‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon Saint Matthieu (volume 3)Chapitre 13 sur 16 · LE · texte numérisé non relu

LE

«au contraire (Luc, XXIV, 21), nous nous trouvons dans « la troisième journée, tpitnv TAÏTAY Auépav AVE c'Âue- « pov. » (Page 26.)

Avant d'affirmer que je suis d'un autre avis que les disciples, M. Colani aurait dû prendre soin de bien établir qu'ils ont dit réellement ce qu’il leur fait dire. Ce passage ne m'avait pas échappé, et je l’avais interprété comme signifiant que le troisième jour était passé (1), ce qui le conciliait parfaitement avec mon hypothèse. M. Colani ne dit pas que j'ai traduit autrement qu’il ne pense qu’il le faut faire. Je le regrette d'autant plus qu’il y aurait trouvé à la fois Poccasion de combattre ma traduction et de justifier la sienne, ce qui aurait dû lui paraître nécessaire avant de risquer sur elle sa principale objection. L'expression employée par les disciples d’'Emmaüs n’est pas, en effet, d’un si fréquent usage, la construction de leur phrase n’est pas si simple, le sens n’en est pas si certain, qu'il suffise de la citer en grec pour que tout le monde l’entendeé forcément de même. C’est une de ces locutions qui ont reçu leur forme de la coutume plus que de l'observation des règles de la langue, et qu’on chercherait en vain deux fois dans les livres. Les mots en sont si singulièrement agencés ensemble, que les philologues ne sont pas parvenus encore, après s’être disputés pendant plusieurs sièclès, à se mettre d'accord sur le sujet du verbe. Il en faut trouver un cependant, à moins que, comme Grotius, on ne prenne le parti héroïque de s’en passer tout à fait (2). Suivant Bèze, c’est Jésus («dréc), sujet de la première partie du verset, qui est aussi le sujet de la seconde (3). D’autres ont pensé que le sujet était sous-entendu; ils ont

(1) Le Jour de la Préparation, page 33.

(2) « Activum impersonaliter sumptum pro passivo ut sæpe. » (GRro- TIUS.)

(3) « Agit, videlicet ille quem sperabamus fore Israelis liberatorem. « Quamvis enim duriuscule hoc dicatur de hoc quem ipsi adhuc mor- « tuum esse putabant, tamen.. » (BEzA.)

NOTE. 127 proposé de sous-entendre le femps (1), Israël (2), Dieu ou le soleil (3). La traduction de la Vulgate, accueillie par Érasme, et à laquelle M. Colani paraît s'être rallié de confiance : Tertia dies est hodie (C’est aujourd'hui le troisième jour), a été vivement critiquée par Bèze, qui prétend que c’est trancher le nœud au lieu de le défaire (4). Il ne reste plus à citer, après cela, que interprétation de Paulus, qui, prenant oÂepov pour sujet, traduit ainsi : Le jour d’aujourd’ hui mène déjà le troisième jour (5), ce qui, dans sa pensée, identifie aujourd’hui et le troisième jour l’un avec l’autre. Une si grande diversité dans la manière de justifier une traduction, toujours la même cependant quant au sens, n’est pas un signe qu’elle soit incontestable; c’est bien plutôt la preuve qu’on s’y est arrêté sans être parvenu à l’autoriser grammaticalement. Aussi longtemps qu’il n’y a pas de débat ouvert, personne ne s’avisera de s’en plaindre ; mais s’il y a discussion, ou bien il faudra consentir à ce que le manque de netteté de la rédaction profite également aux diverses opinions en présence, ou bien si l’on veut, dans l’intérêt de l’une d'elles, fonder un argument sur une traduction qu’on oppose à une autre, il faudra commencer par bien motiver celle qu’on a cru devoir adopter.

Je pourrais, puisque M. Colani a laissé la question philologique au point où il Pa trouvée, me borner à dire que lobservation des deux disciples, n’étant pas mieux expliquée,

(4) «... tamen multo planior est hic sensus, et mollior ellipsis, quam si « cum nonnullis subaudias yo6voc. » (BezA.)

(2) « Israël feiert. » (BORNEMANN.)

(3) Voir, pour l’énumération de ces essais de traduction, H.-A.-W. Meyer, Kritisch exegetischer Kommentar über das N.T.

(4)°« Atqui hoc non est nodum expédire, sed secare potius, quamwvis sic « verterit Syrus interpres, ut qui fortasse legerit, tpitn MUÉoX cri. (BezA.)— Ostervald mérite au moins autant ce reproche : le mot c'Âue- 00y (aujourd’hui) n’entre pas dans sa traduction de ce verset.

(5) « Der heutige Tag führt schon den dritten Tag.» (PAuLUS, Exegetisches Handbuch, tome IT, page 838.)

À #6 E 128 NOTE. ar se prête aux besoins des deux causes; mais je préfère faire remarquer, à l'avantage de la mienne, qu’en considérant avec Paulus GÂLLE0OY, pris substantivement (1), comme le sujet de la phrase, on arrive à des résultats très différents, suivant la nuance de signification dans laquelle on prend le verbe GyEt. Il signifie également bien, selon les cas, mener, amener, emmener (2), etc. Si Paulus avait donné la préférence à la dernière acception du mot, au lieu de s’arrêter à la première, il aurait donc dû, en raison du sujet qu'il a adopté, traduire ainsi toute la phrase : Avec tout cela, aujourd’hui emmène (ou entraîne) déja le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées. — Aujourd’hui serait aïnsi un quatrième jour, distinct des trois autres, et le sentiment des disciples qui tiennent ce langage, reviendrait à ceci : « Nous «ne pouvons plus rien attendre de ce troisième jour dont « Jésus avait parlé, puisque nous l’avons dépassé aujour- « d’hui. » | Mais qu’on accepte ou non cette raison de traduire comme je le fais, le découragement des disciples ne s’explique que si l’on est au quatrième jour : deux fois vingt-quatre heures après la mort de Jésus, ainsi que l’entend M. Colani (page 26), il aurait été prématuré; car le Seigneur, d’après sa propre déclaration, devait rester trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. (Matthieu, XIT, 40.) Pour que les disciples d'Emmaüs eussent raisonné comme M. Colani assure qu'ils l’ont

(1) “H cuepoy (on sous-entend fu£ox) s'emploie comme substantif. L'absence de l’article n’est pas sans exemple. Ainsi, 2 Cor. HI, 15 : AAN ÉWS o'uecov, sans article, équivaut à Rom. XI, 8 : ÉWS TÂS CALEPOY NuÉpas, où le mot Auépx, ordinairement sous-entendu, est exprimé et accompagné de l’article.—« Aujourd’hui (en français) s'emploie aussi sub- « stantivement : Aujourd'hui passé, etc. Nous avons tout aujourd’hui «pour prendre nos mesures.» (Dictionnaire de l’Académie.)

(2) Voir, dans la nouvelle édition du Thesaurus græcæ linguæ, de Henri Estienne, publiée par MM. Didot, tome I°, au mot "Ayo : « Proximæ sunt significationes quæ exprimuntur per composita a Duco, «ut Deduco, Adduco, Abduco, Educo.»

Des El 7 #.

NOTE. 120 fait, il aurait fallu ‘qu'ils se fussent dit que malgré l'extrême précision des paroles de leur Maître, elles se rapportaient, dans sa pensée, à un temps beaucoup moins long. Après l'événement, et faute d’une explication meilleure, on a pu se persuader, malgré de sévères critiques et d’amères railleries, qu’on pouvait retrouver le compte des trois jours et des trois nuits en se contentant de trente-six heures; mais je ne comprendrais pas comment à l’avance, et pour se montrer aussi prudents en leur génération que l’économe infidèle, des disciples, obligés d’autant plus à prendre ces jours et ces nuits à la lettre que Jésus les avait donnés comme signe (Matthieu , XIT, 39), auraient pu, de leur chef, en rabattre la moitié.

M. Colani nous dit, il est vrai, qu’on ne saurait opposer au langage qu’il attribue aux deux disciples le langage prophétique de leur Maître; mais il oublie de nous dire pourquoi, et il paraît ne pas se souvenir que c’est ce que les critiques ont fait de tout temps. Ils se sont toujours fondés sur la précision de la déclaration de Jésus pour soutenir que l’événement n’a pas correspondu à la prophétie. Les apologistes, de leur côté, se sont toujours cru obligés de recourir, en vue d'elle, à toutes sortes d’explications, afin de persuader à de moins clairvoyants qu’eux que la contradiction n’est qu'apparente. N’aurait-il pas été plus simple de se borner, pour toute réponse, à citer la réflexion des disciples d’Emmaüs dans le sens que M. Colani lui attribue? En effet, si la parole du Seigneur n’a pas fait penser à ceux-ci qu’il devait demeurer trois jours et trois nuits au sépulcre, c’est qu’elle n’était pas de nature à produire cette impression, et alors plus de motif de les exiger, plus d'intérêt à les retrouver. Peut-être seulement les critiques d'autrefois, moins accommodants que ceux d’aujourd’hui, ne se seraientils pas déclarés satisfaits pour si peu. |

Le manque de rapport suffisant entre la prophétie de Jé-

sus et son accomplissement, tel qu’il paraissait résulter des

récits évangéliques, ne pouvait manquer d’être remarqué : aussi que de plaisanteries n’a-t-on pas faites sur ces nuits et ces jours réduits au petit pied, et sur l’axiome impertinent des théologiens : Pars pro tolo ! Aucune des explications qu’on a données jusqu'ici n'échappait à ces reproches, pas plus celle de Calvin que j'ai citée ailleurs (1) que les autres. Le P. Garasse en rapporte de folles qu’il serait superflu de répéter (2). Elles prouvent seulement que celles qui avaient cours au temps de l’empereur Julien et que saint Isidore de Péluse a réunies (3), n’étaient pas jugées suffisantes. Depuis lors cependant on n’a rien su inventer de mieux. Sant Isidore sentait si bien qu'avec la chronologie reçue toute explication inattaquable était impossible, qu'après avoir épuisé les raisons qu’on peut donner aux contradicteurs, il suggérait une preuve de sentiment à proposer à ceux qui, malgré toutes ces raisons, continueraient à disputer : « Il faut leur « dire que le Seigneur, en devançant le moment qu'il avait « fixé pour sa résurrection, fait comme un prince qui, ayant « promis à des prisonniers de les mettre en liberté dans trois « jours, les délivrerait déjà au second et ne s’en montrerait « que plus fidèle à sa promesse : Ad eumdem modum Domi-

nus citius quam promiserat resurgens, ab omnibus merilo

« adorabitur (4). » Ainsi donc, pendant les longs siècles où l’on à sommé les commentateurs de retrouver les trois jours et les trois nuits, et où l’on a pris acte de l’inutilité de leurs efforts pour en conclure contre la vérité des Évangiles, personne né s’est avisé de penser que la prétention était mal

(1) Le Jour de la Préparation, page 34, note 2.

(2) La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, ou prélendus tels, … combattue et renversée, par le P. FRANÇOIS GARASSUS. Paris, 1623. In-4°, Pages 599-594. (Sur la XV: dés Contradictions apparentes de l’Écriture sainte.)

(3) Sancti Isidori Pelusiotæ de Interpretatione Divinæ Scripturæ E pistolarum libri V. (Grec et latin.) Parisiis, 1638. In-folio. Page 35. — Lib. 1, Epist. cxiv. Timotheo lectori : De tribus diebus sepulturæ Domini.

(+) Ibid.

NOTE. 131 fondée, et qu’il suffisait, pour s’en débarrasser, de citer cinq petits mots prononcés sur le chemin d’Emmaüs, desquels il résulte, suivant M. Colani, nôn pas seulement qu’il ny a pas eu, mais encore qu'il n’a pas dû ÿ avoir trois Jours et trois nuits éntre la mort et la résurrection de Jésus. On ne s’en aperçoit qu’à l’instant où mon travail, en les restituant tout entiers à la chronologie pascale, fait disparaître la contradiction. C’est bien tard, dans tous les sens; et bien que M. Co- Jani soit d'avis que ce passage de saint Luc renverse toute mon hypothèse, je me permettrai de la croire debout aussi longtemps qu’il n'aura pas justifié la traduction sur laquelle il appuié son objection, et qu’en outre il n’aura pas établi, comme son interprétation le rend nécessaire, que les disciples, moins de quarante-huit heures après l'événement dont ils parlent, ont pu se croire et se dire dans la troisième journée. En d’autres mots, il ne s’agit pour lui de rien moins que de montrer que ce qui a fait le désespoir des commentateurs est conforme à la fois aux règles de la langue et à celles de la pensée.

M. Colani trouvera-t-il que j'ai tort d’alléguer ici les difficultés anciennes? Peut-être se croit-il en droit de me dire : « Nous avons changé tout cela. » Et en effet, tandis qu’on mettait autrefois en opposition la prophétie de Matthieu, XII, 40 et l'événement qui paraissait l’avoir imparfaitement accomplie, aujourd’hui on nous assure « qu’il est certain « que ce verset est étranger au contexte des paroles de Jésus «et qu’il y a été glissé, soit par la tradition, soit par l’évan- « géliste lui-même, » et que « la relation de Matthieu pro- « teste elle-même contre la glose qui lui a été imposée (1). »

(1) M. Scnérenr, (Revue de Théologie, tome V, page 372, et tome IV, page 14.) M. Strauss a dit dans le même sens : « Aus diesen Gründen hat « sich die neuere Kritik dahin ausgesprochen, dass die Matthæische Erklæ- «rung des gmmetoy Îwyä eine post eventum vom Evangelisten ge- « machte Deutung sei, welche er fælschlich Jesu in den Mund lege. » (Das Leben Jesu. Tome II, page 336.)

M. Colani pourrait s'approprier ce langage (1), sans pour cela me permettre de l’employer. Obligé par ma tâche, telle que je lai comprise, de tenir compte de tous les passages des Évangiles dont l’authenticité est attestée par les manuscrits, je ne suis pas libre comme lui, tantôt de me faire une arme de l’un d’eux (Luc, XXIV, 21), tantôt d’en rejeter un autre (Matthieu, XIT, 40); je suis assujetti à tout ce qui est écrit. Qu'il m’accorde au moins le bénéfice de mes chaînes. Or, ce bénéfice consiste en ceci, que si je dois m’accommoder de tous les textes, je puis aussi les utiliser tous, sans que la critique moderne ait le droit de se placer, pour me combattre, sur un autre terrain que le mien. Je persiste done à prier M. Colani de fournir, à l’appui de son quatrième fait, la double preuve que je lui ai demandée. et

V. « Le jour de la résurrection se présente, chez Jean et « chez les synoptiques, avec des caractères tels qu’il n’a pu « être le jour où l’on mangeait la pâque vers le soir. Jésus « n’est donc pas ressuscité le 14 nisan. »

Je rappellerai d’abord, simplement pour être exact, que je n’ai dit nulle part que le 14 de nisan, jour de Pâque, ait été le jour de la résurrection de Jésus. Ce que j'ai dit, c’est que Jésus, mort vers la fin du 10 et ressuscité vers la fin du 43 de nisan, c’est-à-dire à la fois le troisième jour (Luc, XXIV, 46) et trois jours et trois nuits après sa sépulture (Matthieu, XIT, 40), suivant ses deux manières de s’exprimer, s’est montré ressuscité le 14, de grand matin, aux femmes, puis à quelques disciples, et vers le soir à ceux qui se rendaient à Emmaüs. Après cette rectification, qui laisse entière l’objection de M. Colani, voyons quelles sont ses raisons pour soutenir que le jour de ces apparitions de Jésus « n’a pu être le jour où l’on mangeait la pâque vers «le soir. »

(1) I me paraît le faire en disant : «On ne saurait, en tout cas, y op- « poser le langage prophétique de Jésus, etc. » (Page 26.)

4. «Il n’y est pas question une seule fois de la pâque, quoi- « qu’on nous y raconte deux soupers. » (Page 26.)

Réponse. Jésus s’assit à table à Emmaüs avec les deux disciples qu’il avait rencontrés sur le chemin. Ce premier souper, est-ce le repas pascal? « Reviennent-ils dela ville avec « agneau immolé? demande M. Colani. Ou bien s’abstien- « nent-ils volontairement de la fête? Mais la loi est terrible, « Nombres, IX, 13. Si quelqu'un n'étant pas en voyage (à « l’étranger ; comp. verset 14), s’abstient de faire la Pâque, « qu’il soit retranché. » (Page 27.) Oui, sans doute, à moins cependant qu’il ne soit souillé. Si M. Colani avait lu, avec les deux versets qu’il cite, les six versets qui les précèdent immédiatement et qui font un seul tout avec eux, il aurait vu qu’il avait été établi que ceux qui seraient sourllés pour un mort au 14 de nisan, feraient la pâque le 14 du mois suivant, ainsi que ceux qui seraient alors revenus de voyage, afin que ni les uns ni les autres ne fussent privés de la célébrer. (Nombres, IX, 6-12.) Or, la plupart des disciples devaient être, par cette seconde cause, dans l’impossibilité d’y prendre part le jour de la fête. Les uns s’étaient tenus au pied de la croix de Jésus (Jean, XIX, 25-27); d’autres l’en avaient descendu. (Jean, XIX, 38-39.) Plusieurs avaient été au sépulcre soit le jour de l’ensevelissement, soit le matin même, ce qui était si contraire aux exigences cérémonielles, « que l’on passait durant sept jours pour impur, dit Josèphe, « lorsqu'on s’était trouvé dans des lieux semblables (1). » Il y en avait enfin, qui, en raison des rapports familiers qu’ils entretenaient ensemble, devaient, au milieu de leurs préoccupations communes, s'être trouvés, le même jour, en contact avec ceux qui s'étaient souillés de l’une ou l’autre de ces manières (voir Jean, XX, 18), ce qui les rendait eux-mêmes

\ A \ \ ve «re r > (1)... OLA T0 ÊTRE VAL... à. puapobs dÈ ÊRL ETTA MUÉPAS EVA Tobs olxhropas elsayopebet MUiy To vémuuov. (FL. Jos., Ant. Jud. Bb. XVIIL cap. 11, 8 3.)

impurs jusqu’au soir. (Nombres, XIX, 22.) Le récit des disciples d'Emmaüs rend probable qu’ils ont été, ainsi que bien d’autres, dans ce dernier cas. (Luc, XXIV, 22, 93.) Je puis me dispenser, après cela, d'examiner si, outre la souillure légale, l’usage n’admettait pas alors bien d’autres empêchements comme légitimes.

"Quant au second souper, je n’ai pas compris pourquoi M. Colani en a fait mention, puisqu'il reconnaît que « l'heure « de la pâque était passée, » quand Jésus se présenta au milieu de ses disciples après le retour de ceux d’Emmaüs à Jérusalem. Je n’en parlerai moi-même que pour dire que Pierre et Jean, qui avaient été au sépulcre (Jean, XX, 38) et qui étaient souillés par conséquent, ayant fait partie de cette réunion (Luc, XXIV, 33), c’est une raison de plus pour ne pas admettre qu’on était assemblé pour le repas pascal. Évidemment, on n’était pas à table; car si l’on y avait été, Jésus n'aurait pas pu demander : « Avez-vous ici quelque « chose à manger ? » (Luc, XXIV, 43.)

3, « Le soir, après le coucher du soleil, ainsi au com- «meneement du jour que M. Lutteroth regarde comme le « 415 nisan, les deux disciples ne craignent pas de violer la « prétendue grande fête et de faire soixante stades pour re- « tourner à Jérusalem. Cependant le 45 nisan avait la dignité « d’un sabbat : Vous ne ferez aucune œuvre de travail ce jour- « a. (Lévitique, XXIIE, 7, 39; Nombres, XX VIII, 18; comp. « Exode, IX, 29.) Or, toute marche qui dépassait six stades « était considérée comme une œuvre de travail. » (Page 27.}

Réponse. Les œuvres serviles étaient interdites, il est vrai, le 45 de nisan; mais rien n’autorise à voir une œuvre servile dans le retour des disciples d’'Emmaüs à Jérusalem. Le chemin qu'on pouvait faire le jour du sabbat hebdomadaire (Actes, I, 12) n’avait été fixé que par la coutume; mais rien absolument n’indique que la coutume ait introduit le même usage pour les fêtes solennelles, Il paraît, au contraire, qu'après avoir mangé la pâque à Jérusalem à lheure pres-

NOTE. 135 crite, on se mettait souvent en route après le coucher du soleil, pour aller passer la nuit dans un autre lieu (1). Les disciples d’'Emmaüs pouvaient donc, sans transgresser ni la loi ni la coutume, et par conséquent sans avoir besoin de se prévaloir de la seule règle que leur Maître leur eût laissée relativement au sabbat (Marc, IL, 27), faire le 15 de nisan, qui, au reste, ne coïncidait pas cette année-là avec un sabbat hebdomadaire, autant de chemin qu'ils le jugeaient nécessaire,

3. « Le soir de ce même jour, dit saint Jean, les portes du «lieu où les disciples étaient assemblés, étaient fermées, « parce qu'ils craignaient les Juifs. » (Jean, XX, 19.) — Voici la remarque de M. Colani sur ce passage : « Si nous « sommes au moment du souper pascal, cette crainte ne se « conçoit pas; car les Juifs sont occupés à autre chose : « sous peine d’être retranchés, ils doivent tous manger « l’agneau pascal. »

Réponse. J’ai déjà dit que M. Colani reconnaît que l’heure de la pâque était passée. Il annule donc cette objection, au moment même où il la fait. S'il la maintenait, elle reviendrait à dire qu’il ne restait pas un moment pour autre chose que pour manger la pâque pendant toute la soirée de ce jour. Après la crucifixion de leur Maître, la crainte de ceux qu’on avait vus avec lui (Jean, XVIII, 26) se conçoit très bien, quelle que soit heure.

4. « Si ces détails ne sont pas concluants, le silence ab- « solu des quatre évangélistes avant, pendant et après, suf- « fit pour faire douter que la soirée ait été réellement celle « de la fête. »

Réponse. J'ai fait voir qu’on trouve dans les Évangiles tout lenchaînement des jours, du 4 au 14 de nisan, et la désignation expresse de la fête de Pâque. C’est plus qu’on n’était

{1) « Tosaphoth ad tr. Pesachin 8 : In Paschate Ægyptiaco dicitur : « Nemo exeat usque ad mane. Sed sic non fuit in sequentibus genera- « tionibus, quibus comedebatur in uno loco et pernoctabant in alio. » {(Srrauss, Das Leben Jesu, tome II, page 419, note.)

en droit d'attendre. Arrivés au jour où les apparitions de Jésus ressuscité sont le grand, le seul intérêt, comment les évangélistes auraient-ils pu parler d'autre chose ?

Tels sont les cinq faits qui ont empêché M. Colani d’accepter la nouvelle hypothèse sur la chronologie pascale que j'ai présentée. J’avais appelé moi-même la contradiction, parce qu'on ne sait bien ce que vaut une idée que quand elle a été soumise à ce genre d’épreuve. Je ne pouvais la souhaiter ni plus savante, ni plus détaillée, ni plus complète. Aussi ne me paraît-il pas à craindre, après que les difficultés du sujet ont été exposées avec tant de soin par quelqu’un qui les connaît si bien, qu’on en voie surgir quelque autre. C’est là ce qu’il m'importait d'obtenir. Il fallait laisser à toutes les objections le temps de se produire, avant d’oser dire qu’à la suite d’une nouvelle étude, dans laquelle j'espère n’avoir négligé aucune des remarques qui m'ont été faites, ma conviction sur la vérité historique des résultats auxquels je suis arrivé, est demeurée entière. Je seraïs heureux que mes explications pussent satisfaire mon savant critique. Quant à mes autres lecteurs, il a rendu leur tâche facile, en résumant si bien le débat. Je les prie de se rappeler que selon lui mon hypothèse n’offre en elle-même aucune contradiction , aucune impossibilité, et que, pour qu’elle fût inadmissible, il faudrait qu’il eût prouvé, ainsi qu’il se l'était proposé, que les faits, inconciliables avec elle, qu’il a affirmés, sont bien réellement des faits. L’a-t-il prouvé? Toute la question est là.

S'il n’y avait pas eu des avantages très réels à la simplifier ainsi, je pourrais regretter que les développements étendus donnés par M. Colani à la contradiction de mon hypothèse ne lui aient pas permis de s’arrêter quelques instants de plus à son exposition. Chacun sait, après avoir lu son article, quelles ont été ses raisons pour me combattre; mais on ne connaît pas aussi bien mes preuves, fondées d’une part sur

NOTE. 137 une étude parallèle des synoptiques et de saint Jean, embrassant un espace de onze jours, du 4 au 14 de nisan, d’autre part sur l’étude de la polémique pascale durant le second siècle. Son plan n’obligeait pas M. Colani à en parler. Je ne puis moi-même faire autre chose ici que les rappeler, devant consacrer la fin de cette note, pour le suivre pas à pas jusqu’au terme de sa réfutation, à un nouvel examen de quelques passages que j’ai interprétés autrement que mes prédécesseurs, et pour lesquels mon critique s’en tient aux versions en usage.

J’ai signalé ailleurs les graves difficultés que ces versions présentent en ces mêmes endroits. Je dirai tout à l’heure comment M. Colani les résout. Y eût-il réussi pleinement, je ne serais pas obligé pour cela d'accepter les interprétations ordinaires ; je ne suis astreint qu’à justifier les miennes, et parfaitement en droit de leur donner la préférence si jy parviens. Voyons donc si les raisons alléguées contre elles sont de nature à m’en empêcher. M. Colani ne s'arrête qu’à deux points pour les discuter, et encore, comme on le verra, les subordonne-t-il tellement l’un à l’autre, qu’une seule discussion lui suflit pour les deux. Voici de quoi il s’agit.

Au lieu de rendre Th au Toy cabbdtwv (Jean, XX, 1; Luc, XXIV, 1; Marc, XVI, 2) par le premier jour de la semaine, comme la fait Ostervald, j'ai proposé de traduire : en l’un des sabbats, ou au premier des sabbats, comme on le peut faire tout aussi bien (1). J’ai pris, dans Matthieu, XXVIIL, 4, eic méav cxb6druv en un sens analogue, et j’ai traduit : jusqu'a un autre des sabbats (2). Ces traductions ne peuvent donner lieu philologiquement à aucune objection; aussi celles faites par M. Colani sont-elles d’un autre ordre.

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