‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 91 sur 107 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

6. Les archiprêtres prirent l'argent; mais ils dirent : I n’est pas permis de le mettre dans k trésor des offrandes, paisque c’est le prix du sang.

7. Et s’étant consultés entre eux, its en achetèrent le Chang du potier, pour servir de lieu de sépulture aux étrangers.

8. C'est pour eela que jusqu'à aujourd'hui ce champ-à a été appelé le Champ du sang.

Judas n'avait pas eu de répugnance à trahir son maître; mais, en le livrant aux archiprêtres, 1] ne croyait pas le livrer au supplice. Il avait le courage de son crime; mais ce courage ne s'élevait pas à la hauteur du crime de ceux dont il s'était fait l’instrument. De là son désespoir quand ses yeux s'ouvrent ; de là ce besoin qu’il éprouve de déclarer aux membres du sanhédrin qui attendent là le retour de Pi late, qu’il a horreur et de ce qu'il a fait et de ce qu’ils font. Pour les mieux convaincre de sa sincérité, ἢ veut leur rendre l'argent qu'il a reçu d'eux. « J'ai « péché, s’écrie-t-1l, en livrant le sang innocent! » Mais que leur importe son repentir? Ils n’en ont eux-mêmes aucun, et ils ne veulent pas accepter de sa main un argent qu'il a bien gagné en exécutant à ses périls et risques l'engagement qu’il avait contracté. Repoussé de la sorte, Judas court au temple, dont la forteresse Antonia était pro-

(4) ... τὸν ἱερὸν θησαυρὸν — χαλεῖται δὲ Kop£avis. (FL. Jos. Bell. Jud., lib. 11, c. rx, 8 4.)

MATTHIEU, XX VII, 3-4. ts che. Il monte les marches qui conduisent au sanetuaire, et arrivé au portique, seule portion de ce magnifique édifice accessible à d’autres qu'aux sacrificateurs, il y jette les trente pièces que les membres du sanhédrin avaient refusé de reprendre, et dont il voulait absolument se débarrasser. Déchiré de remords, il devait se dire en se retirant, comme le Seigneur le lui avait dit la veille au soir, qu’il eût mieux valu pour lui « de n’être point né. » (XXVI, 24.) La vie lui était devenue insupportable, et il ne tarda pas à se donner la mort. |

Quand les archiprêtres, en traversant le portique pour se rendre au lieu saint, y trouvèrent les trente pièces d'argent de Judas, 118 les ramassèrent (1); mais, en raison de leur origine, ils ne consentirent pas à les mettre dans le trésor sacré comme une offrande faite à l’Éternel. « Ce n’est pas permis, » dirent ces saintes gens, « puisque c’est le prix du sang. » Mais si Judas l’avait reçu, qui donc l'avait payé ; et pourquoi ne se souviennent-ils de ce que la loi défend que lorsqu’il n’est plus de leur intérêt de l'oublier ? Résolus à en faire un autre usage, ils décident d’employer la somme à l’achat d’un champ pour la sépulture des étrangers, ou, comme il faut sans doute

(1) S' fallait lire, au verset B, ele τὸν ναόν (Cod. Sin.) au lieu de ἐν τῷ ναῷ, il en résulterait que ce n’est pas dans le portique, où il était monté, que Judas jeta les trente pièces d'argent, mais qu'il les jeta du portique dans le lieu saint, peut-être δὴ soulevant le rideau qui séparait ces deux parties de l'édifice l’une de l’autre, et que c’est dans le lieu saint que les sacrificateurs les ont trouvées.

és MATTHIEU, XXVII, 3-8; 9, 10.

l’entendre, des Juifs n’ayant pas leur domicile dans la ville sainte, qui y mouraient pendant des séjours accidentels, ce qui devait arriver souvent, surtout à l’époque des fêtes, où ils s’y rendaient en grand nombre (1). Le champ qu'ils achetèrent se nommait k Champ du potier ; on l’appela dès lors le Champ du song, et il portait encore ce nom lorsque Matthieu écrivit son Évangile. Peut-être Judas, lui-même étranger à Jérusalem, y fut-il enseveli à cause de cela après son suicide. J’incline d'autant plus à le penser que sant Pierre me paraît avoir voulu faire allusion à celle circonstance et à l’emploi que les archiprêtres firent de l’argent qu’il n’avait pas voulu garder, en disant « qu’il acquit un champ du salaire de son crime. » (Actes, I, 18.)

XX VII, 9. Τότε ἐπληρώθη ΧΧΎΙΙ, 9. Alors eut lieu pleiτὸ ῥηθὲν διὰ Ἱερεμίου τοῦ προ- nement ce qui a été dit par Jéré φήτου λέγοντος" Kat ἔλαδον τὰ mie le prophète en ces mots: τριάχοντα ἀργύρια, τὴν τιμὴν « Et je pris les trente pièces τοῦ τετιμιημένου, ὃν ἐτιμήσαντο « d'argent » (c’est la rémunéraἀπὸ υἱῶν Ἰσραὴλ, tion dont fut jugé digne celui

qu'ils ont récompensé de la pa | des enfants d'Israël),

10. Καὶ ἔδωχαν αὐτὰ els τὸν 40. Et ils les donnèrent pou ἀγρὸν τοῦ χεραμέως, καθὰ συν- le Champ du « potier, » α selon ἐταξέ μοι χύριος. α ce que le Seigneur m'avil « commandé. »

(4) a Τοῖς ξένοις. Non ἀλλοφύλοις, quorum cura minime tan- « gebat sacerdotes : sed Judæis qui ex longinquis regionibus « Hierosolyma adventabant religionis ergo; ac morte occupa « non habebant ubi sepelirentur : οἱ ἐπιδημοῦντες. Act. 1], 40. « Credibile est et ante prospectum fuisse eorum sepulturæ. Sed « ingens confluentium et subinde morientium multitudo plus loc « desiderabat. » (GRoTIus.)

La citation faite ici par saint Matthieu n’est pas tirée de Jérémie, comme on le lit dans les manuscrits, mais de Zacharie. (XI, 13.) L'erreur doit être attribuée aux copistes, et non à l’évangéliste; car celuici, pour alléguer le passage comme 1] le fait, a dû nécessairement l'avoir sous les yeux, et n’a pu, par conséquent, se tromper sur le livre auquel il renvoie. Il ne cite textuellement que les premiers mots: « Et je pris les trente pièces d'argent (1), » et il met ces mots dans la bouche de Judas, qui fit, en effet, ce qu'ils expriment; mais, comme Zacharie disait cela, oon de Judas, mais de lui-même, il rappelle dans une parenthèse à quoi le prophète faisait allusion en parlant ainsi. On fera bien, pour comprendre de quoi il s'agit, de lire les versets précédents dans le livre du prophète. Les Israélites, ayant reconnu qu’il leur parlait au nom de l'Éternel, avaient été mis en demeure par lui de lui assigner un salaire s’ils le trouvaient bon; ils lui accordèrent celui qu’on aurait donné au plus humble ouvrier, à un potier, par exemple : trente pièces d’argent (2). 1] les prit; mais l'Éternel,

(4) Ἔλαδον, je pris, est une première personne du singulier dans l’hébreu, dans les Septante, et dans toutes les versions de Zacharie. 11 est tout à fait arbitraire de le rendre par la troisième Personne du pluriel dans la citation que fait saint Matthieu de ce passage, comme le font les traducteurs de son Évangile. Matthieu ne s’en sert pas. ici pour faire allusion à la conduite des archiprêtres, mais à celle de Judas, auquel il prête le langage que Zacharie avait tenu autrefois.

(2) Καὶ ἔστησαν τὸν μισθόν pou τριάχοντα ἀργυροῦς. (Zachar., ΧΙ, 12. LXX.) — Οἱ ὃὲ ἔστησαν αὐτῷ τριάχοντα ἀργύρια.

(XXVI, 46.) — « Quant au prix, il était digne d’être baillé à un po- « tier. » (J. Cazvin, Commentaires sur le N.T., tome I, page 694.)

456 MATTHIEU, XXVIH, 9, 10.

se sentant méprisé en la personne de son envoyé, ne voulut pas qu'il les gardt, et lui ordonna de les jeter pour servir à la paye d’un ouvrier de cet état. Zacharie les jeta donc « dans la maison de l'Éternel pour w « potier. » ΠῚ avait introduit l’ordre qu’il reçut de l'Éternel à cet égard par ces mots : « Et l'Éternel me « dit, » Saint Matthieu, ne citant pas le commandement qui vient après, les a remplacés par ceux-ci, qu lui permettent de le sous-entendre : « Selon ce que « le Seigneur m'avait commandé. »

Nous avons vu que Judas fit comme le prophète: lui aussi, il jeta ses trente pièces d'argent dans le sanctuaire ; après quoi les archiprêtres « les donnè- « rent pour le Champ du potier, » en sorte qu'ils fe rent également, quoique d’une autre manière, pour un potier. Disposé comme Matthieu l'était à termmer ses récits par des citations de l’Ancien Testament, il n’est pas surprenant qu’il ait été frappé de cette double coïncidence : une même somme accordée a pasteur fidèle et à l’apôtre infidèle, et quand l’un εἰ l’autre la jettent loin d'eux, arrivant, en fin de comptt, dans les deux cas, entre les mains d’ouvriers de cette même profession. Elle a suffi pour qu'il ait pu dire:

« Alors eut lieu pleinement ce qui a été dit park

« prophète; » mais il n’y a rien dans cette citalios tronquée qui 81} le caractère d’une prophétie. La res semblance est dans les mots plutôt que dans le

choses ; aussi ces détails extérieurs ne me semblent |

ils pas avoir été rappelés par l’évangéliste pour eur-

mêmes, mais parce qu’il voulait amener ses au

MATTHIEU, XXVII, 9, 10. 457 teurs à en tirer cette conclusion, que si leurs ancêtres ont été coupables d’estimer si peu celui qui leur annonçait la parole de l'Éternel, leur faute n’était rien auprès du crime de ceux-ci, qui, visités par le Fils, par « la Parole faite chair » (Jean, 1, 14), ont payé le même salaire à un traître pour le leur livrer, afin qu'ils pussent le faire mourir.

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