‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 18 sur 107 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

17. Et Jésus, reprenant la parole, lui dit : Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car la chair et le sang ne te Font pas découvert; mais c'est mon Père qui est dans les cieux.

48. Et moi aussi, je te dis : Tu es Pierre, et sur celte pierre j'édifierai mon Église, et les portes des enfers ne prévaudront pas contre elle.

49. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Et tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux.

20. Alors il prescrivit à ses disciples de ne dire à personne qu'il fût l’Oint (le Christ).

(4) « Dominus syriace loquens, nulla usus est agnominatione, « sed utrobique dixit Cepha. » (ΒΕΖΑ.)

(2) « Λιδης. (Voir Partie III, page 426, la note 3.) — C'était, chez les Grecs, le nom du séjour des morts considéré dans son ensemble: les bons et les méchants y étaient séparés en des demeures distinctes, les champs Elysées, τὸ Ἠλύσιον πεδίον, et le lieu du châtiment, τὸν χολάσεως y@pov. L'idée que s'en faisaient les Juifs, d'après Luc, XVI, 23-26, a du rapport avec celle-là. Le Hadès n’est donc pas l'Enfer, ce mot, lorsqu'il est au singulier, ne désignant pas en français le séjour des morts dans sa généralilé, mais seulement, suivant la définition de l'Académie, « le lieu destiné au supplice des damnés. » Il y correspond cependant le plus souvent dans nos traductions, et c'est ainsi que les théologiens, égarés par une manière de traduire erronée, sont arrivés à une interprétation du passage auquel cette note se rapporte, que la vraie signification du mot Hadés n'autorise absolument pas. Le Hadès n'est pas l'Enfer, mais les Enfers, le mot enfers, au plurie}, ayant dans notre langue le sens étendu du mot grec. — Le mot “Αιδης (Job, XVII, 43, 46; XXI, 43. LXZ.) se trouve dans le Nouveau Testament aux endroits suivants :

J'ai dit, à l'entrée de cette section, que Jean le Baptiste ayant été mis à mort sans avoir donné l’onction royale à Jésus, les Juifs en avaient conclu qu’il ne pouvait pas avoir été Élie, celui-ci devant, d’après leur interprétation, remplir cet office auprès du Messie. Il en résultait, en outre, pour eux, que Jésus n’ayant pas été oint par Élie, il ne pouvait pas être le Christ qu'ils attendaient.

De là les diverses suppositions que nous avons vues. Les uns prétendaient que Jésus lui-même était Élie, le précurseur du Messie, d’autres qu’il était quelque ancien prophète revenu sur la terre, ou bien encore

Mattbieu, XI, 23; XVI, 48; Luc, X, 45; XVI, 28; Actes, IT, 27, 31; [. Corinthiens, XV, 55; Apocalypse, I, 48; III, 7 (P); VI, 8; XX, 13, 44. Sur son emploi dans le premier de ces passages, voir la 1lle Partie de cet Essai, page 126.

Quant à l'association de mots, les portes du Hadès, ᾿Αἴδαο πύλαι, 08 la rencontre déjà chez Homère (*). Elle est employée par les écrivains profanes pour désigner l’entrée du monde invisible, comme Elsner (Vol. I, pages 77, 78) l’a fait voir par de nombreux exemples. Lorsque les Juifs qui ont écrit en grec en ont fait usage à leur tour, ils n’en ont pas restreint le sens. Les Septante, en traduisant les livres poétiques des Hébreux, se servent des mots les portes de la mort et les portes du Hadés comme répondant les uns aux autres. Ainsi : « Les portes de la mort te furent-elles « découvertes 9 As-tu vu les portes des enfers, δου: » (Job, XXXVII, 47.) L'auteur du livre de la Sapience dit de même : « Tu as la puissance de la vie et de la mort, et ( mènes jusqu'aux x portes des enfers et tu en ramènes, χαὶ χατάγεις els πύλας « dou χαὶ ἀνάγεις. » (Sapience, XVI, 43.) La prière d'Ezéchias, après qu’il fut guéri de sa maladie, me fournira une dernière citation : « J'avais dit, lorsque mes jours allaient être retranchés :

(ἢ Iias, V, 646; ΙΧ, 312. Odyssea, X1V, 156, — Note de C.-G. Heyne sur /lias, IX, 812 : « ”Adou πύλαι sunt in antiquo sermone ipsa domus, « regia Orci, dicta pro locis inferis et ipsa morte. » (Homeri Ilias. Oxonii, 1884. Vol. 1, page 420.)

qu'il élait un nouveau prophète semblable à ceux d'autrefois. Il y en avait aussi qui se persuadaient que l'esprit de Jean, qui venait d’être décapité et que l’on avait à peine descendu au sépulere, habitait en Jésus (1). J'ai déjà dit qu'après la première multiplication des pains dans le désert voisin de Bethsaïde- Juliade, une pensée différente de celles-Rà s’était emparée tout à coup de la multitude au profit de laquelle Jésus avait fait ce miracle. Au lieu de s'arrêter aux gutres suppositions, elle se dit qu’il devait être le Prophète par excellence, l’Erchomenos (Jean, VI, 4, 15), que les Juifs, depuis le temps de Simon

« Je m’en vais aux portes des enfers, ἐν πύλαις δου, je suis s privé du reste de mes années. » (Ésaïe, XXX VIII, 40.) Il aurait pu dire apssi bien, avec le Psalmiste, qu'il avait été « aux portes « de la mort, ἕως τῶν πυλῶν τοῦ θανάτου (Ps. CVI, LAX), ainsi qu'on le dit en français pour exprimer qu’on a été à l'extrésmité. Voir le Dintionnaire de l’Académie. Dans tous les passages cités, les portes du Hadès ne signifient que cela : il est, par conséquent, évident que dans le passage qui nous occupe, le seui du Nouveau Testament où cette association de mots se trouve, il ne peut désigner autre chose, et que c'est à tort que prenant le Hadès pour le lieu des châtiments et pour l'habitation des démons, on a vu dans les portes du Hadès les portes de l'Enfer, point de départ de la déplorable interprétation que l’Académie a popularisée en disant que les portes de l'Enfer ce sont les puissanees de l'Enfer, ou suivant la définition des théologiens, « le règne « du Diable » (Dropari), « les complots et les forces de l’Enfer, « les hérésies et les persécutions. » (Davm Manrin.) Ils prétendent que Jésus affirme ici que toutes ces forces seront impuissantes pour triompher de l'Église et la renverser, rapportant ainsi à son affermissement et à sa conservation en ce monde des paroles qui ne peuvent avoir d'autre but, en laissant aux mots la signification qu'ils ont toujours eue, que de lui promettre que son existence se prolongera au delà de ces portes, dans le monde à venir. (4) Voir ci-dessus, pages 8-45.

MATTHIEU, XVI, (9700. et Maccabde, croyaient appelé à régner un jour sur aux, et auquel la tradition ne donnait pas un précurseur comme au Massie (1). C’est alors que Jésus, sachant que le peuple projetait de l'enlever afin de le faire rai; avait obligé ses disciples à s’embarquer pour les mettre ainsi dans l'impossibilité de faire cause commune avec la foule, et s'était soustrait lui-même à son empressement, déjouant de ces deux manières un plan qui ne pouvait se concilier avec le but qu’il avait an vue, Deux ou trois mois se sont écoulés depuis lors, et le voici revenu dans cette même contrée (Marc, VIH, 22) où il s'était rendu des confins de Magdala par le lac. (XV, 39.) Il s'arrêta peu, à ce qu'il paraît, à Bethsaide, Longeant probablement la rive orientale du Jourdain et celle du lac Méroun que ce fleuve trar verse, 11 s’avança avec ses disciples dans la direction de Gésarée de Philippe, en passant par les bourgades de son ressort. (Marc, VII, 27.) Cette ville se sommait auparavant Panéas, d’une grotte du voisinage consacrée à Pan. Le tétrarque Philippe, l'ayant agrandie, la nomma Gésarée, en l’honneur de Tibère César, et comme il y avait déjà plusieurs villes de ce nom, il y ajouta Je sien, pour la distinguer des autres, Elle était située près des sources du Jourdain, au pied du mont Hermon, qui fait partie de la chaine de J’Anti-Liban. On retrouve son ancien nom de Panéas, qu’elle reprit plus tard, dans celui de Banias, qu’elle porte aujourd’hui (2).

(1) Voir Partie III, pages 89-90.

(2) … « Cæsaream, quæ nunc Paneas diciènr. » (Hrrnonvu.,

Jésus ne recherchait pas à cette époque le séjour des cités. Les évangélistes ne nous apprennent pas qu’il ait été à Césarée. Il semble ne s’être rendu dans la contrée qui en dépend que pour y demeurer dans la retraite et y vaquer à la prière. (Luc, IX, 18.) Ce pays avait fourni, sans nul doute, son contingent aux troupes nombreuses qui, à l'approche de la dernière Pâque, étaient venues le trouver dans le voisinage de Bethsaïde, et dont une partie se rencontra ensuite avec lui à Capernaüm. (Jean, VI, 4, 24.) Il était naturel que Jésus voulût savoir ce qu’on y pensait alors de lui. Quelque chose de l’enthousiasme dont ce peuple s’était montré animé naguère subsistait-il encore chez quelques-uns, ou bien les gens de l contrée, sur le rapport qu’on leur avait fait des paroles qu'il avait prononcées dans la synagogue, refusaient-ils, à l'exemple de ceux qui les avaient entendues, de considérer ses miracles comme des signes suffisants pour croire en lui? (Jean, VI, 26, 30.) Ses disciples devaient avoir eu pendant le voyage (1) mainte occasion de s’en assurer. Il s’informa donc auprès d'eux des suppositions dont il était l’objet, et il put se convaincre par leurs réponses que les émotions diverses tour à tour ressenties par la population n'avaient pas laissé de traces profondes après elles.

Commentar. in Evang. Matthæi, lib. 1, ὁ. xvr, 43. — Sur

Banias, l’ancienne Césarée de Philippe, voir SauLcy, Fogage en

Syrie et autour de la mer Morte, tome II, pages 554 et suivantes,

et En. pe Pressensé, le Pays de l'Évangile, pages 247-221. (4)... καὶ ἐν τῇ ὁδῷ. (Marc, VII, 27.)

MATTHIEU, XVI, 13-20. ; 83 Le peuple continuait à parler de Jésus ainsi que nous avons vu qu'il le faisait après la mort de Jean (Luc, IX, 7, 8), avec cette différence seulement que plusieurs de ceux qui le considéraient comme l’un des anciens prophètes revenu en ce monde, donnaient un nom à ce prophète : c'était Jérémie, à les en croire; certaines croyances entretenues par les Juifs pouvaient autoriser cette superstition à leurs yeux (4). Il ne parait pas, du reste, qu’on en fût revenu encore à parler de Jésus dans ce pays comme du Fils de David, ce qui avait été, avant la décapitation de Jean, l'une des manières les plus habituelles de le désigner. Quant aux apôtres, ils avaient beau savoir que leur maître descendait de ce prince, cette connaissance n'aurait pu leur donner aucune idée de la nature de l royauté pour laquelle il était né. (Jean, XVII, 36, 1.) Aussi, en même temps qu'il les instruisait avec beaucoup de soin de la spiritualité du royaume des cieux, s’appliquait-il à leur faire comprendre à quel ütre il en était le roi. Saint Matthieu ne nous a pas fait assister aux progrès de ce second enseignement avec le même détail qu’à ceux du premier. Il se borne

(1) On lit au second livre des Maccabées, Il, 4-7, que Jérémie, vers le temps de la captivité de Babylone, cacha l’arche dans une caverne de la montagne où Moïse était monté avant sa mort, et qu'il défendit d’en marquer le lieu. On en avait conclu qu'il reviendrait lui-même pour le faire connaître. Voici ce que le rabbin Joseph Ben Gorion disait de lui : « Jeremias iratus juravit : « Nemo hominum sciet locum donec venero ego et Elias propheta, « famulus Domini; tunc restituemus arcam intra sanctum sanc- « torum, etc. » (Pauzus, Exegetisches , Iandbuch, tome 1],

page 399.)

presque à nous montrer toute formée la conviction à laquelle Jésus amena ses disciples. à cet égard. Nous la trouvons exprimée dans la réponse de Pierre à cette autre question de son maître : « Et vous, qui « dites-vous que je suis? » —-question par laquelle, après lés avoir interrogés sur ce qu'on disait autour d'eux, il lèur démandait compte de Îeurs propres pensées.

Le titre de Fils de l’homme qu'il s'était souvent donné, et par lequel il venait encore à l'instant même de se désigner, les pouvait mettre sur la voie de ls réponse qu’il attendait d'eux. Il devait leur rappeler, en effet, les déclarations que ce nom avait introduites et qui étaient destinées à leur en apprendre la hauit signification. Jésus leur avait dit, il est vrai, que le Fils de l'homme n'a pas où poser sa tête (VIII, 20); mais il leur avait dit aussi qu'il est lé maître dt sabbat institué par la loi de Dieu (ΧΙ, 8), qu’il a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés (IX, 6), et qu’à la fin de ce siècle-ci il enverra ses anges ôter de son royaume, avec tout ce qui occasionne les chutes, éeux qui commettent l’iniquité, pour les jeter dans là fournaise du feu, tandis que les justes brilleront alors comme le soleil dans le royaume de leur père. (XI, 40-43.) C’étaient à des affirmations positives sur Ha nature de son office; après 65 avoir entendues de δὰ bouche, il fallait nécessairement en tenir compte si l’on voulait demeurer son disciple, et comme les divers noms qui lui étaient donnés par la foule étaient inconciliables avec de telles attributions, on était ap-

MATTHIBU, XVI, 13-20. 95 pelé par ces attributions mêmes à sé foire du Fils de l’homme une idée avec laquelle elles se pussent conciher. Jésus était venu en aide pour cela, par d’autres déclarations, à ceux qui le suivaient. En même temps qu’il se nommait le Fils de l’homme, il n'avait cessé de parler au peuple de son Père dans les cieux. Nous en avons rencontré plusieurs exemples dans cet Évangile. (VII, 91 ; X, 32; ΧΙ, 21; XV, 13.) Il y a, de plus, dans celui de saint Jean toute une série de leçons du Seigneur destinées à établir qu’il y a idenüté entre le Fils de l’homme et le Fils de Dieu. (Jean, I, 49, b1 ; ΠΙ, 13-18; V, 27, 17-48:) Elles auraient été moins à leur place dans le prémier Évängile que dans le quatrième; en raison des plans différents de leurs auteurs ; mais tout en ayant pour but esséntiel de servir le desséin de Jean (Jean, XX, 31), elles peuvent nous aider à comprendre comment les apôtres en sont venus peu à peu à rendre à Jésus le témoignage enregistré ici par Matthieu.

Aussitôt après son baptême, quelques-uns de ceux que le Seigneur invita plus tard à le suivre, ayant reçu une vive impression de ce que le Précurseur, qui avait entendu la voix du 616] le notnmer le Fils de Dieu, disait de lui, se persuadèrent qu’il était le Messie (Jean, 1, 41), et c’est évidemment sois l'empire de eette préoccupation que l’un d'eux lui dit: « Maître, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi « d'Israël, » (Jean, I, 49.) Cette association de titres ious apprend ce qu’ils entendaient par le nom de Messie ou de Ghrist qu’ils donnaient à Jésus. Quoi-

qu'ils le saluent du beau nom de Fils de Dieu, le Christ n’était alors rien de plus pour eux que le roi attendu des Juifs, qu’ils croyaient devoir relever le trône de David. Aussi Jésus n’attribue-t-il pas à leur hommage un sens plus étendu que celui qu’il a réellement. Il le réduit à ce qu’il vaut en parlant de lui même dans sa réponse, non comme du Fils de Dieu, ainsi qu'ils l'avaient fait, mais simplement comme du Fils de l’homme. C'est la première fois qu’il a employé ce terme. Ses disciples devaient apprendre à le connaître en cette qualité, en y attachant la signification qu'il leur enseignerait, avant de pouvoir arriver à le connaître véritablement comme le Fils de Dieu. Quant aux enseignements plus directs de Jésus auxquels j'ai renvoyé, les disciples ne se les approprièrent d'abord que très-imparfaitement. Ainsi, lorsqu'ils s’écrièrent, après l'avoir reçu dans leur barque, quand il vint à eux marchant sur les eaux: « Vraiment, tu es fils de Dieu » (XIV, 22, 23), ce n'était évidemment que sa puissance sur la nature qu'ils songeaient à célébrer. Le discours de Jésus dans la synagogue de Capernaüm apprit plus tard aux apôtres à regarder à ce qu’il y avait d’essentiel dans sa personne et dans sa mission. On peut juger des progrès que cette instruction leur fit faire par la réponse de Simon-Pierre à Jésus qui avait demandé aux douze s'ils ne voulaient pas s’en aller comme d’autres disciples qui s’étaient retirés de lui: « Sei- « gneur, à qui irions-nous? Tu as les paroles de la « vie éternelle, et nous avons cru et nous avons connu

MATTHIEU, XVI, 13-20. 97 « que tu es le Saint de Dieu (1). » (Jean, VI, 67-69.) Leurs pensées s’étaient donc tournées enfin vers la vie éternelle, et ils firent aussitôt un grand pas dans sa connaissance, ainsi que cela résulte de l’exclamation de Pierre.

Ils en firent d’autres assurément durant le temps qu'ils passèrent, à partir de ce jour, avec leur maître, en divers lieux dans la retraite. Les progrès de Simon-Pierre paraissent avoir été beaucoup plus marqués que ceux de ses compagnons. En effet, tandis qu'ils s'étaient tous empressés de répondre, lorsque Jésus les avait interrogés sur les suppositions du peuple au sujet du Fils de l’homme, ils se taisent tous quand il leur demande ce qu’eux-mêmes ils pensent de lui, et c’est Simon-Pierre seul qui lui répond : « Tu es l'Oint (le Christ), le Fils du Dieu

(1) Il y ἃ dans le texte reçu : « Nous avons cru et nous avons « connu que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (Jean, VI, 69.) Si cette leçon était la vraie, il en résulterait d’après Jean, que Pierre avait déjà rendu à Jésus, au nom des douze, à la suite du discours prononcé par son maître dans la synagogue de Capernaüm, le témoignage qu'il ne lui rendit, suivant Matthieu, en son propre nom qu'après son arrivée dans la contrée qui dépend de Césarée de Philippe. (XVI, 46.) Mais cette leçon n’est pas celle des plus anciens manuscrits. Voici la leçon du manuscrit du Vatican, traduite par M. Rilliet : « Et nous, nous avons cru et « nous avons connu que c'est toi qui es le Saint de Dieu. » Le Codex Sinaïticus ἃ de même : Καὶ ἡμεῖς πεπιστεύχαμεν χαὶ ἐγγώχαμεν ὅτι σὺ εἶ ὁ ἅγιος τοῦ Θεοῦ. Avec ceute leçon, qui me parait devoir être préférée, il y a progrès de l’exclamation des disciples dans la barque (XIV, 33) à la déclaration faite par Pierre en leur nom à Capernaüm (Jean, VI, 69), et progrès encore de cette déclaration à la confession de Pierre à Césarée de Philippe. (XVI, 46.)

iv. 1

« vivant. » Nathanaël, nous l’avons vu tout à l’heure, avait aussi donné, longtemps auparavant, le nom de Fils de Dieu à Jésus; mais il y avait ajouté aussitôt celui de roi d'Israël. (Jean, I, 49.) C’était le nommer fils de Dieu dans le sens où Salomon, avant sa naissance, avait été appelé ainsi par l'Éternel, alors qu'il promit à David son père d'accorder à l'enfant qui allait naître un règne paisible et prospère (4). Ici rien de pareil. Lorsque Simon-Pierre, instruit par les leçons de Jésus des attributions du Fils de l’homme, lui dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, » ἱ attache à ces derniers mots une signification tout autre que celle qu’ils avaient eue pour Nathanaël, la vraie signification qu’il y fallait attacher en parlant de Jésus. On n’en peut douter après avoir entendu la réponse que le Seigneur lui fait: « Tu es heureux, « Simon, fils de Jonas; car la chair et le sang ne te « l’ont pas découvert; mais c’est mon Père qui est « dans les cieux. » Il résulte clairement de là que la conviction que l’apôtre a voulu exprimer est réellement celle à laquelle le maître désirait amener ses disciples.

On interprète ordinairement ces paroles en disant que «la chair et le sang, ce sont les raisonnements « que les hommes sont capables de faire d’eur-

(4) David dit à Salorson : « ... La parole de l'Éternel m'a été « adressée et il m'a dit : ... Voici, un 815 va te naître. 11 me « sera fils, et je lui serai père; et j'affermirai le trône de 500 « règne sur Israël à jamais. » (I. Chroniques, XXII, 7-40.) — « Je me le suis choisi pour fils, et je lui serai père. » (/béd., XXWVIL, 6.)

« mêmes par les seules lumières naturelles (1), » et l'on en conclut qu’elles signifient que la confession que Simon venait de faire n’ayant pu lui être inspirée par aucune sagesse humaine, it faut l’attribuer à une révélation intérieure de Dieu. Mais est-ce bien là ce que Jésus a voulu dire? La chair et le sang désignent ailleurs la nature humaine (Hébreux, Il, 14), à laquelle Jésus a aussi participé. (Jean, I, 14; Romains, VIL, 3; Philippiens, 11, 7.) Pourquoi en serait-il autrement en cet endroit? Si, en répondant à Jésus, Simon avait regardé, comme tant d’autres (XII, 23), à sa descendance charnelle, à la chair et au sang dont il était issu (Actes, II, 30), il lui aurait dit : « Tu es « le Christ, le Fils de David. » (XXII, 42.) Mais il n’a regardé qu'à son Père céleste, et voilà pourquoi il a pu s’écrier : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Cette interprétation, qui me paraît la vraie, s’accorde très-bien avec celle donnée, vers le milieu du quatrième siècle, par saint Hilaire de Poitiers, dans le plus ancien commentaire des pères latins sur l'Évangile selon saint Matthieu que nous possédions : « Pierre, dit-il, examina avec soin les termes de la « question posée. Le Seigneur avait dit : Qut disent a les hommes que je suis, moi le Fils de l'homme? La vue « de son corps donnait la certitude qu’il élait fils « d'homme. Mais en ajoutant : Qui disent-ils que je « suis 7 il faisait entendre, qu'outre ce qui en lui se (4) D. Mann, La Sainte Bible expliquée par des notes de

théologie et de critique. In-folio. Amsterdam, 4707. Tome 11, page 209.

« pouvait voir, il y avait autre chose encore à per- « cevoir ; car il était le Fils de l’homme. Quel juge- « ment désirait-il donc qu’on exprimât sur lui? Ce n’était pas, je pense, ce qu'il en avait déclaré luimême. Sa question se rapportait à ce qui était caché et devait être embrassé par la foi des croyants. Et certes ce fut une belle récompense que celle qu'obtint la confession que Pierre fit, parce qu'il avait vu en l’homme le Fils de Dieu! Heureux est celui qui fut loué pour avoir voulu voir et pour avoir vu 66 qui est plus qu'humain, ne regardant pas à ce qui était de la chair et du sang, mais considérant le Fils de Dieu révélé par le Père céleste, « et qui a été jugé digne de reconnaître le premier « ce qu'était le Christ de Dieu (1). »

Simon-Pierre, dans le témoignage qu’il a rendu au Christ, au lieu de rappeler qu’il est « né de la race de « David selon la chair, » ne s’est préoccupé que d’une

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