‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 19 sur 107 · AR A AR RAR A A · texte numérisé non relu

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(4) « Sed Petrus conditiones propositionis expenderit. Dominus « enim dixerat : Quem me homines esse dicunt, filium hominis? « Et certe filium hominis contemplatio corporis præferebat. Sed « addendo, quem me esse dicunt, significavit præter id quod in 86 « videbatur, esse aliud sentiendum : erat enim hominis filius. « Quod igitur de se opinandi judicium desiderabat ? Non illud « arbitramur, quod de se ipse confessus est : sed occultum erat « de quo quærebatur, in quod se credentium fides debebat exten- « dere. Et dignum plane confessio Petri præmium consecuta est, a quia Dei filium in homine vidisset. Beatus hic est, qui ultra « humanum oculos intendisse et vidisse laudatus est : non id quod « CX Carne et sanguine erat contuens, sed Dei filium cæleslis « Patris revelatione conspiciens : dignusque judicatus, qui quod « in Christo Dei esset, primus agnosceret. » (HiLan. Picray., In Matthæum Commentarius. Canon XVI.)

MATTHIEU, XVI, 19-20. 101 seule chose, c’est qu’il est « fils de Dieu selon l'esprit « de sainteté. » (Romains, I, 3, 4.) Il ἃ discerné l’essentiel, et voilà de quoi Jésus le félicite, le nommant, à son tour, non pas seulement du nom qu'il tenait de son père, mais de ce nom de Pierre, qui se rapportait à sa vocation céleste, et duquel le Seigneur lui avait annoncé précédemment qu'il serait appelé. (Jean, I, 42.) Il y a droit, à la suite de la confession de sa foi qu’il vient de faire. D'autres, après lui, croiront comme lui et deviendront comme lui dés pierres de l'édifice que Jésus veut élever ; mais il en est la première pierre, et le nom de Pierre, en tant que nom prophétique, lui appartient exclusivement. Aussi, de même que ce n’est qu'à lui seul que son maître avait dit autrefois : « Tu seras appelé Pierre, » est-ce à lui seul qu'il dit maintenant : « Tu es Pierre, cet sur cette pierre j'édifierai mon Église (1). »

(1) Les plus anciens interprètes n’ont appliqué qu’à Pierre ces paroles. On ne trouverait pas un mot dans leurs écrits qu’on pût alléguer à l'appui de la thèse que Jésus, en les lui adressant, a voulu établir la Papauté. Cette interprétation, longtemps inconnue à la tradition, n’a été proposée ou plutôt imposée au monde, que quand ceux à qui elle pouvait profiter se sont crus assez forts pour ἰἢ faire prévaloir. Il est certain qu'elle était ignorée d’Origène au troisième siècle, de saint Hilaire de Poitiers au quatrième, de saint Jérôme et de saint Jean Chrysostome, qui ne sont morts que vers le commencement du cinquième ; car, appelés tous les quatre, non en passant, mais dans des travaux suivis, les trois premiers dans leurs commentaires, le dernier dans ses bomélies sur l’ensemble de l'Évangile selon saint Matthieu, à dire quel était le sens des mots Tu es Pierre, qui ne se rencontrent que dans cet Évangile, ils n'ont pas écrit une seule ligne qui soit de nature à y rattacher le prétendu pontificat universel des évêques de Rome, qu’on soutient avoir commencé avec saint Pierre, et que personne ne connaissait

Son Église ! Peut-être sommes-nous si bien accoutumés à l’usage banal qu'on fait aujourd’hui de ce mot, qui ne se trouve que deux fois dans les Évangiles (XVI, 18; XVIIT, 17), que nous n’essayons pas même de nous représenter ce que les apôtres durent penser en entendant Jésus le prononcer alors pour la première fois. Il ne leur était pas inconnu ; car on le donnait, dans les temps anciens, aux assemblées des Hébreux, (Michée, II, 5. LXX.) Mais ici il s'agissait d’une institution entièrement nouvelle et qui même n'existait pas encore, puisque Jésus la comparait à un édifice qu'il voulait construire, et dont il n'avait que la première pierre à sa disposition (1), Quelle idée devaient-ils s’en faire? Aucun d'eux sans

de leur temps. Voir les passages auxquels je renvole : Onicex., Comment. in Evang. Matthæi. — Higar. Picrav., In Matthæum Commentarius. Canon XVI. — Eus. HigroN., Commentar. in Evang. Matthæi, lib. ΠΙ, ὁ. xvr. — Canysostome, LIVe Homélie sur l'Évangile de saint Matthieu. Traduction de P.-A. de Marsilly.

(4) « Ἐκχχλησία. Notat quemcunque cœtum, 6 promiscua mnl- « titudine convocatum; sive sit confusus, sive ordinatus, sive « politicus, sive sacer. — Suidas. Ἐχκχλησίαν συναγωγὴν ὄχλου. » (Scazevswer.) Le mot est employé par les Septante aux endroits où il y ἃ dans nos versions : ... n’entrera pas dans l'assemblée de l'Éternel, εἰς ἐχκλησίαν xuplou. (Deutéronome, XXII, 1, 3, 3,8. LXX.) 11 désigne quelquefois dans le Nouveau Testament une assemblée tumultueuse ou régulière du peuple : Actes, XIX, 82, 39. Mais la signification du mot ἔχχλησία qui a prévalu est celle qui a reçu, de l'usage que Jésus en ἃ fait ici, une sorte de consécration. Voir Actes, IT, 47; I. Timothée, ΠΙ, 45: Hébreux, XII, 23. 11} est question dans ces passages du corps entier des disciples du Christ. Les églises locales, les églises territoriales et les églises confessionnelles sont des faits postérieurs, dont on n’a pas à s'occuper en étudiant les Évangiles.

MATTHIEU, XVI, 139-20. 108 doute n'aurait su le dire, et la déclaration du Seigneur sur l'Église ne dut les remplir que d’un grand étonnement. Simon lui-même ne la comprit sans doute que plus tard ; mais alors il en donna une parfaite explication, comparant le peuple de l'Église à des « pierres qui vivent, » λίθοι ζῶντες, et qui, en étant ajoutées les unes aux autres, deviennent une «maison spirituelle, » ou, comme 1] le dit sans image, « une nation sainte » et «un royal sacer- « doce. » (1. Pierre, IT, 5, 9.) Voilà ce qui distingue ce peuple de tous les peuples et le royaume du Christ de tous les royaumes. Toutefois, ce n’est pas cela seulement; car, après avoir dit à Pierre, que sur cette pierre, qui en est comme le point de départ, il édifiera son Église, Jésus ajoute : « Et les portes des cenfers ne prévaudront pas contre elle. » C'est comme s’il avait dit : Formée en deçà du sépulcre, elle se retrouvera tout entière au delà.

L'existence des nations, comme celle de toutes les autres associations d'hommes, est limitée à la terre ; aucune d'elles ne se retrouvera de l’autre côté de la tombe; mais l'Église, recrutée ici-bas au sein de tous les peuples pour être le peuple de Dieu, ne doit point y finir : tous ceux qui en auront fait partie durant la vie présente continueront, comme les membres d'un même corps, à être unis entre eux dans les cieux et y seront éternellement l’Église, en sorte que la mort et le sépulcre, ces portes qui séparent notre monde du monde invisible, et devant lesquelles se dissout tout ce qui n’est que pour un temps, ne

pourront rien contre elle. Le ciel est assuré collectivement à l’Église comme il l’est individuellement à chaque fidèle, et c’est là sans doute l’une des raisons de ce beau nom de royaume des cieux qui lui a été donné. L’apôtre qui a, le premier, discerné dans le Christ le Fils du Dieu vivant, est le premier aussi qui sera employé à rapprocher les uns des autres ceux qui, de quelque part qu’ils viennent, rempliront les conditions exigées pour y avoir accès. Tel est le sens de la promesse que le Seigneur lui a faite en lui disant : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. « Et ce que tu auras lié sur Ja terre, sera lié dans « les cieux; et ce que tu auras délié sur la terre sera « délié dans les cieux (1). » En d’autres mots, l’al-

(4) La valeur de ὅ ἐὰν dans ce verset, et celle de ὅσα ἐὰν dans le passage parallèle, XVIIT, 48, ἃ besoin d'être fixée; en effet, malgré la forme du neutre, ils peuvent signifier également fouf | ce que et lous ceux que. « Le neutre, au singulier et au pluriel, « dit Winer, est quelquefois employé quand il s'agit de personnes, « alors qu’on veut donner à l'affirmation une signification tout à « fait générale. » A l'appui de cette remarque, il cite les exemples suivants : IT. Thess. Il, 6, τὸ xatéyov οἴδατε, à rapprocher de ὃ xatéyuv, verset 7. — I. Cor. 1, 27, 38, τὰ μωρὰ, τὰ ἀσθενῆ, τὰ ἐξουθενημένα, en même temps que τοὺς σοφούς. — Hébreux, VII, 7, τὸ ἔλαττον ὑπὸ τοῦ χρείττονος εὐλογεῖτδι. — Jean, VI, 37. — Ï. Jean, V, 4, à comparer avec le verset 4. — Dans le verset 32 de Romains, XI, Συνέχλεισε γὰρ ὃ Θεὸς τοὺς πάντας εἰς ἀπείθειαν, ἵνα τοὺς πάντας ἐλεήσῃ, plusieurs manuscrits ont le neutre au lieu du masculin, D et Ε τὰ πάντα, et F et G πάντα, au lieu de τοὺς πάντας. La Vulgate s’y est conformée en traduisant : Conclusit enim Deus omnia (et non omnes) in incredulitaten. (Voir aussi Matthieu, XVIII, 44.) Winer, à la suite de ces exemples de l'emploi du neutre en parlant des personnes, recueillis dans le Nouveau Testament, exemples auxquels je me crois autorisé à ajouter Matthieu XVF, 49, en cite d’autres empruntés à Thucy-

MATTHIEU, XVI, 12-20. 105 liance sainte qu’il commencera à opérer entre ceux qui sont propres au royaume des cieux, subsistera dans l’économie future, tandis que les fausses alliances, sectes ou religions dont le Saint-Esprit n’était pas le lien, qu'il aura fait cesser (VIII, 11, 12), ne pourront pas s’y reformer. Il est à peine nécessaire de rappeler avec quel éclat, peu de temps après l’ascension de Jésus, la promesse faite ici à Pierre a été réalisée, lorsque trois mille Juifs d’abord, venus de diverses contrées à Jérusalem pour y célébrer la fête de la Pentecôte, et bien d’autres à leur suite, gagnés par ses appels et ajoutés de jour en jour à l’Église,

dide, 3, 44, et à Xénophon, Anab. 7, 3, 44. (WinEn, Grammatik des neutestamentlichen Sprachidioms. Leipzig, 4864. Page 204.)

Le savant jésuite Maldonat avait déjà fait, au seizième siècle, sur Jean, VI, 37, une remarque qu'il ne sera pas inutile de citer après celle de Winer : « Quod neutro dixit genere, Omne quod (πᾶν à) « dat mihl Paler potius quam omnes, quemadmodum dicendum « videbatur, cam de hominibus loqueretur, recte videtur Rupertus « indicare, eo pertinere, ut majorem significet universitatem. » (Commentarsi in quatuor evangelistas, col. 692.) Maldonat explique par le même motif l'emploi du neutre au verset 39, où plusieurs traducteurs l'ont fait disparaître.

Mais si ὅ ἐὰν et ὅσα ἐὰν servent à désigner des personnes, et non des choses, dans les deux versets qui nous occupent, il n’est plus nécessaire de rechercher péniblement ce qu'il faut entendre par les verbes δέειν et λύειν avec lesquels ils y sont mis en rapport. Lightfoot ἃ entrepris d'établir par l'usage que les rabbins font souvent de deux verbes hébreux qui y correspondent selon Jui, que lier c’est déclarer défendu, et que délier c’est déclarer légal et permis. (LieurrooT, Horæ hebraicæ et talmudicæ. Oxford, 4859. Vol. II, pages 236-241.) D'autres ont vu dans ces paroles le pouvoir de refenir et de remettre les péchés, de refuser ou de donner l’absolution. D'autres encore ont réuni les deux choses : « Jésus-Christ donne à Pierre tout pouvoir de e déclarer dans la nouvelle loi ce qui était péché et ce qui ne

ne formèrent plus tous ensemble qu’un cœur et qu'une âme (Actes, IT, 9-14, 47; IV, 39); et plus tard, d’une autre manière encore, lorsque, malgré l'interdiction faite aux Juifs d’avoir aucune liaison avec les étrangers (Actes, X, 28), les premiers Gentils craignant Dieu et s’adonnant à la justice furent, aussi bien qu'eux, sur l’ordre exprès de Dieu, reçus par Pierre dans l'alliance nouvelle, qui devait remplacer l'ancienne, pour n'être, au sens spirituel, qu'un seul peuple, un seul corps, un seul homme nouveau, par leur union sainte dans un même esprit. (Éphésiens, II, 11-22.)

« l'était point, et d'en absoudre, » dit Richard Simon dans les votes de sa version du Nouveau Testament. Tout cela est forcé; mais ce qui est énorme, c’est l'interprétation de Boniface VIN, si ardent, dans ses querelles avec Philippe le Bel, à revendiquer pour les papes le droit de déposer les souverains. Il s'appuie, dans la bulle Unam sanciam, sur cette déclaration du Seigneur à Pierre : Tout ce que tu lieras, etc., pour soutenir que « si la puissance « terrestre dévie, elle doit être jugée par la puissance spirituelle, » en d’autres mots par les pontifes romains, successeurs de Pierre, à qui la puissance spirituelle ἃ été donnée pour lui et pour eux, et que leurs décisions sur la terre seront ratifiées dans les cieux. Rien, dans ces interprétations diverses, ne saurait être justifié par la signification naturelle des mots. On les prend, au contraire, dans une de leurs acceptions les pins ordinaires en paraphrasant ainsi le passage : « Tous ceux que tu auras liés ou unis entre eux « sur la terre seront liés ou unis dans les cieux, et tous ceux que « lu auras déliés ou séparés les uns des autres sur la terre seront « déliés dans les cieux. » Déliés ἃ ici le sens de séparés dans cette déclaration de l'Éternel à Jérémie : « Si tu sépares ce qui « est précieux de ce qui est méprisable, tu seras ma bouche. » (Jérémie, XV, 19.) — Voir I. Corinthiens, VII, 27, pour l'emploi simultané de δέειν et de λύειν dans un sens qui se rapproche beaucoup de celui que j'attribue [Οἱ à ces deux verbes: et pour δέειν seul, le verset 39 du même chapitre et Romains, VIT, 2.

Ces grands faits correspondent ἃ la mission si s0lennellement donnée à Pierre, et qui devait bientôt être donnée aussi ἃ ses compagnons d'œuvre.

(ΧΥΠῚ, 11, 18.) Jésus n'avait pas cessé de les y préparer depuis le commencement de son ministère (V, 20; VITE, 11 ; XIE, 32. ΧΙΠ; XV, 14); et si nous yavons pris garde, nous trouverons tout simple d'attribuer aux mots lier et délier la signification que je viens d'indiquer, et par laquelle ils se rattachent au reste de la déclaration du Seigneur (1).

Avec cette interprétation, tout dans celle-ci se tient et s’enchaîne naturellement, malgré la diversité des images employées, en sorte que toutes ses partes sont dans un rapport étroit les unes avec Îles autres. Nous ne déchirons donc pas cette page de notre Évangile, ainsi qu'on a accusé récemment les

(1) « Toutes les liaisons et les alliances qui naissent de 8 « chair et du sang, dit Saint-Cyran, se perdent par la rupture de « celle qui est entre l’âme et le corps; et Îl n'y aura que les « liaisons et les alliances qui sont nées du pur esprit de Dieu et « de sa génération divine qui se conserveront éternellement dans « le ciel, où la chair et le sang, et tout ce qu'ils auront produit « ici, n'aura nulle entrée. Peu s’en faut que je ne m’attendrissé « en vous disant ceci, voyant l’aveuglement dans lequel vivent « les hommes, qui semblent faire tous leurs efforts pour rendre 4 éternel, même après leur mort, ce qui n’est que temporel, et «“ rendre temporel durant leur vie ce qui est éternel. » (Lettre à M. Guillebert. Chapitre XX, 'page 197.) — Saint-Cyran combat dans ce passage le préjugé de la noblesse; mais la portée de ses remarques va beaucoup plus loin. Certes, il ne songeait pas, en parlant ainsi, À expliquer les mots lier οἱ délier, et cependant il le fait admirablement À son insu, empruntant jusqu'aux mots dont il se sert à notre texte, dont le vral sens, bien qu’il ne songeñt pas à l'interpréter, s'imposait à son esprit en écrivant ces lignes.

Églises chrétiennes indépendantes de l’Église romaine de le faire, parce qu’elles se refusent à y voir l’institution de la Papauté, que les docteurs de cette Église affirment y être contenue, sans avoir jamais entrepris sérieusement de le démontrer (1). Bien loin de songer à la déchirer, nous la retenons au contraire avec grand soin, la regardant à la fois comme le point culminant vers lequel tend tout ce qui la précède dans l'Évangile selon saint Matthieu, et comme l’introduction nécessaire à tout ce qui la suit.

Jésus s'était montré satisfait du témoignage que Pierre lui avait rendu, et il en avait pris occasion de lui déclarer ce que serait le royaume duquel, en tant que Christ, il était né pour être le roi. (Jean,

(1) Cette accusation est du P. Gratry. Il reproche aux Églises séparées de l'Église romaine de déchirer la page qui contient les paroles que nous venons d'étudier, et cela parce qu’elles n'ont pas une INSTITUTION, une doctrine, un esprit qui la représente. (Commentaire sur l'Évangile selon saint Matthieu, Partie Il, pages 31-33.) Mais ces paroles n'ont été adressées qu'à Pierre seul, ainsi que Bossuet ἃ pris soin de le faire remarquer dans son Sermon sur l'Unité de l'Église, afin d'élever Pierre au-dessus des autres apôtres : « C’est un seul, dit-il, qui parle à un seul : « Jésus-Christ, fils de Dieu, à Simon, fils de Jonas. » 5] résulte de là qu’il n’a pas parlé aux compagnons de Pierre, il en résulte évidemment aussi qu'il n'a pas parlé davantage à ceux qu'on prétend avoir succédé à Pierre sur le siége de Rome. C’est donc en vain que Bossuet s’écrie : « Pierre vivra dans ses successeurs. » Les paroles que Jésus n'a adressées qu’à lui seul ne peuvent, quel qu'en soit le sens, avoir eu pour but de fonder une institution : « On appuie le droit sur le fait, a dit M. Vinet, au lieu « d'appuyer le fait sur le droit, c'est-à-dire que ne pouvant « autoriser par les textes un établissement humain, on prend le « parti d'interpréter les textes d’après cet établissement. » (Noupelles Études évangéliques : Simon-Pierre. Premier Discours.)

MATTHIEU, XVI, 13-20. 109 XVIIL, 37.) Ce devait être, nous l'avons vu, un royaume commençant sur la terre et continuant d'exister dans les cieux. Pour être roi d’un tel royaume, il ne suflisait pas d’être fils de David; il fallait, de plus, être le Fils du Dieu vivant; et c’est parce que Pierre l'avait salué de ce nom, lui le Fils de l'homme, en y atlachant enfin la signification la plus élevée, que Jésus a pu lui parler comme il vient de le faire. | L'entretien avait eu lieu en présence des autres disciples. Les voilà donc bien instruits, et cependant, au lieu de leur laisser croire que c’est assez pour qu'ils puissent 16 faire connaître pour ce qu'il est, leur maître leur prescrit, au contraire, expressément de ne dire à personne qu'il est le Christ. Il avait de puissants motifs pour le leur défendre. Ce qu'ils savaient de lui, même après ce qu’ils venaient d'entendre, n’était pas tout ce qu’il en fallait savoir pour être en état de le bien annoncer. Nous verrons dans la seclion suivante ce qu’il restait à Simon-Pierre lui-même à apprendre avant de pouvoir être véritablement l'apôtre du Fils de Dieu. |

Il, L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS SUR SA PASSION.

XVI, 21. ᾿Απὸ τότε ἤρξατο ὃ Ἰησοῦς Σειχνύειν τοῖς μαθηταῖς αὑτοῦ, ὅτι δεῖ αὐτὸν ἀπελθεῖν εἰς Ἱεροσόλυμα χαὶ πολλὰ παθεῖν ἀκὸ τῶν πκρεσδυτέρων χαὶ ἀρχιερέων χαὶ γραμματέων χαὶ ἀποχτανθῆναι χαὶ τῇ τρίτη ἡμέρᾳ ἐγερθῆναι.

23. Ὁ δὲ στραφεὶς εἶπε τῷ Πέτρῳ ᾿ Yraye ἐπίσω μου, σατανᾶ " σχάνδαλόν μου εἶ, ὅτι οὐ φρονεῖς τὰ τοῦ Θεοῦ, ἀλλὰ τὰ τῶν ἀνθρώπων.

XVI, 21. Jésus commença dès lors à faire voir à ses disciples qu'il fallait qu'il s’en allät à Jérusalem, et qu’il souffrit beaucoup de la part des anciens εἰ des archiprêtres et des scribes, et qu'il fût mis à mort et quil ressuscität le troisième jour.

22. Et Pierre, l'ayant pris à part, se mit à le reprendre en disant : Miséricorde, Seigneur!

Cela ne t’arrivera point.

23. Mais lui, se tournant, dit à Pierre : Arrière de moi, Satan!

Tu m'es en piége (4) parce que tu ne considères pas ce qui es de Dieu, mais ce qui est des hommes.

Les disciples de Jésus savaient, par l'accueil qu'il avait fait à la confession de Pierre, que lui, qui s'était si souvent nommé le Fils de l’homme, il était le Christ, le Fils du Dieu vivant. Ils l’avaient entendu promettre à l’apôtre qui, le premier, lui avait rendu ce témoignage, qu’il se servirait de lui, avant nul autre, pour rassembler et unir entre eux ceux qui devaient former le peuple du royaume des cieux. Ces paroles,

(4) « Une pierre d’achoppement. » (RiLiEr.) — « Obstaculo

es mihi. » (ÉRASUE.)

MATTHIEU, XVI, 21-23. 111 simplement comprises, exprimaient tout le dessein du Seigneur; mais comme elles ne répondaient nullement ainsi à l'attente des Juifs, 1l était à craindre que les disciples, imbus des préjugés de leur nation, ne les détournassent de leur vrai sens, pour y voir des images de ce règne temporel du Messie, unique objet de leurs espérances. Il importait donc de leur déclarer positivement que ces espérances ne se réaliseralent point et, pour mieux détruire leurs illusions, de leur faire connaître la voie douloureuse par laquelle « il fallait que le Christ entrât dans sa gloire. » (Luc, XXIV, 26.) Jusque-là 11 n’y avait fait allusion que par des mots qui, bien que propres à éveiller leur attention, ne pouvaient être entendus pleinement qu'après l’événement. (Jean, Il, 49; Il, 14; VI, 53. Matthieu, X, 38; XII, 40.) Mais à partir de ce moment, il commença à en parler aux siens ouvertement (Marc, VIII, 32), et même à en faire le sujet d'un enseignement sur lequel il revenait souvent, leur faisant voir, qu'au lieu de régner à Jérusalem, il fallait qu'il y fût rejeté par ceux qui auraient été le plus en position de l’acclamer (Marc, VUE, 31), et qu’il y füt mis à mort. Il est bien vrai que Jésus ajoutait à ce lugubre programme qu'après la mort violente qu’on lui ferait subir 1l ressusciterait le troisième jour; mais que voulait dire cela, et à quoi bon s’y arrêter, puisque si le reste se réalisait, les disciples ne pouvaient plus espérer, leur semblait-il alors, de le voir jamais en possession de la royauté qu'ils croyaient promise au Messie ?

Telles furent sans doute leurs pensées, et en particulier celles de Pierre. La royauté des rois de ce monde finit avec leur vie, et voilà que son maitre, qu'il sait être le Christ, lui annonce qu’il sera mis à mort avant même que la sienne n'ait commenté! Ignorant encore ce que c’est que la résurrection, il ne lui vient pas à l’esprit qu’elle puisse être la condition de l'établissement d’un règne sur lequel il n'a que de fausses idées. Persuadé comme 1] l’est que le Christ ne peut être roi si on le tue, il se révolte contre la déclaration de Jésus qu’il en sera ainsi et il se récrie : « Miséricorde, Seigneur ! » lui dit-il vivement; « cela ne t'arrivera point! »

Ces paroles me paraissent s'expliquer à la fois par le caractère impétueux de Pierre, par ses espérances déçues et par son attachement pour son maître. Il n’est pas à craindre que celui-ci n’ait pas tenu compte, dans ce mélange de sentiments, de la tendresse inquiète de son disciple; mais elle a été un motif pour lui de le reprendre avec plus de force encore. Quand le grand Adversaire lui était apparu dans une vision, lui offrant tous les royaumes du monde et leur gloire, au lieu de la sainte royauté à laquelle il était appelé et qu'il ne pouvait tenir que de son Père, il s'était écrié : « Arrière de moi, Satan! » (IV, 10.) Et maintenant que Pierre, à son insu assurément, remplit auprès de lui l'office du Tentateur, en s’efforçant de le détourner de sa vocation par des protestations contre le plan divin, il le repousse par la même exclametion. La pierre sur laquelle il voulait édifier son

MATFHIEU, XVI, 21-23; 3628. 11 Église, n’est plus à ses yeux qu’un obstacle, un piége, une pierre d’achoppement sur son chemin. La raison qu’il lui en donne est que Pierre n’a égard, dans ce qui lui doit arriver, qu’à ce qui est des hommes, c’est-à-dire aux souffrances et à la mort que ses ennemis avaient résolu depuis longtemps de lui infiger (XIE, 14), et non à ce qui est de Dieu, c’està-dire à la résurrection qui devait, le troisième jour, suivre sa mort, et à tout ce que cette mort et cette résurrection devaient servir à réaliser conformément à sa volonté. Si Pierre y avait cru, sur la parole de Jésus, sa foi aurait produit sur lui l'effet que la vue du Christ ressuscité produisit plus tard sur les disciples : il se serait attendu dès lors, malgré la prédicton de sa mort, à son règne dans la gloire; tandis que, ne sachant pas entrer par une franche adhésion dans les desseins de Dieu que Jésus avait révélés, aucune espérance ne pouvait prendre en lui la place de la vaine attente que la déclaration de son maître sur sa mort prochaine avait renversée. Il fallait donc l'arracher, ainsi que ses compagnons, témoins de la réprimande qui venait de lui être adressée (Marc, VIL, 33), à leur point de vue purement humain, pour que, se plaçant avec Jésus dans l’ordre des pensées divines, ils pussent le suivre résolûment dans la voie où il allait s'engager. Tel est le but des instructions qu’il va leur faire entendre.

XVI, 24. Τότε ὁ Ἰησοῦς εἶπε XVI, 24. Alors Jésus dit à ses

τοῖς μαθηταῖς αὑτοῦ" Εἴ τις disciples : Si quelqu'un veut

ἔλει ὀπίσω μου ἐλθεῖν, ἀπαρ- venir après moi, qu'il renonce à IV. 8

25. Ὅς γὰρ dv θέλῃ τὴν ψυχὴν αὑτοῦ σῶσαι. ἀπολέσει αὐτὴν" ὃς δ᾽ ἂν ἀπολέσῃ τὴν ψυχὴν αὑτοῦ ἕνεχεν ἐμοῦ, εὑρήσει αὐτήν.

26. Τί γὰρ ὠφελεῖται ἀνθρωπος, ἐὰν τὸν χόσμον ὅλον χερδήon, τὴν δὲ ψυχὴν αὑτοῦ ζημιω- On; ἢ τί δώσει ἄνθρωπος ἀντάλλαγμα τῆς ψυχῆς αὑτοῦ;

27. Μέλλει γὰρ ὁ υἷος τοῦ ἀνθρώπου ἔρχεσθαι ἐν τῇ δόξῃ τοῦ πατρὸς αὑτοῦ μετὰ τῶν ἀγγέλων αὑτοῦ. χαὶ τότε ἀποδώσει Exdotw χατὰ τὴν πρᾶξιν αὐτοῦ.

28. ᾿Αμὴν λέγω but, εἰσί rives τών ὧδε ἑστώτων, οἵτινες οὗ μὴ γεύσωνται θανάτου (1), ἕως ἂν ἴδωσι τὸν υἱὸν τοῦ ἀνθρώποῦ ἐρχόμενον ἐν τῇ βασιλείᾳ αὑτοῦ.

soi-même et qu'il prenne 81 croix, et qu’il me suive.

25. Car celui qui voudra sauver sa vie, la perdra; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi, la trouvera.

26. Et que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, mais d’être privé de la vie?

Ou que donnera-t-il en échange de sa vieP

27. Car le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon ce qu'il aura fait.

28. En vérité, je vous le dis, il y en a quelques-uns de ceux présents ici qui ne souffriront pas la mort, qu'ils n'aient vu le Fils de l’homme venir en son règne.

Pierre avait pris Jésus à part pour le contredire;

c’est en public, au contraire, et après avoir invité le peuple à se joindre à ses disciples, que Jésus leur fait entendre à tous ces solennels avertissements. (Marc, VIII, 34; Luc, IX, 23.) Tandis que Pierre

(4) Γεύεσθαι θανάτου. Seuls emplois dans le Nouveau Testament : Matthieu, XVI, 28; Marc, IX, 4; Luc, IX, 27 ; Jean, VII, 52; Hébreux, 11, 9. Ce n’est pas seulement mourir, mais σού ΕΥ̓ la mort, comme Calvin, Bossuet et d'autres ont traduit. Ostervald, qui a mourir partout ailleurs, a dans le dernier passage, comme moi ici, souffrir La mort, pour équivalent de goûter la mort, qui n’est pas d’usage en français.

MATTHIEU, XVI, 24-28. 115 l'avait exhorté à avoir pitié de lui-même, il exhorte, lui, tout homme qui veut tout de bon être son disciple à ne se compter pour rien et à être continuellement disposé à mourir pour sa cause, se chargeant chaque jour de sa croix (Luc, IX, 23), comme s’il devat être appelé, ce jour-là même, à faire pour lui le sacrifice de sa vie. 1] avait dit ces mêmes choses aux douze, lorsque, les ayant choisis pour être ses apôtres, il leur annonça qu’on les persécuterait et qu’on les ferait mourir. (X, 38, 39.) Il les répète, maintenant que l'heure de son martyre approche, afin que ses vrais disciples soient prêts, lorsqu'il le faudra, à souffrir comme lui et à le suivre jusqu’à la mort. Prendre sa croix, c’est, en effet, je l’ai déjà dit, «s’exposer aux dernières extrémités plutôt que de se « détourner du service du maître; c'était, dans les «temps de persécution qui allaient commencer, agir «aussi résolûment que si, condamné déjà à être cru- « cifié, et marchant au supplice, on ne pouvait voir «son sort empiré par une nouvelle sentence de « mort (1). »

Il leur rappelle de nouveau, pour les y déterminer, que la vie de l’homme n’est pas limitée à la vie présente, que la vie future en est un degré supérieur, et qu’il faut, par conséquent, durant la vie temporelle, se proposer pour fin la vie éternelle. Insensé serait celui qui refuserait de sacrifier à la vie éternelle, qui est la vie dans sa plénitude et dans sa durée, ce commencement de vie qui se passe 101-088, si

(1) Partie III, page 81.

son devoir exigeait qu’il en fit l'abandon; car de même que tous les biens qu’on peut acquérir en ce monde ne sont rien auprès de la vie présente, puisqu’ils se perdent avec elle, de même la vie présente tout entière n’est rien auprès de la vie future puisqu'après l’avoir compromise, avec ce qui en fait le prix, pour des intérêts passagers, la perte de cette vie supérieure serait aussi sans compensation, et qu'après l’avoir perdue, l’homme n’a plus aucun bien à sa disposition qui puisse lui servir à la recouvrer.

À ces motifs qu’il leur avait vroposés depuis longtemps, Jésus en ajoute un autre tiré de la connaissance qu’ils ont maintenant, que lui, le Fils de l’homme, il est le Fils du Dieu vivant, leur apprenant, par une déclaration expresse, qu’au jour des rétributions, il doit venir, avec ses anges, dans la gloire de son Père, qui est aussi la sienne (Lue, IX, 26), et ayant reçu de lui tout pouvoir de juger (Jean, V, 22), afin de rendre à chacun selon ce qu'il aura fait. Voilà de quoi dissiper les inquiétudes de Pierre et corriger ses idées sur le règne du Messie. La mort ne pourra pas mettre obstacle à ce règne; la résurrection lui permettra d’être un règne de tous les siècles. Les disciples le verront bientôt commencer; car bien avant que le Fils de l’homme ne vienne dans la gloire de son Père (verset 27), ils le verront veniren son règne (verset 28), ou comme s'exprime un autre évangéliste, « ils verront le règne de Dieu venir avec « puissance. » (Marc, IX, 1.) Tout autant de raisons

MATTHIEU, XVI, 24-28. 117 propres à leur persuader de se charger de leur croix, comme Jésus va se charger de la sienne.

Il ne leur dit pas d’attendre jusqu’à ce moment-là pour s’en charger; car ce serait autoriser leurs 14chetés et leurs répugnances à la prendre. Il ne leur dit pas non plus qu’on n’en fera mourir aucun d’eux avant la venue de son règne; car il en serait résulté pour eux une sécurité qui leur aurait ôté toute énergie pour se préparer au sacrifice de leur vie. Ce qu’il leur dit seulement, c’est que parmi ceux qui auront pris leur croix (il ne peut être ici question que d'eux), il y en aura qui ne souffriront la mort qu'après qu’ils l'auront vu venir en son règne. Quelle que soit la nature de ce règne et de quelque manière qu'il se manifeste (Luc, XVII, 20, 21), ils auront conscience de sa venue, et ils puiseront dans ce sentiment la résolution, qui leur aura peut-être manqué jusque-là, d'affronter la mort pour le service de leur maitre. Pierre, en particulier, qui tout à Pheure repoussait avec horreur la pensée de ce qui devait arriver à Jésus, trouvera alors qu’il n’y a rien d’extraordinaire pour les fidèles à être éprouvés comme dans une fournaise, et s’inspirent, à ce qu’il semble, des paroles qu’il vient d’entendre, il estimera qu'on doit « se réjouir d’avoir part aux souffrances du Christ. » (4 Pierre, IV, 12-16.) Qu'il y a loin des dispositions où il est maintenant à celles où il sera quand il tiendra ce langage, et que de leçons et d'expériences seront encore nécessaires pour ly faire entrer |

XVII, 1. Καὶ μεθ’ ἡμέρας ἐξ παραλαμδάνει ὃ Ἰησοῦς τὸν Πέτρον χαὶ Ἰάχωδον χαὶ Ἰωάννην τὸν ἀδελφὸν αὐτοῦ, χαὶ ἀναφέρει αὐτοὺς εἰς ὄρος ὑψηλὸν χατ’ ἰδίαν.

5. Ἔτι αὐτοῦ λαλοῦντος, ἴδού, VEPÉÂN φωτεινὴ ἐπεσκίασεν αὐ“ τούς" χαὶ ἰδού, φωνὴ ἐχ τῆς νεφέλης λέγουσα" Οὗτός ἐστιν ὃ υἱός μου à ἀγαπητός, ἐν ᾧ eùδόχησα᾽ αὐτοῦ ακούετε.

XVIE, 4. Puis, six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, et Jacques, et Jean son frère, et les mène à l'écart sur une haute montagne.

2. Et il fut transfiguré devant eux, et son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante comme la lumière.

3. Et voici, Moïse et Elie leur apparurent, s’entretenant avec lui.

ὁ. Sur quoi Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici!

Si tu veux, faisons-y trois tentes, uue pour toi, et une pour Moïse, et une pour Élie.

5. Comme il parlait encore, voici une nuée lumineuse qui les couvrit; et voici, de la nuée sortit une voix, qui dit : « Celui-ci «est mon fils bien-aimé en qui a j'ai pris plaisir; écoutez-le. »

6. Aussitôt qu'ils l’entendirent, les disciples tombèrent sur leur face, saisis d’un grand effroi.

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