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IX, 97. Et comme Jésus s’en
allait de là, deux aveugles le suivirent, criant et disant : Aie pitié de nous, fils de David!
28. Et quand il fut entré dans la maison, les aveugles vinrent auprès de Jui, et Jésus leur dit :
Crovyez-voûüs que je puisse faire cela? Ils lui dirent : Oui, Seigneur.
29. Alors il toucha leurs veux, en disant : Qu'il vous arrive se lon votre foi!
30. Et leurs yeux furent ouverts. Et Jésus leur parla sévèrement, disant : Prenez-y garde!
Que personne ne sache rien!
34. Eux donc, étant sortis, répandirent son renom dans {out ce pays-là.
Jésus ne parait pas s'être occupé de ces deux aveugles, étrangers sans doute à Capernaüm (IX, 51),
pendant qu'ils le suivirent de la maison du chef de la synagogue à celle qu’il habitait lui-même. C’est seulement quand ils vinrent Le trouver dans sa demeure, qu’il leur demanda s'ils croyaient vraiment qu'il eüt le pouvoir de leur rendre la vue, ainsi qu'ils le priaient de le faire, et que, sur leur réponse affirmave, il les guérit.
Peut-être faut-il chercher la cause du retard qu'il mit à les exaucer par son désir de ne pas encourager ces cris de fils de David par lesquels ils le saluaient, quoique ce ne füt pas encore alors la coutume de le nommer ainsi. Ce nom, que le peuple ne songea
MATTHIEU, IX, 27-31. 47 que plus tard à donner, à Jésus (XIE, 28), pouvait facilement prendre üne signification politique et contribuer ainsi à l’égarement de ceux qui, méconnais: sant la véritable mission du Christ, attendaient de lui, avec le relèvement du trône de David, la restauraon de la nationalité des Juifs (1). Jésus, bien qu'il eût droit à ce nom, né pouvait pas souhaiter qu'on en fit un usage contraire à ses desseins. [Il s’atiribuait de préférence le nom plus général de Fils de Phomme (VITE, 20; IX, 8), duquel 1l à fait des applications si variées, et qui est le plus beau de ses noms, si l’on excepte celui de Fils de Dieu, sous lequel, à son baptême, une voix venue du ciel l’Avait désigné. (EL, 17.)
On explique ordinairement la fin de cette histoire comme si Jésus avait ordonné aux deux aveugles de faire en sorte que personne ne sût qu'il les avait quéris. Mais on ne voit pas pourquoi il aurait voulu que ce miracle-Rà demeurât caché, tandis qu'il ne cessait d’en faire tant d’autres en public. I aurait, d’ailleurs,
(4) « Fils de David. Cetie expression était si ordinaire aux « Juifs, du temps de Jésus-Christ, pour signifier le Messie, qu’elle « était connue même chez leurs voisins. (XV, 22.) Il ne paraît pas « qu’elle ait été en usage dans les premiers siècles de la nation ju « daique, et elle ne se trouve point dans les livres du Vieux Testa- « ment, cé qui peut faire croire qu’elle ést née à peu près dans un « même temps avec l'opinion du règne mondain du Messie (HIT, 2) « et que les Juifs, pour se fortilier dans ceite créance, avaient « consacré au Messie ce titre de Fils de David, qui donnait l'idée « d’un roi terrien et d’un roi même victorieux, comme David « Pavait été. » (Davin WarriN. La Sainte Bible. Amsterdam, 4707. Note sur Matthieu, XI, 23.)
été impossible à ces aveugles de se conformer à une telle prescription : à défaut de leur bouche, leurs yeux ouverts auraient proclamé leur guérison. L’in- Jonction qu'il leur adresse : « Prenez-y garde! que « personne ne sache rien ! » doit donc avoir eu une intention différente. Elle me paraît avoir été motivée par ce titre de fils de David, qu'ils avaient mélé à leurs supplications en le suivant. Jésus ne veut pas qu'ils continuent à faire bruit de sa royale origine, parce qu’elle aurait pu, si elle avait été connue des Juifs avant le temps, les fortifier dans l’attente illusoire de la royauté temporelle du Messie qui leur était promis, et les détourner de la recherche du royaume spirituel, que seul 1l devait fonder.
IX, 32. Aùroüv dE éfepyopévuy, Idol, ToovhvEyxav aTo avOpuTay xwpoy Jauroviémevoy.
33. Kat Ex6An0évroc rod dar poviou ÉAdAnsey © wo. Kat édabpacav ot CyAot, AÉVOVTES ‘ [ér1] odérore dpdvn oûtwc èv To TopañÀ.
34. Of dE Paptotior ÉÀEYoy Ev + dpyovr: rüv daovtwy ÉXÔGNAE TA DAMÉVLE.
IX, 32. Or, après qu'ils furent sortis, voici, on lui présenta un homme muet, démoniaque.
33. Et le démon ayant été chassé, le muet parla. Et la foule était dans l'admiration, disant : Jamais ne s’est vu en Israël ce que nous voyons.
34. Mais les pharisiens disaient C'est par celui qui commande aux démons qu'il chasse les démons.
Tandis que la foule admirait cette guérison, des
pharisiens qui s'étaient, à ce qu'il parait, attachés depuis quelque temps aux pas de Jésus (IX, 11), en prenaient occasion, au contraire, de le calomnier. Ne pouvant nier qu'il eût rendu la raison et la parole
MATTHIEU, 1X, 32-34. 19 à cet homme, ils prétendaient, dans l'espoir de le discréditer auprès du peuple, que ce n’était pas de Dieu, mais de celui qui commande aux démons, comme ils disaient, qu’il tenait le pouvoir qu’il exercat sur les démoniaques. Les pharisiens reproduiront plus tard cette accusation (XII, 22-28); ce sera le moment d'en rechercher le sens et d’examiner ce qu’elle vaut.
Avec ce récit se termine la section du premier Évangile spécialement consacrée aux miracles. J’ai déjà fait remarquer que les derniers se succèdent sans intervalle entre eux, et qu'ils sont, pour ainsi dire, enchaînés les uns aux autres. Nous avons là le tableau animé de l'emploi de quelques-unes des journées du ministère de Jésus en Galilée, avec les imcidents divers, les leçons et les guérisons qui les remplissaient. Matthieu a réussi, en racontant en détail plusieurs de ces miracles, et en les groupant comme il l’a fait, à donner, dès l’entrée de son Évangile, une idée de ce que cette partie de l’activité de son maitre a été. Dispensé par là d’y revenir sans cesse, il pourra se borner désormais à rapporter les faits miraculeux qui ont influé en quelque manière sur le mouvement des esprits ou sur la marche des événements.
Je n’ai aucun doute sur la réalité des miracles de Jésus. Leur certitude résulte pour moi, et de leur parfait rapport avec l’histoire dont ils font partie, et de la valeur des témoignages qui les attestent.
Le rapport des miracles de Jésus avec son histoire est si étroit, que celle-ci ne saurait subsister, si on les en ôtait. Quelques-unes de ses principales instructions ayant été données à propos d’eux, elles devraient disparaître avee ce qui les a motivées; et l’enseignement de Jésus, qui se compose en grande partie de ces traits épars, en serait mutilé dans ce qu'il a d’essentiel. Sa vie aussi ne serait plus la même vie. On ne saurait pas comment se la représenter sans les miracles, puisqu'ils en remplissaient tous les intervalles, et qu’ils servaient souvent à manifester sa pensée et ses sentiments, en même temps qu'ils accentuaient sa personnalité. Ils nous font comprendre, encore aujourd'hui, au moins autant que sa parole, l'accueil enthousiaste qui lui était fait par le peuple, malgré l’opposition de ses adversaires.
Quant aux témoignages rendus aux miracles de Jésus, ce qui frappe surtout en eux, indépendamment de l’autorité des témoins, c’est la simpheité et le ton de vérité des récits qui les contiennent. [ls n’en perdent rien en passant, enrichis de nouveaux détails, d’un Évangile dans un autre, et puis dans un troisième, tandis qu'avec une base historique moins arrêtée, le contraire aurait pu facilement arriver. En outre, bien qu'ils soient là pour eux-mêmes et en tant que miracles, ils n’absorbent pas à ce litre tellement l’attention, qu’on n’en puisse plus avoir assez pour les leçons qu'ils introduisent ; ils les relèvent
plutôt et ils en deviennent ainsi inséparables. Cette
remarque s'applique aux miracles du quatrième
MATTHIEU, IX, 32-94. | o1 Évangile autant qu’à ceux des trois premiers. Malgré les grandes différences de style qu’il y a entre Jean et les autres, ils se ressemblent par le naturel, et l’on pourrait presque conclure de l’absence d’émphase dans leurs narrations, que Jésus ne visait pas à l'éclat dans ses miracles, et qu'il les accomplissait aussi simplement que s’il s'était agi des choses du monde les plus ordinaires. Même quand ils disent que le peuple les admirait, ils n’ont pas l’air d’en être étonnés euxmêmes. | Lorsqu'on se mit à réfléchir sur les miracles, au lieu de se borner à les affirmer, on essaya bientôt de les définir. La plupart des apologistes de la religion chrétienne, d'accord en cela avec Rousseau, y ont vu des changements partiels et momentanés dans l’ordre : de la nature et une suspension de ses lois (1). De nos jours encore, cette définition est assez généralement acceptée, et c’est en elle aussi que ceux qui les ment puisent leurs principaux motifs pour les rejeter. [ls invoquent contre eux, ou plutôt contre la définition qu’on en a donnée, la permanence de Fordre de la nature, et ils les déclarent incroyables et impossibles en tant qu'infractions à des lois dont la constance et la fixité sont établies, de l’aveu de tous,
(4) « Un miracle est, dans un fait particulier, un acte immédiat « de la puissance divine, un changement sensible dans lPordre de « Ja nature, une exception réelle et visible à ses lois. Voilà l’idée « dont il ne faut pas s’écarter, si l’on veut s'entendre en raison- « nant sur cette matière. » (J.-J. Rousseau, Troisième lettre écrite de La montagne.) è
ny MATTHIEU, IX, 32-94.
par l'expérience certaine et continue du genre humain (1).
Mais est-1l donc indispensable, pour conserver aux miracles de Jésus leur haute signification, de les envisager comme une suspension des lois qui président à l’ordre actuel ? Ne répondront-ils pas aussi bien à leur destination, si on se les représente comme ayant eu lieu en vertu d’une loi moms connue, dont le propre, lorsqu'elle se combine avec les lois plus connues qu’on oppose aux miracles, est de modifier l'effet de celles-ci? On ne pourrait pas, en tout cas, se débarrasser avec autant de sans-facon d’une telle explication, puisque la modification de beaucoup de lois de la nature par d’autres lois est un fait aussi certain et aussi constant que celui de l’existence et de la permanence de ces lois.
Quoique les corps en général se meuvent suivant des lois sans rapport avec la volonté, la volonté de-
(4) Cette objection contre les miracles n’aurait pu être faite ni à Olshausen ni à Meyer, qui, tout en les affirmant, se sont refusés, dans leurs commentaires, à les considérer comme des suspensions des lois de la nature :
I. « Hiernach leuchtet schon ein, dass wir denjenigen Begriff « von Wunder nicht zu dem unsrigen machen kœnnen, wornach « dasselbe als eine Suspension von Naturgesetzen betrachtet « Wird.. Das wahre Wunder ist nur ein hœheres Natürliches. » (OLsHAUSEN, Biblischer Commentar. Tome I, page 257. Sur Matthieu, VIIT, 4-4.)
IL. « Übrigens sind die Wunder Jesu nicht als Ereignisse gegen « die Naturgesetzen zu betrachten, sondern als im Nexus der Na- « turgeseize, welcher uns nur nicht nachweisbar ist, begriffen. » (H.-A.-W. Meyer, Xritisch exeget. Kommentar, page 181. Sur Matthieu, VIE, 4.)
MATTHIEU, IX, 32-34, 53 vient, pour les êtres qui en sont doués, le principe du mouvement et du repos : elle ne peut évidemment remplir cet office qu’en vertu d’une loi distincte, qui modifie les lois du mouvement en se combinant admirablement avec elles. Dans toutes les choses qui relèvent de sa volonté, l’homme, pourvu qu’il se trouve dans des conditions normales, ne veut instinetivement que ce qu’il peut : aussi, dans ces limites, peut-il tout ce qu’il veut.
Quelque chose d’analogue me paraît avoir lieu pour les miracles. Saint Matthieu, dans ses récits, rattache expressément ceux de Jésus à des déterminations de sa volonté; mais, à en voir les effets, il doit nécessairement être question sous ce nom d’une volonté plus puissante et plus haute que celle dont les hommes disposent ordinairement. Ce n’est cependant pas une volonté étrangère à notre nature; car les apôtres et un grand nombre de disciples l’ont exercée, pour des fins semblables, avec la même simplicité et la même efficacité. [l est vrai qu’elle y demeure habituellement, comme d’autres nobles facultés, dans un engourdissement profond, et que ce n’est qu'à de longs intervalles que Dieu, à son heure, l’éveille en quelques-uns; mais s’il ne l’éveille que rarement, c’est que c’est précisément à la rareté de ses manifestations qu’elle doit le caractère extraordinaire par lequel elle répond à son but. Bien qu’alors cette volonté fonctionne, aussi bien que l’autre, conformément à une loi, son action est surnaturelle, parce qu’il faut, pour qu’elle se puisse exercer, que Dieu l’évo-
que et en donne conscience, ce qu'il ne fait qu’exceptionnellement, même en ceux qu’il veut employer comme ses instruments. En d’autres mots, 1l faut que Dieu intervienne (1); or, le surnaturel n’est rien autre que son intervention spéciale et directe, quel qu'en soit d’ailleurs le mode, dans les choses d’ieibas.
(4) Célte intervention à été exprimée par un sage païen en des termes auxquels je ne voudrais rien changer : « Comme le corps «est l'instrument de l'âme, dit Anacharsis, l'âme est l'instrument «de Dieu; ét de même que, dans lés divers mouvements du côrps, « Si les uns sont puremeñt mécaniques, la plupart, et lés plus « beaux; sont commandés par l'âme, ainsi l'âme, l’instrument le « plus noble de tous, agit tantôt par elle-même, tantôt par les « ordres de Dieu, qui la meut et la gouverne à son gré. » Il concluait de cette action de Dieu sur l’âme, « que ce qui arrive de « merveilleux est l'effet de la sagesse divine. » Anacharsis admettait, avec Thalès, que les plus grandés et les principales parties du monde ont une àme. Il n’est pas nécessaire que noùs le suivions jusque-là pour accueillir sa pensée. (PLUrARQUE, OEuvres morales : Le Banquet des sept Sages.)