XII
d’autres le cherchent et le trouvent; d’autres encore, en plus grand nombre, qui ne l’ont ni trouvé ni même cherché, y sont comme entraînés par ceux qui s’eflorcent de les y faire entrer. Telle est la signification principale de ces paraboles, liées étroitement entre elles, quoique distinctes. Elles ne nous ont été conservées que par saint Matthieu. Je vais les examiner de plus près.
Les premiers sont représentés par cet homme qui trouve un trésor dans un champ, près duquel il avait sans doute passé bien des fois sans se douter qu'il y en eût un là. Quelqu'un pensera peut-être qu’un heureux hasard le lui a fait découvrir; mais non, c'est Dieu qui a dirigé ses pas vers l’endroit où il est, et qui lui a ouvert les yeux pour le voir. Aussitôt qu'il l’a aperçu, 1l a compris que rien au monde ne le saurait valoir : il se défait donc en hâte de tout ce qu'il a, pour acquérir le champ qui le contient. Le trésor dans le champ, c’est quelque chose du bonheur du ciel sur la terre, ce sont les grâces excellentes et les dons parfaits qui viennent d’en haut, et qui descendent du Père des lumières. Le champ, c'est une manière de penser, une manière de sentir, une manière d'agir et d’être, toute une vie enfin, qu’il faut s’approprier pour posséder avec elle ces grâces, et sans laquelle on ne les obtient pas. Le trésor est, par conséquent, inséparable du champ. Aussi cet homme n’enlève-t-il pas le trésor; il le laisse enfoui à la place même où il l’a découvert et le recouvre, sachant qu’il n’en peut devenir l’heureux
MATTHIEU, XTIT, 44-48. 245 possesseur que s'il achète le champ (1). Les biens qu'il aliène pour l’acquérir, c’est tout ce dont se composaient la vie mal comprise et le bonheur trompeur qui l’avaient satisfait jusque-là. Combien j'en ai vu les abandonner comme lui, tout joyeux, lorsqu'ils ont su où trouver quelque chose de meilleur; et comme lui, ne plus vouloir d’autres possessions, d’autres jouissances, d'autre activité, que celles avec lesquelles ils pouvaient avoir aussi les véritables richesses dont ils avaient, au moment où ils y songeaient le moins, appris à connaître l'existence et le prix!
Le marchand qui cherche de belles perles est le type de la seconde classe de personnes, je veux dire de celles qui cherchent la sagesse, « laquelle vaut « mieux que les perles. » (Proverbes, VITE, 11.) Ces hommes-là, passionnés pour la vérité, s’informent d’elle auprès de tous ceux qu’ils croient capables de la leur enseigner. Mais ils ne recueillent aimsi, quelque nombreux que soient ceux à qui ils s’adressent, que des fragments de vérités, mêlés à de profondes erreurs, avec lesquels nul ne parviendrait jamais à reconstruire la vérité en son entier et à en rétablir l’unité. Qu'on ne s’étonne donc pas de ce que le marchand, quand il trouve enfin la vérité par-
(4) Ge trait, qui a son importance dans la parabole, est tout à fait conforme aux anciennes coutumes des Juifs : « Videtur jure « bebræo thesauri proprietas agri dominum secuta. » (GroTIus.) — Bava Mezia, f. 28, 2 : « R. Emi invenit urnam denariorum…. « Agrum ergo. emit, ut pleno jure thesaurum possideret. » (Cité par Dé Wétte, Méyer et d’autres.)
faite, enseignée par le ciel à la terre, et qui est appelée dans la parabole la perle de grand prix, n'hésite pas à tout vendre afin de pouvoir s’en rendre acquéreur. Il renonce à ses biens pour la perle, comme l’autre homme a renoncé aux siens pour le trésor. Ses biens à lui, ce sont les idées fausses qu’il s'était faites sur tout ce qu’il y a de plus important. Il rompt sans regret avec elles, aussitôt qu'il a appris à connaître Dieu et à se bien connaitre lui-même. Une fois entré dans cette voie, le changement survenu dans sa manière d'envisager les choses s’étend insensiblement à tout. Il en vient peu à peu, s’il a la perle, à ne les regarder toutes qu’au point de vue du ciel. Heureux ceux qui font ainsi; car le royaume des cieux est à eux |
Tous ceux-ci, qu'ils aient ou non cherché le royaume des cieux avant de le trouver, y sont arrivés comme d’eux-mêmes sous la conduite de Dieu, et en quelque sorte un à un; chacun d’eux à son histoire particulière, différente à bien des égards de celle des autres. Il n’en est pas ainsi de ceux de la troisième parabole, ramassés ensemble par le filet, que les pêcheurs d'hommes, au service de Jésus (IV, 19), avaient jeté à la mer. Le filet, c’est leur ministère fidèlement exercé; c’est surtout leur prédication entraînante, qui, comme la seine qu’on tire sur les grèves, enlève indistinctement tout ce qu’elle rencontre, d’où il résulte que quand on y regarde, on s'aperçoit bien vite que tout ce qui a été pris ne mérite pes d’être conservé. Après avoir retiré leurs
Le LE
MATTHIEU, XIII, 44-48; 49, 50. 245 rets, Les pêcheurs examinent tranquillement ce qu’ils contiennent; ils mettent à part ce qui est bon, et ils rejettent dans la mer ce qui ne vaut rien. Ainsi font aussi les pêcheurs d’hommes. Quand les multitudes qui se pressent autour d’eux se laissent entraîner tout entières par l’autorité ou le charme de leur parole, ils n’ont garde d’estimer de même tous ceux qui en font partie. Lom de là, ils ne retiennent auprès d'eux que les croyants sincères. Les autres ont beau les avoir suivis, ils ne sont pas propres à être recueillis dans les églises des saints ; ils sont du monde, et les ministres de Dieu les rendent au monde auquel ils appartiennent encore, en attendant que quelque pêche future les en fasse définitivement sortr, s'ils deviennent propres pour le royaume des CIeUx.
XIII, 49. Oürws Éorat èv rû uvrehela To aivog® ÉehebdOVTOL OÙ GYYEMO XAL GpoptoUot Tobs Tovnpobs x pécou Tüv XaiwV
90. Kat Bahodoty aùtodc els TNY AAuVOY TOÙ mupéc' Ênet Éd rot © xhaudpèos wat 6 Bouyuèc Tov ddévTwy.
XIII, 49. Ainsi en sera-t-il à Ja fin du siècle. Les anges sortiront et sépareront les méchants d’avec les justes,
50. Et ils les jetteront dans la fournaise du feu. Là seront les pleurs et les grincements de dents.
Dans la parabole de l’ivraie, défense est faite par
le maître aux serviteurs d’arracher l’ivraie du milieu du blé. Dans la parabole du filet, les pêcheurs, aussitôt après la pêche, séparent ce qui est bon de ce qui est mauvais, et rejettent ce qui ne vaut rien dans la mer. Les serviteurs et les pêcheurs représentant
également les ministres du Seigneur, on en doit conclure qu’il y à une séparation qu’il leur est interdit de faire, et qu’il en est une autre à laquelle ils sont appelés. Celle pour laquelle ils s'offrent et qui ne les regarde point, a pour objet d’ôter les méchants de ce monde et doit aboutir à leur châtiment. Elle est réservée à d’autres qu'eux, aux anges. Celle qui fait partie de leur emploi est entièrement différente : elle ne consiste pas à ôter les méchants du milieu des bons, mais à ôter les bons du milieu des méchants et à les assembler à part, de peur, s'ils entraient pêle-mêle dans les églises, que les églises et le monde ce ne fût tout un. Le triage qu'il est nécessaire qu'ils fassent, aura pour seul résultat, comme je l’ai dit, de renvoyer les mondains au monde, tandis que la séparation qui sera l'office des anges pré: cipitera les injustes dans la fournaise du feu. Jésus l'avait déjà déclaré aux disciples. (XIIL 41, 42.) Il le leur répète ici dans les mêmes termes, et afin de distinguer mieux encore les deux séparations l’une de l’autre, 1l ajoute que pour celle qui n’aura lieu qu’à la fin du siècle, les anges sortiront tout exprès de leur demeure (1), ce qui ne permet guère de penser à ces pauvres pêcheurs, assis sur le rivage, et occupés à mettre dans leurs vaisseaux ce qu’il y a de bon dans ce qu’ils ont pris.
Je m'étonne que les interprètes aient pu s’y tromper et croire que Jésus, en renouvelant la déclaration
(4) « Videlicet missi à Domino. » (BÈzE.)
MATTHIEU, XIII, 49, 50; 51, 52. 247 qu'il avait déjà faite, a eu l'intention de dire, contrairement au sens naturel de la parabole, dont les détails ne s y prêtent nullement, que le triage fait par les pêcheurs est l’image de celui qui sera opéré par les anges. Une si étrange méprise ne me paraît pouvoir s'expliquer que par la fausse notion sur l’'Eglise universelle accueillie par les catholiques, et par le fait des Églises nationales accepté par les protestants. Les idées qui en sont nées et qui ont prévalu, ont obscurci pour eux cet enseignement si clair du maître.
XIIT, 51. Aéye adroïs 6 XIII, 54. Jésus leur dit : Avez- ’Incodc: Suvhuare radta révra; vous compris toutes ces choses P A£yovouw aûté * Nat, xÜpte. Ils lui dirent : Oui, Seigneur.
52. ‘O DE cire adroïic* Aux 592. Et lui leur dit : Or donc, Toto mäs yoaumateds ualn- tout scribe instruit en vue du tevels els Tv fBacrAcsiay r@v royaume des cieux est semblable obpavüy émotés ot &vbowrw à un chef de famille, qui tire de oixodeonétn, Écrits ExÉdA ME x SON trésor du nouveau et du TOÙ Onoausob abroÿ xauva xat vieux.
Taad.
L'enseignement renfermé dans les paraboles réunies dans cette section avait pour but de mettre les disciples en état de se faire une juste idée de la nature du royaume des cieux, de son origine et de ses destinées. Ce royaume devait sortir tout entier de la semence de la parole du Fils de Phomme tombée sur une bonne terre (1); mais quand elle sera levée, on s’apercevra qu’elle n’a pas été seule répandue, en voyant qu’une mauvaise semence, sursemée par
(4) Parabole du semeur.
le diable, a levé avec elle (1). Le royaume des cieux, d’abord presque imperceptible, n’en grandira pas moins très-rapidement (2). Il s’étendra, pénétrant tout de proche en proche, en vertu de la force qui est en lui (3). Les uns lui sacrifieront tout ce qu'ils ont, parce que, dès qu'ils l’ont vu, ils en ont reconnu l'excellence (4); d’autres, parce que les recherches auxquelles ils se sont livrés les ont convaincus qu'il n’y a rien ici-bas qui le vaille (5). Le royaume des cieux s'accroît d’ailleurs par les efforts constants de ceux qui s’emploient à cette tâche et qui essayent de réunir ses éléments dispersés (6). Ils y réussissent en partie, mais sans que pour cela cesse en ce monde leur mélange avec les éléments contraires (7), parce qu'il faudrait pour qu’il cessât, non pas seulement qu'ils ne fussent pas du monde (Jean, X VIT, 16), mais à la lettre, qu’ils sortissent du monde. (4 Corimthiens, V, 10.) Le jour de la séparation entre les justes et les méchants viendra cependant, et alors, comme Jésus l’avait dit dès le commencement, l'issue de ceux-là sera la vie, mais l’issue de ceuxci sera la perdition. (VII, 13, 14.) Alors aussi le royaume des cieux, arrivé à sa perfection, sera dans sa gloire (8).
(1) Parabole de l’ivraie.
(2) Parabole du grain de sénevé.
(3) Parabole du levain.
(4) Parabole du trésor.
(5) Parabole de la perle de grand prix.
(6) Parabole du filet.
(7) Parabole de l'ivraie.
(8) Explication de la parabole de l'ivraie.
Voilà ce que Jésus s’appliquait à faire entrer dans l'esprit des futurs hérauts de son Évangile, afin de les mettre en état d’en instruire le peuple. Comment auraient-ils pu le seconder ou continuer son œuvre, si, au lieu d'envisager ainsi les choses, ils s'étaient représenté le royaume messianique qu’il venait fonder comme un royaume de la terre ? Pour étabhr à son profit un royaume temporel, il aurait dû s’y prendre différemment et tenir un tout autre langage, que les préoccupations ordinaires du patriote, en l'absence de si hautes visées, suffisent pour inspirer. On en peut juger par la peine que se donnait Socrate pour rendre ceux qui le recherchaient attentifs à ce que le service de la patrie exige de connaissances et d'efforts. Le troisième livre des mémoires que Xénophon lui à consacrés, est surtout rempli d'entretiens où il poursuit ce but. Tantôt Socrate y parle de l’art militaire en maître, s’occupant tour à tour des qualités nécessaires au commandement des armées et des besoins du soldat, du meilleur parti à tirer des diverses sortes de troupes et du choix du terrain le plus avantageux pour combattre ; tantôt 1l y entre dans les détails les plus minutieux sur ce que doivent savoir ceux qui aspirent à gouverner ou simplement à remplir des fonctions publiques. Tout cela était naturel dans sa bouche, parce qu'il devait, en sa qualité de citoyen d’un pays particulier, à quelque hauteur que s’élevassent d’ailleurs ses pensées, se préoccuper sérieusement des intérêts de sa patrie. Aussi, en même temps qu'il s’appliquait
avec un soin extrême à montrer la différence qu'il y a entre le saint et l’impie, entre le juste et l’injuste, entre ce qui est honnête et ce qui est honteux, se donnait-1il la même peine, son biographe en a fait la remarque, pour expliquer ce que c’est qu’un État et un homme d’État, et comment il faut gouverner (1). Mais jamais un mot sur de tels sujets n’est sorti de la bouche de celui qui devait, dès son enfance, être tout entier aux affaires de son Père. (Luc, IE, 49.) Deux épées sont assez pour ses grands desseins (Luc, XXII, 38), et il ne fera allusion aux forces dont il pourrait disposer que pour déclarer qu’il ne veut pas y avoir recours. C’est que le royaume du Dieu de toute la terre qu'il est venu fonder s'accroît par d’autres moyens que les royaumes limités des hommes, qui ne peuvent s’étendre qu'aux dépens les uns des autres.
Il importait infiniment que les disciples en eussent de justes idées. Voilà pourquoi Jésus, après leur avoir expliqué les paraboles qui s’y rapportent, leur demande s'ils ont compris ces choses, et sur leur réponse affirmative ajoute, qu’il faut qu'ils se servent de ce qu’ils viennent d'apprendre de lui, tout comme de ce que Moïse et les prophètes ont autrefois enseigné, pour linstruction qu'ils seront bientôt appelés à donner au peuple. Un bon chef de famille ajoute toujours à ses provisions, et distribue aux gens de sa maison les nouvelles avec les anciennes. Que
(4) XÉNopHoN, Mémoires sur Socrate. Livre I, chapitre r.
MATTHIEU, XHL, 1, 32: 59; 54-58. 251 les scribes que Jésus a daigné instruire en vue ou, comme on peut aussi lire, dans les choses du royaume des cieux (1), fassent de même. Le royaume des cieux doit être une doctrine, pour devenir toujours plus visiblement un fait.
XIIT, 53. Kai éyévero, ôre XIII, 53. Et après cela, Jésus, réhcoev © ‘Insods Tàç tapabéo- quand il eut achevé ces parabohûc tabtas, metoey éxetley. les, s’en alla de là.
Le lieu d’où Jésus partit alors est celui où 1l s’était rendu avec ses disciples, après avoir congédié la foule. (XITI, 36.) Pendant le séjour qu’il y fit avec eux, 1l leur expliqua la parabole de l’ivraie, comme nous l’avons vu, et 1l leur proposa celles du trésor caché, de la perle et du filet. Ces trois paraboles sont les seules dont 1l soit question dans ce verset. Avec le suivant commence un autre fragment qui n’est pas ici à sa vraie place, si l’on a égard à l’ordre des temps, mais que saint Matthieu insère à dessein en cet endroit par le motif que je dirai bientôt.
XIII, 54. Kat EX0ùv etc tv ratpièa alto Édlèaonev aÜTodc 3 = = > (4 €) Th cuvayuyh adrüv, bare
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