événements énumérés plus haut, n’est pas de quatre semaines seulement, ce qui serait en effet tout à fait insuffisant, mais en y comprenant l’intronisation d’Archélaüs, de dix-sept à dix-huit mois pour le moins.
NV
L’étoile des mages.
« On peut soulever, sur chaque fait, une foule de comment «et de pourquoi, mais sans arriver à rien de décisif. Nous «sommes ici dans la sphère du surnaturel, etil y a contra- « diction à exiger que tout s’y passe naturellement... La «critique du miracle par les circonstances du miracle trouve «plus facilement son application au récit de Matthieu. L’a- « pologétique n’a pas encore réussi à nous faire comprendre « comment une étoile peut servir à faire reconnaître une
«maison. » (M. ScuËrer. Nouvelle Revue de Théologie, tome IIL, page 310.)
Observation. C’est en considérant l'étoile des mages comme un phénomène naturel (voir page 46), qui ne leur a pas révélé la naissance de Jésus, mais qu’ils ont, après avoir été informés de cette naissance, envisagé comme s’y rapportant, que je suis parvenu à un classement satisfaisant des faits relatifs à la première enfance. Mais si le phénomène a été naturel, comme je le prétends, toutes ses circonstances ont dû l’être aussi; j’ai donc interprété naturellement (voir page 75) le verset critiqué (IT, 9), et je me trouve ainsi dispensé d’expliquer comment une maison a pu être désignée par une étoile.
De l'interprétation de l’Ancien Testament par l’auteur du premier E‘vangile.
« Nous nous rappelons avoir vu dans un journal protestant « quelques plaisanteries sur un ouvrage catholique où le « culte de saint Joseph s’appuyait sur la parole de Pharaon «aux Égyptiens pendant la famine : Allez à Joseph! Eh! « bien, le Nouveau Testament est rempli de citations de ce «genre. Le sens typique entre en alliance avec le sens pro- « phétique pour détrôner le sens propre, et la Bible devient « ainsi une histoire de Jésus-Christ écrite d'avance, mais une « histoire où les faits se trouvent isolés et épars... L’'Évan- «gile de Matthieu et l'Épître aux Hébreux sont les écrits du « Nouveau Testament qui font le plus d'usage de la méthode «en question. C’est que, dans l’un et dans l’autre, l’idée « capitale est précisément celle de l’accomplissement. Afin «que fût accompli ce qui avait été dit, telle est la formule
APPENDICE. 113 « qui revient constamment dans le premier Évangile et dans « laquelle se trahit la pensée dogmatique du livre. Tout dans « la vie de Jésus avait été indiqué à l'avance, la virginité de « Marie (f, 23), la naissance à Bethléhem (IL, 6), la fuite en « Égypte (TE, 45), le massacre des innocents (II, 18), le sé- « jour à Nazareth (Il, 23), etc., etc. Chose étrange! de tous « ces passages il n’en est pas un, je dis pas un, qui ait, dans « le contexte original, le sens que lui attribue l’évangéliste, «et tandis que quelques-uns ont une portée messianique, « mais beaucoup plus générale, d’autres ne se rapportent au « Messie ni de loin ni de près.
.… «Quant au passage Matthieu, IE, 23, il n’a pas encore «été possible de le retrouver dans l’Ancien Testament. » (M. Sonërer. /evue de Théologie, tome IX, pages 73-74 et 70.)
Observation. Ces remarques sont fondées et j”’y souscris. J'ai fait voir, pages 95 et 100, que ce n’est que par suite du mauvais choix qu’on a fait entre deux manières de traduire, qu’on a supposé à tort que Matthieu IT, 23, renvoyait à l’Ancien Testament, tandis qu’il n’y renvoie pas, en sorte qu’on est dispensé d’y chercher ce qu’on n’est pas parvenu jusqu'ici à y trouver. Quant aux passages véritablement allégués par Matthieu (IL, 6, ne l’est pas par lui, mais par les docteurs de Jérusalem), je reconnais volontiers qu’il n’en est pas un, non, pas un, qui ait dans le contexte original le sens que lui attribuent la plupart des commentateurs ; mais je ne saurais admettre avec M. Schérer que ce sens leur est attribué aussi par Pévangéliste.
J’ai fait voir, page 39, à propos du premier des passages rappelés ci-dessus, que le verbe xAnoodv par lequel ils sont introduits, implique que si lon a pu parler autrefois de cette manière, on le peut maintenant à fortiori, les événements nouveaux comportant encore mieux ce langage que ceux à l’occasion desquels il avait d’abord été employé, et que cette formule ne signifie pas, dans ces passages, accomplir une pro-
ir APPENDICE.
phétie, mais avoir lieu pleinement. J'ai interprété, en outre, dans le sens que je viens d'indiquer les deux autres passages cités par Matthieu, qui se rencontrent dans les chapitres étudiés dans ce travail (voir pages 80 et 87). Il me sera permis, je le pense, de dire par anticipation que l’essai que j’ai fait de cette interprétation sur tous les autres passages du même genre, me parait également avoir réussi. S'il en était vraiment ainsi, on ne pourrait plus faire remonter jusqu’à l’évangéliste un reproche qui devrait s'arrêter désormais à ceux qui l’ont mal compris.
Jai fait voir par des citations que Calvin admet exclusivement le sens historique de quelques-uns des passages allégués par Matthieu. Il échappe donc, en ces endroits, au blâme mérité par tous les commentateurs qui ont supposé que Matthieu reconnaissait une intention prophétique à tous les passages analogues qu’il cite. M. Reuss en trouve avec raison les exemples fournis par les commentaires du réformateur très instructifs; mais je n’oserais dire, comme lui, que le {vx rAnpwÿ ne gène point Calvin (Revue de Théologie, tome VI, page 246); car Calvin ne prend pas toujours ces mots dans un sens absolument semblable, et il le ferait certainement, s’il se trouvait parfaitement à l’aise avec eux.