Dites ἃ la fille de Sion
« Voici, ton roi vient à toi, doux « et monté sur un àne, voire sur « un ânoï, né d’une bête souinise « au joug: »
6. Les disciples, s’en étant donc allés et ayänt fait Comme Jésus le leur avait prescrit,
7. Amenèrent l’ânesse et l'anon, et ils mirent sur éux leurs manteaux, et il s'assit dessus:
Jésus, depuis le jour où il déclara formellement à ses disciples qu'il était le Christ (XVI, 17, 20) n’avait cessé de combattre les fausses idées qu'ils s'étaient faites de son règne. Il leur avait dit maintes fois qu’on
(1) La particule et, qui est dans l’hébreu et dans lé grec, n'y est souvent, suivant Beausobre δἰ Lenfant, que pour expliquer, et pon pour joindre deux choses différentes. Aussi l’ont-ils supprimée dans leur version, et beaucoup d'autres traducteurs ont fait comme eux. David Martin a une remarque semblable; il icline à rendre xat par dis-je. Diodati, auquel je me conforme, a été plus exact en le rendant par voire (méme), ce qui est l’une des significations du mot. Paulus pense que xat équivaut ici à und swar (à savoir), el que ce qui le sult, au lieu d’êlté ajouté ἃ ce qui le précède, he sert qu’à le mieux déternmiiner. C'est parce que Zacharie veut faire remarquer combien est bumble la monture du roi de Sion, qu'après avoir dit qu’il vient monté sur ἀπ âne, il ajoute voîre sur un dnon, né d’une béle soumise au joug, — Pullum, filium subjugalis. (Vulgate.) Les Seplante emploient le mot ὑποζύγιον, béte de somme (hilliet), sans distinction de mâle ou de femelle, en parlant de l'âne : Genèse, XXXVI, 24; Exode; IV, 20.
le ferait mourir, et il venait encore de le leur répéter en se mettant en route pour la ville sainte. (XX, 17-19.) Saint Luc rapporte que quand ils furent arrivés dans le voisinage de Jérusalem, comme 18 croyaient que le règne de Dieu ‘allait aussitôt être manifesté, il les détrompa au moyen d’une parabole, dans laquelle un homme de grande naissance qui était venu pour se rendre maître d’un royaume, au lieu de s’en emparer immédiatement, se borne à donner des ordres à ses serviteurs, et s’en va ensuite, pour ne revenir que longtemps après s’en mettre réellement en possession. (Luc, XIX, 11-15.) Rien assurément ne répondait moins que cela à leur attente. Étant ensuite venu à Béthanie, c’est saint Jean qui le raconte, on lui fit là un souper : Marie ayant alors oint les pieds de Jésus avec un nard de grand prix, et quelques-uns s'étant récriés, il ne voulut pas qu’on lui fit de la peine, et il expliqua son action en disant qu’elle avait gardé ce parfum pour le jour de sa sépulture. (Jean, XII, 7.) Ainsi, son départ et sa mort, voilà de quoi il persistait à les entretenir, alors qu’ils ne rêvaient que gloire pour lu et grandeurs pour eux-mêmes.
Le lendemain de ce souper (Jean, XII, 12), Jésus se rendit de Béthanie à Jérusalem. La distance était si courte, que l’on pouvait sans fatigue faire le chemin à pied. Toutefois, quand il fut sur le territoire de Bethphagé (Luc, XIX, 29), il envoya deux de ses disciples jusqu’à cette bourgade pour y emprunter une ânesse et un ânon, faisant dire au maître de ces ant
| MATTHIEU, XXI, 1-7. 205 maux qu’il en avait besoin. Ils les lui amenèrent et les chargèrent de leurs manteaux; après quoi, Jésus s’assit sur ceux qu’on avait étendus sur l’ânon (Marc, XI, 7; Luc, XIX, 35; Jean, XII, 14), lequel n’avait Rmais encore servi de monture à personne. (Marc, XI, 2, 4.) Jésus ne voulait pas se méler à la foule des piétons, de peur de dissimuler son arrivée et de se soustraire ainsi à l’empressement dont il devint l'objet; mais il ne voulait pas davantage se recommander par l’appareil extérieur à l'attention du peuple, ni paraître rechercher de cette manière ses hommages. De Jà cette pauvre monture, si peu appropriée à une entrée triomphale, qu’il choisit à dessein, afin que tout, dans son apparence, aussi bien que dans ses discours, fit contraste avec elle. La Judée était alors au pouvoir des Romains; les armes seules auraient pu les en déposséder ; mais Jésus n’est pasun conquérant : pour établir son règne, 1] n’a besoin ni de chevaux, ni de chariots de guerre, ni de l'arc du combat (Zacharie, IX, 40); et c’est pour qu’onle sache bien qu’il donne la préférence en cette occasion au pacifique animal dont s’était contenté en son temps l'illustre prince de Juda qui ne voulait pas non plus régner par les armes, et duquel le prophète Zacharie disait à la population de Jérusalem : « Voici, ton roi vient à « toi, doux et montésur un âne, voire sur un ânon, né « d’une bête soumise au joug (1). » (Zacharie, IX, 9.)
(4) Les chevaux étaient alors rares au pays. Les Juifs revenus de la captivité avec Zorobabei n’en possédaient que sept cent trente-six. Les ânes étaient beaucoup plus nombreux; il y en avait,
Lorsque ces paroles furent prononcées, le premier retour des Juifs de la captivité, à la suite du décret de Cyrus qui l’autorisait, avait eu lieu depuis une vingtaine d'années, sous la eonduite de deux hommes éminents, Zorobabel et Jéhosçuah, dont les noms sont ordinairement associés dans l'Ancien Testament, et qui, ainsi que le remarque Bossuet, représentaient l'un l’empire dans le temporel, οἱ l'autre le sacerdoce dans le spirituel (1). Le premier avait reçu de Cyrus le titre de gouverneur; mais ce qui devait bien plus que sa charge donner du prestige à son autorité aux yeux de ses compatriotes, c'est qu'il était du sang de leurs rois, comme on peut le voir par le rôle des descendants de David inséré au premier livre des Chroniques. (III, 49.) Le second était à la tête des sacrificateurs et des lévites qui revinrent alors de Babylone et dont Néhémie nous a conservé la liste. (XII, 1-9.) Quand le temple, à ls reconstruction duquel, comme Cyrus l’avait commandé, on ge mit aussitôt, fut achevé, c’est lui qui remplit le premier, après le rétablissement du culte, l'office de souverain sacnificateur. Mais grâce aux intrigues des ennemis des Juifs, le travail entrepris
d’après le compte qui en fut fait, six mille sept cent vingt. (Esdras, ἯΙ, 66, 67.) 1 me semble y avoir dans le passage de Zacharie cité par Matthieu une allusion à cet état de choses : le prince duquel il parle au peuple comme de son roi est pauvre comme lui, puisqu'il n’est pas mieux monté que ne le sont la plupart des habitants.
(4) Bossuer, Politique tirée de l'Écriture sainte. Livre VI], article v, 42° proposition. (Explication de Zascharie, VI, 43.)
avait été longtemps interrompu. Il ne fut repris qu’en la seconde année de Darius; fils d'Hystaspe, rai de Perse, vers l’an 520 avant notre ère, à l’instigation des deux prophètes Aggée et Zacharie, qui unirent leurs efforts dans ce but avec un plein succès : la maison de Dieu fut achevée en la sixième année de Darius (Esdras, VI, 15); et comme rien n'avait empéché pendant ce temps-là que Jérusalem elle-même fütrebâtie (Aggée, 1, 4), on en était venu à une véritable prospérité, favorisée par les récoltes abondantes des dernières années (Aggée, IE, 19), et qui devait prendre bientôt de plus grands dévelappements encore. (Zacharie, VIII, 1-15.) Les jeûnes établis en mémoire de la prise de Jérusalem et de l'incendie de k ville et du temple furent alors abolis et remplacés par des fêtes solennelles de réjouissance. (Zacharie, VII, 19.) Tandis que les peuples voisins, riches, puissants et pleins d’orgueil, témoins autrefois de la ruine de la Judée, devaient, dans un avenir prochain, être humiliés, affligés et appauvris à leur tour (Zacharie, IX, 1-7), les enfants d'Israël, revenus pleins d'espérance de la captivité, allaient reprendre possession successivement de toute l'étendue de leur pays et, tout en étant astreints à fournir un contingent militaire ΔῸΣ rois de Perse quand ceux-ci l’exigeraient (4),
(4) C’est à cette obligation de fournir un contingent militaire aux rois de Perse que mo paraissent se rapporter ces paroles de Zaicharie : « Je réveillerai tes enfants, à Sion ! contre tes enfants, « ὁ Javan! et je te mettrai comme l’épée d'un puissant hamme. » (IX, 43.) On sait que les enfants de Jayan (/an, en hébreu), ee
jouir chez eux de la paix (1bid., IX, 8, 10-12), sous le gouvernement de Zorobabel, ce descendant des rois de Juda, que l'on regardait comme leur prince et leur chef pendant les derniers temps de leur exil, et duquel Cyrus ne fit que reconnaître le droit à les commander en le mettant à leur tête lorsqu'il les renvoya dans leur patrie (1). Il était issu de la famille de David; aussi, quoiqu'il n’ait jamais eu le titre de roi, le prophète voulait-il que le peuple se réjouit de la restauration du pouvoir royal en sa personne,
sont les Ioniens, nom qui, après avoir été celui des Grecs en général, a plus particulièrement servi à désigner ceux qui vinrent s'établir sur les côtes de l’Asie Mineure. Darius, pendant le règne duquel la reconstruction du temple fut achevée, leur fit la guerre, et il est probable que les Juifs durent fournir un contingent à 508 armée, comme ils en fournirent un à Xerxès, son successeur, pour sa malheureuse expédition contre la Grèce. » (FL. Jos., Contre Apionem, lib. I, $ 22.)
(4) Zorobabel est nommé le prince des Juifs, Ζοροδάδηλον τὸν ἄρχοντα τῶν Ἰουξαίων, dans la lettre de Cyrus aux satrapes de Syrie donnée par Josèphe. (Ant. Jud., lib. XI, c. πὶ, Φ 1.) Josèphe en parle lui-même en ces termes : Ζοροδάδηλος, ὃς τῶν αἰχμαλώτων Ἰουδαίων ἡγεμών. Et ailleurs : Ὁ Zopsédérhcs ἄρχων. (bid., lib. ΧΙ, c. ur, 81, et 6. 1Υ $ 4.) On ignore l'époque de la mort de Zorobabel. Ses fils (I. Chroniques, III, 49) n’héritèrent pas de son autorité. La direction des affaires appartint dès lors à un petit nombre d'hommes influents, sous la présidence des souverains sacriticateurs. Cette forme aristocratique de gouverne ment s’est maintenue jusqu'au rétablissement de la monarchie dans la famille des Maccabées (FL. Jos., Ant. Jud., lib. XI, ὃ. IV, $ 8), et peut-être le roi Artaxerxès y a-t-il aidé en favorisant les projets d'Esdras et de Néhémie pour le relèvement de leur peuple, qui était tombé dans une grande misère, après avoir joui de la prospérité dont j'ai parlé. Il faut se souvenir qu'il ya un espace d'environ cinquante-sept ans entre l’achèvement de h reconstruction du temple (Esdras, V1, 45) et l'arrivée d'Esdras à Jérusalem. (Esdras, VIL, 4, 8.)
MATTHIEU, XXI, i-7. 209 comme il venait de se réjouir, à la dédicace du temple, de la reprise du service divin. (Esdras, VI, 16.) C’est à cela que tendaient ces paroles que Matthieu η᾽ἃ citées qu’en partie : « Tressaille de joie, fille de « Sion! Crie, fille de Jérusalem(1)! Voici, ton roi « vient à toi, juste et libérateur, pauvre (2) et monté « sur un âne, voire sur un ânon, né d’une bête sou- « mise au joug. » (Zacharie, IX, 9.)
L'auteur du Chronicon Paschale ἃ reconnu que ces paroles se rapportent à Zorobabel. Il lui semblait seulement qu’elles étaient dites de lui par exagératon (3), sans doute parce que Zorobabel, quoique de la famille royale et quoique roi de fait, n’a jamais
(1) Les villes et les contrées étant considérées dans l'Ancien Testament comme les mères de ceux qui y habitent, les populations qui en dépendent sont nommées leurs filles. De là ces désignations : « La vierge, fille de Sion; la fille de Jérusalem. » (IL. Rois, XIX, 24.) « La fille de Babylone. » (Psaume CXXXVII, 8.) « La fille d'Égypte. » (Jérémie, XLVI, 24.)
(2) Il y a pauvre, en hébreu, et Âumble dans la version d'Oslrvald, Les LXX et Matthieu ont rpabc, doux ou débonnaire, ce qui importe peu dans l'application faite ici de ce mot à Jésus, puisqu'il a été l’un et l’autre. Voir Matthieu, VIIE, 20, et ΧΙ, 29.
(3) Ὑπερδολικῶς μὲν εἰς τὸν Ζοροδάδελ εἴρηχεν ταύτην τὴν χρῆσιν" τὴν ἔχδασιν δὲ χυρίως ἔσχεν ἐπὶ τοῦ δεσπότου Χριστοῦ. (Chronicon Paschale. Bonnæ, 1883. Vol. I, page 284.) « Hyper- « bolice quidem de Zorobabel hanc sententiam dixit, sed eventum « proprie babet in Domino Christo. » (Traduction de Ducange.) Le Chronicon Paschale, découvert en Sicile au milieu du seizième siècle, a été commencé, à ce qu'il paraît, par un écrivain du quatrième siècle el continué par un compilateur du septième. L'auteur reconnaît que Zacharie, dans le passage cité, parle de Zorobabel ; c’est tout ce que j'ai voulu constater; car on ἃ vu G-dessus que je n’admets pas le double sens d'après lequel, selon lui, il se rapporterait aussi au Christ.