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trée des Gergéséniens, deux démoniaques, tellement méchants que personne ne pouvait passer par ce chemin-là, vinrent à sa rencontre, sortant des sépulcres.
29. Et voici, ils se mirent à crier : Qu’'y a-t-il entre nous et toi, fils de Dieu? Es-tu venu ici avant le temps pour nous tourmenter ?
30. Or il y avait au loin un grand troupeau de pourceaux qui paissait.
31. Et les démons le priaient en disant : Si iu nous chasses, permets-nous de nous en aller dans Île troupeau de pourceaux.
394 Etut leur dit, : Allez: Et eux, étant sortis, allèrent dans le troupeau de pourceaux. Et voici, tout le troupeau de pourceaux s’élança d’en haut dans la mer, et ils périrent dans les eaux.
33. Ceux qui les gardaient s’enfuirent, et s'étant rendus à la ville, ils racontèrent tout ce qui était arrivé et ce qui concernait les démoniaques.
34. Et voici, toute la ville sortit à la rencontre de Jésus, et l'ayant vu, ils le prièrent de se retirer de leur pays.
Matthieu a déjà compris deux fois les démoniaques au nombre des malades guéris par Jésus. (IV, 24; VIII, 16.) Il donne ici un exemple de cette sorte de guérisons. Les circonstances en sont extraordi-
naires, et la forme du récit ajoute encore à ce qu’elles ont d’étrange.
On sait que les Juifs expliquaient la démence, et la perturbation des facultés intellectuelles et des sens qui fait partie de diverses maladies, par la présence dans les malades, d’esprits ou de démons, je dirai ailleurs ce qu’ils entendaient par là, qui, après être entrés en eux, les tenaient dans la sujétion, en sorte que ce n'était pas toujours leur propre esprit, mais que c’étaient souvent ces esprits étrangers qui, selon eux, les faisaient parler et agir.
De là l'expression de chasser les esprits, en usage chez ce peuple pour désigner la guérison des maladies auxquelles ils attribuaient cette singulière or1gine, et qu'ils supposaient finir avec la cessation de leur prétendue cause. De là aussi, chez les Juifs, l'habitude de ne rendre les démoniaques responsables que des paroles et des actions en rapport avec leur situation et leur vrai caractère, et celle de mettre à la charge des démons tout ce qui semblait provenir d’un autre esprit que le leur.
On peut voir, par certains récits de Josèphe, comment ces croyances superstitieuses Influaient sur la manière dont on racontait les histoires de cette espèce (1). Les démons y sont mis en scène comme si, au lieu d’être la personnification des affections maladives dont les démoniaques avaient à souffrir, c’étaient des êtres réels, ayant une existence im-
(4) Fc. Jos., Ant. Jud., lib. VIH, €. 11, S 5.
MATTHIEU, VIII, 28-34. 21 dépendante, quoique liée passagèrement à la leur. Il n’était pas rare, d’ailleurs, que les démoniaques eussent conscience de leur misérable état, et qu'imbus comme ils l’étaient des superstitions populaires, l’incohérence de leur esprit leur parût être le résultat d’une possession dont ils se croyaient les victimes. Telle était assurément l’idée de ceux dont Matthieu entretient ici ses lecteurs. Ils étaient persuadés que les démons parlaient aussi bien qu’euxmêmes par leur bouche, et que cétaient eux qui, supposant que Jésus voulait les chasser, avaient demandé d'entrer dans le troupeau de pourceaux. Jésus aurait vainement essayé de les tirer d’erreur sur ce point. Il répond donc, par condescendance, à ces fous selon leur folie. (Proverbes, XX VI, 5.) Il le fallait pour se mettre en communication avec eux, et leur faire comprendre qu’il consentait à les guérir. « Allez, » leur dit-il, comme s’il s’adressait aux esprits dont ils se croyaient possédés, et en même temps, voulant agir vivement sur leur imagination au moment où ils passaient d’un état à un autre, il permet qu’une sorte de vertige, qui se produit quelquefois subitement chez les animaux, s'empare du troupeau, afin que le contraste de son agitation désordonnée avec le calme qui se faisait en eux, leur fût un signe que leur requête était accueillie, et les assurât ainsi de la réalité de leur guérison (1).
(1) Les exemples de ce vertige, S'il faut lui donner ce nom, ne sont pas rares chez l’espèce bovine. Les journaux rapportent assez souvent que sur tel ou tel marché, les bœufs qu’on y avait con-
On aura remarqué que les démoniaques donnèrent à Jésus le nom de Fils de Dieu. Comme ce nom lui
duits pour être vendus, en ont tous été atteints au même moment, sans qu’on puisse dire ce qui y a donné lieu. Les faits de ce genre sont hien connus; mais on sait moins généralement que quelque chose de pareil arrive aussi aux pourceaux par une cause dont on s’est parfaitement rendu compte.
J'emprunte ce renseignement à un article étendu, relatif au Porc, inséré dans la Maison rustique du dix-neuvième siècle, par M. Bixio, qui ne songeait certainement pas, en lécrivant, à venir en aide aux commentateurs des Évangiles. Il remarque que le porc exprime des sensations différentes par les modifications de sa voix, qui sont au nombre de trois. Quand il souffre ou qu’il est en péril, cet animal pousse des cris aigus, qui ne ressemblent point à son grognement ordinaire, et qui marquent son état de détresse. « Un troupeau entier, dit M. Bixio, peut alors se précipiter au « devant de ces cris pour apprécier la cause de cet appel. Si rien « n'estostensible dans la cause, un sentiment d’attachement inquiet « semble seul se manifester; mais si l'animal est en proie à quel- « que mauvais traitement, ce sentiment devient hostile et presque « farouche, et peut exposer sérieusement ceux qui le font naître. » (Tome IT, page 490.) Puisqu’il en est ainsi, il suffit de supposer que l’un des pourceaux qui pâturaient près de la mer de Galilée y était tombé et qu’il faisait entendre, afin d'avertir ses compagnons, le cri particulier décrit par notre auteur, pour que l’on puisse comprendre comment tout le troupeau, accourant avec impétuosité pour lui porter secours, et n’ayant aucun moyen d'arrêter court son élan, a pu se jeter du haut du précipice dans la mer.
Je ne trouve point de difficulté à admettre que la coïncidence indiquée à été expressément voulue de Jésus. C'était donner le change aux idées malades des deux aliénés, pour y mettre un terme. Il résulte de leurs paroles qu’ils étaient persuadés que les démons auxquels ils croyaient servir de demeure pouvaient, en sortant d’eux, entrer dans les pourceaux. Cette superstition a reparu au moyen âge. « Les légendes pieuses, dit M. Maury, font souvent mention « de démons qu’on avait vus sortir de la bouche des possédés, en poussant de grands cris. Ces démons, on s’imaginait les reconnaître dans des mouches ou des insectes qui voltigeaient près du possédé, des animaux qui apparaissaient près d’eux. Il est notamment plusieurs fois parlé de diables qui se sont montrés sous
MATTHIEU, VIII, 28-34. 29 avait été donné à son baptême par la voix venue du ciel, 1l n’est pas surprenant qu'ils en aient eu con-
« la forme de serpents, de corbeaux, de mouches, récits qui se « rattachent à la croyance que les démons peuvent s’introduire « dans le corps des animaux, les tourmenter, comme ils le font « pour l’homme. » (La Magie et l’Astrologie, troisième édition, page 315.) Pour se croire délivrés, il fallait donc que les démoniaques se crussent d’abord assurés que les démons étaient entrés dans les pourceaux. Évidemment ce n’était pas encore là le retour au bon sens; c'était seulement une diversion à leur idée fixe, une sorte de rupture avec elle; mais par là même, c’était un acheminement vers la guérison que Jésus voulait produire, et en vue de laquelle il agissait par le fait extérieur sur l’esprit de ces aliénés.
C'est, à ce qu’il me paraît, complétement méconnaître l'intention de Jésus, que de prétendre, ainsi que Baumgarten-Crusius et d’autres l’ont fait, que rien, dans ce qui arriva, n’était de nature à leur donner cette idée. Les évangélistes n’ont pas voulu, selon eux, parler des démons, mais des démoniaques ; ils racontent, à les en croire, comment ceux-ci sont entrés, non pas dans les pourceaux, ce qui n'aurait point de sens, mais parmi les pourceaux, se ruant sur eux avec fureur, dans une dernière convulsion. Mais comment un nouvel acte de folie, commis dans un état de surexcitation plus grande, qu’ils ne pouvaient attribuer, dans leur courant d’idées, qu’à la continuation de la présence des démons en eux, aurait-il pu être pour eux la marque qu'ils en étaient sortis ? C’est le contraire qu'ils auraient dû penser. Quelle préparation singulière, d’ailleurs, à l’état paisible des démoniaques aussitôt après (Marc, V, 45), que cette prétendue poursuite des pourceaux, poursuite qui ne répondrait ni à leur demande, telle qu’ils l'ont formulée et motivée, ni à la réponse de Jésus. (Marc, V, 10-13.)
Quant aux personnes qui pourront trouver mauvais que Jésus ait consenti à faire servir ces animaux à un tel usage, peut-être s’en étonneront-elles moins après avoir entendu un philosophe paien leur adresser ces questions : « Si le feu, le vent, l’eau, les nuées « et la pluie sont des instruments dont Dieu se sert, ou pour la « nourriture et la conservation de plusieurs de ses créatures, ou « pour leur perte et leur destruction, ne serait-il pas étrange qu’il « n’employât les animaux à aucun de ses ouvrages? N’est-il pas « plus vraisemblable que, dépendant tous de son pouvoir, ils lui
naissance, et i! ne l’est pas davantage qu'ils le répètent. Le bruit partout répandu que Jésus chassait les démons (VII, 46) explique leurs autres paroles. Matthieu raconte tout cela dans les termes où les gens du pays, témoins de cet événement, ont probablement dû le faire. S'il à omis certains détails recueillis plus tard par saint Luc et par sant Marc (1),
« obéissent et suivent les mouvements qu'il leur donne? » (PLu- TARQUE, OEuvres morales: le Banquet des sept sages.)
(4) De ce nombre sont diverses paroles prononcées par l’un des deux démoniaques, et qu'il faut, ce me semble, expliquer par la manière particulière dont la démence se manifestait, dans la plupart des cas, chez les Juifs en ce temps-là. On a remarqué, en effet, qu'il y à souvent une telle influence des opinions régnantes sur la folie, que ces opinions en déterminent la nature à certaines époques. « C’est ainsi, dit M. Maury, que sous l’empire des idées « démonologiques toutes les aliénations mentales revêtent un ca- « ractère de démonomanie, qui ne se manifeste plus au contraire « qu'accidentellement lorsque d’autres idées préoccupent les es- « prits; le délire du malade prend alors un cours différent et des « formes nouvelles. » (La Magie et l’ Astrologie dans l'antiquité et au moyen âge. Troisième édition, page 304.) [Il n’est donc pas étonnant que dans un temps où les Juifs croyaient la démence produite par des esprits impurs, elle apparaisse dans les Évangiles comme elle le fait. Nous en serons encore moins surpris quand nous saurons que le fou, ainsi que les Grecs en avaient déjà été frappés (De Melanch., ap. Galen.), « attribue presque toujours ses « actes, Ses discours, à d’autres qu’à lui, à des êtres, à des per- « sonnes invisibles qui le poursuivent et l’obsèdent.. Les paroles « du malade, dit encore M. Maury, correspondent à cette préoccu- « pation,; il parle, et rapporte tour à tour son discours à lui-même « ou à dés personnes étrangères. » (Zbid., pages 259, 268.)
Les paroles du démoniaque de la contrée des Gergéséniens, citées par saint Luc et saint Marc, confirment ces deux observations. Il est persuadé que c’est l'esprit impur, un et multiple à Ja fois (Marc, V, 2, 9),qu’il suppose être en lui, qui s'exprime par sa bouche, et Le langage qu'il tient en son nom lui conviendrait très- bien, d’après les. idées que le peuple se faisait de ces démons. C’é-
Da
c'est qu’il les a jugés inutiles à son but, qui était seulement de faire connaître cette merveilleuse gué-
taient, suivant Josèphe, comme je l’établirai bientôt, ies nes des méchants qui, après leur mort, troublaient ainsi l'intelligence des vivants, en venant demeurer en eux ; et plus la perturbation des idées de l’aliéné était grande, plus les mauvais esprits logés en lui étaient nombreux. (XIE, 45; Luc, VIIL, 2.) Aussi le démoniaque de Gadara, convaincu qu'une multitude de ces esprits l'ont choisi pour leur servir d'habitation, s’écrie-t-il : « Légion est mon nom, « parce que nous sommes en grand nombre. » (Marc, V, 9.) C’était sa persuasion et sa folie; mais il n’est pas plus nécessaire de l'en croire, qu'il ne l’est d'en croire cet autre fou dont M. Esquirol à raconté l’histoire, qui prétendait avoir tout un régiment dans le corps. (Des Maladies mentales, tome I, page 218.)
Les croyances des Juifs se reconnaissent aussi dans la demande des démons à Jésus. Marc et Luc n’en donnent chacun qu'une moitié. Suivant l’un, ils le prient, par l’organe du démoniaque, de ne pas les envoyer hors de la contrée (Marc, V, 10); suivant l’autre, de ne pas leur commander d'aller dans labîme (Luc, VII, 31), par où il faut entendre le séjour des morts (Romains, X, 7), qu’ils avaient quitté, pensait-on, pour venir en ce monde. Ces deux parties de la requête, quand on les réunit, reproduisent en son entier la superstition d’après laquelle les âmes, tantôt sont libres de parcourir la terre, tantôt sont retenues dans l’abîime jusqu’au jugement. (FL. Jos., Ant. Jud., lib. XVII, c. 1, $ 3. — 2 Pierre, Il, 4, 9.) C’est à ce jugement, auquel nul ne pourra échapper, que les deux démoniaques faisaient allusion, lorsqu'ils disaient à Jésus : « Es-tu venu ici avant le temps pour nous tourmenter? » (Matthieu, VIH, 29.)
Quant à l’autre prière qu’ils lui adressent, celle de pouvoir entrer dans le troupeau de pourceaux, elle se rattachait peut-être aussi à quelque croyance superstitieuse, et cela est d’autant plus probable que d’autres.peuples, dans l'antiquité, les Égyptiens et les Grecs, par exemple, admettaient, comme M. Maury l’a constaté, « que les morts peuvent se revêtir de formes diverses. » (Zbid., page 279.) Mais il est très-possible aussi que cette bizarre demande n'ait été de leur part qu’une idée folle, née de la superstition dont ils avaient connaissance, mais leur appartenant en propre.
Il résulte pour moi de cette note, et de l'exposition ci-dessus à laquelle elle s’ajoute, que les pensées; exprimées par les deux dé-
risou. L’invitation que les habitants de la ville voisine adressèrent à Jésus de se retirer de leur territoire ne me paraît rappelée dans cet Évangile que parce qu’elle détermina son départ subit de la contrée des Gergéséniens et son prompt retour à Capernaüm (Mare, IE, 1), d’où il venait à peine de partir.
IX, 1. Kat Eu6ac sic Tù mhotoy duemépase, xat NAUEV etc Thy Ldtay Té À.