‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 95 sur 107 · Et tout le peuple répondit · texte numérisé non relu

Et tout le peuple répondit

Que son sang soit sur nous et sur nos enfants !

26. Alors il leur relàcha Barabbas, et ayant fait fouetter Jésus (4), il le livra pour qu'il fât crucifié.

J'ai cru devoir rapprocher les uns des autres, dans

cette étude, tous les renseignements fournis par les

(4) On traduit ordinairement : Εἰ après avoir fait fouetter Jésus, il le livra pour étre crucifié, ce qui donne lieu de croire que Pilate n’ordonna la flagellation que comme un châtiment pré- Paratoire qui s’infligeait parmi les Romains à tous ceux qui devaient être mis en croix, tandis qu’il résulte de Jean, XIX, 4, qu'il it flageller Jésus avant cela, dans l’espoir que les Juifs se contenteraient de ce châtiment. C'est à cette flagellation-là que saint Matthieu fait allusion. Aussi Beausobre, qui est de cet anis, pror pose-t-il de traduire ainsi : Eë à l'égard de Jésus qu'il avait déjà fait fouetter, il le livra pour étre crucifié. (Remarques, âome Ier, page 80.)

Évangiles sur la comparution de Jésus devant Pilale, parce què nous avons besoin de l’ensemble de ces informations pour nous rendre compte de ce qui æ passa alors. Les Juifs contemporains de saint Matthieu, pour lesquels 1] écrivait, n’en avaient pas besoin ; il s’est donc borné, et cela suffisait à son des ὁ sein, à marquer par quelques mots les momentsimportants, et à constater l’accord qui s'était fait entre le sanhédrin et le peuple pour demander la mort du Seigneur.

C'est cet accord que Pilate, jusqu’à la fin, espére faire cesser; et c’est, je pense, pour y arriver, qu'après que le peuple eut usé en faveur de Barabbas de son droit de faire grâce, il lui dit, bien qu'il n'apartint pas légalement au peuple d'exprimer un vœu à cet égard : « Que ferai-je donc de Jésus qu’on 3: « pelle Christ? » (XX VII, 22.) Si quelque partisan de Jésus avait élevé la voix, et si l’assemblée s’était mor ἢ trée divisée, le gouverneur aurait pu se fonder kdessus pour refuser l’autorisation d'exécuter la sertence rendue par le sanhédrin ; car il en serait résulé qu'une partie de la nation envisageait la question autrement que ses chefs, et si elle avait été douteuss pour le peuple, ce n’eût pas été au gouverneur del: résoudre. Mais non, l’entente s’était faite entre le peuple et le sanhédrin, et en raison de la situation actuelle de l'affaire, Pilate n'aurait pu, à moins de s’écarter des règles de conduite prescrites aux prottrateurs pour ce qui se rapportait à la religion, sp poser plus longtemps à l'exécution de la loi jure

MATTHIEU, XXVII, 24-26. 473 en vertu de laquelle le sanhédrin prétendait maintenant avoir condamné Jésus. (Jean, XIX, 7.)

Voyant donc que, loin de rien gagner, il ne faisait qu’accroître le tumulte par sa résistance, Pilate se décida à ne pas la prolonger. Mais, tout en laissant, pour « satisfaire le peuple » (Marc, XV, 15), un hbre cours à la justice du pays, il voulut protester, autant qu’il était en lui, contre un arrêt qu’il regardait comme inique. C'est un juste qu’ils ont condamné ; c’est d’un juste, leur dit-il, qu’ils vont verser le sang. Il en est innocent, car il l’aurait acquitté. Eux seuls veulent sa mort; c’est donc eux que cela concerne, eux qui en seront responsables. Et pour donner plus de force à sa déclaration, il l’accompagne d’un acte symbolique qui a la même signification.

Eh bien oui, répond le peuple, cette responsabilité que tu rejettes loin de toi, nous l’acceptons pour nous-mêmes. L'affaire est juive; s’il y a du mal, cela ne regarde que notre nation : « Que son sang « soit sur nous et sur nos enfants! » Maïs en même temps qu’ils 16 disent, ils se persuadent qu’ils n’ont rien à craindre, puisque, au dire des archiprêtres, Ja peine de mort qu’ils réclament ne sera que l’application méritée de la loi de Dieu à celui qui, sans l'être, s’est fait Fils de Dieu. Sans le savoir ni le vouloir, ils appelaient par cette parole le châtiment sur eux-mêmes et sur leur postérité (1). Et, en effet,

(4) « Jésus-Christ, qu'ils traitent avec tant d'outrage, dit saint « Jean Chrysostome, fut trop bon pour les traiter avec autant de « sévérité qu'ils témoignaient en avoir contre eux-mêmes et contre

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«A MATTHIEU, XXVIL 24-26.

le châtiment le plus terrible atteindra cette générstion avant qu’elle ne passe. (XXII, 36.)

« Alors Pilate prononça que ce qu’ils dersandgaient, « fût fait. Et il leur relâcha celui qui avait été mis « en prison pour sédition et pour meurtre, et qu'il « demandaient ; et il abandonna Jésus à leur vo- « lonté. » (Luc, XXII, 24, 25.)

Leur volonté, c'était qu'il fût crucifié. (XX VIE, 22, 23.) D’après la loi juive contre les blasphémateurs qu'ils avaient invoquée dans le conseil, il aurait dû être lapidé (Lévitique, XXIV, 16); mais ce n’était pas là une peine en usage parmi les Romains; et comme, plutôt que de le faire mourir eux-mêmes, ce qui at-

rait pu rencontrer de l’opposition chez une portion du

peuple, ils préféraient se décharger sur Pilate du soin de son supplice, ils lui avaient indiqué le supplice de la croix comme devant lui être infligé. "ἢ

« leurs propres enfants, et c’est au contraire d’eux et de leurs « enfants qu'il choisit ce grand nombre de pérsonnes qu'il appel « à la pénitence et qu'il combla de tant de grâces. Saint Pal a était de ce peuple, et ces milliers de personnes qui crurent ὦ « Jérusalem : Fous voyez, mon frère, dit saint Jacques, combi

. « de milliers de Juifs croiené maintenant en Jésus-Christ, ἃ

« ces Juifs, sans doute, descendaient de ceux qui faisaient ici des a imprécations si cruelles. Que si quelques-uns ont résisté à 8 « bonté et ont rejeté ses grâces, c’est à leur opiniâtreté seuk « qu'ils doivent attribuer leur malheur. » (LXXXFI Homëi sur l'Évangile de saint Matthieu. Traduction de P.-A. Marsillÿ; tome III, page 655.)

Érasme ἃ yne remarque semblable : « Sed Christus clementier « in illos, quam essent in 5656, nemioem repulit a venia, modo «resipisceret. Complures enim post adoraverunt crucem Crist, a qui tunc in turba clamaverant : Tolle, tolle, crucifige. » (8 Evang. Matthæi Paraphrasis.)

MATTHIBU, XXVIL, 2426. æ servait chez las Romains à punir le crime de sédition, et en oufra les crimes infamants dont on voulait dégrader les auteurs en laur refusant la mort par le glaive. Les archiprêtres ayant accusé Jésus d’avoir voulu 86 faire roi, cette peine répondait à l’accusation qu’ils avaient portée contre lui; et de plus, elle sa- Usfaisait leur haine par ce qu’elle avait de eruel, de terrible et d’ignominieux (4). Saint Paul voulait en fure ressortir toute l'horreur, lorsqu'il s’écriait que le Christ, Jésus, s'était < rendu obéissant jusa qu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix. » (Philippiens, 11, 8.)

C'est à cela que Jésus n’avait cessé de préparer ses disciples depuis qu’il leur avait déclaré qu'il était le Christ, leur faisant connaître à l'avance, pour les empêcher de croire plus longtemps à sa royauté temporelle, toute la suite des trahisons, des outrages et des souffrances, aboutissant à sa crucifixion, qui devait rendre pour lui une telle royauté impossible. « Nous montons à Jérusalem, avait-il fini par leur « dire, et le Fils del’homme sera livré aux archipré- « tres et aux scribes ; et ils le condamneront à mort, cet le livreront aux Gentils, pour être moqué et fla- « gellé et crucifié; » ajoutant toutefois, pour leur apprendre, malgré cela,à tout espérer : « et le troi- « sième jour il ressuscitera. » (XX, 18, 19.)

Rien, assurément, n’était plus propre à les désillusionner que ce programme, si je puis employer ce

(4) « Crudelissimum teterrimumque supplicium. » (Ciceno, /n Verr., NV, 64. — « Servile supplicium. » (Zbid., 66.)

476 MATTHIEU., XXVWII, 24-28.

mot; et comme c'était à détruire chez les Juifs ces mêmes illusions relativement au Messie que Matthieu voulait plus particulièrement faire servir son Évangile, il entrait nécessairement dans son plan de montrer que la réalisation de ce programme, avec le complément de la résurrection, se conciliait parfaitement avec la véritable idée qu'il fallait se faire du Messie qu’ils attendaient. C’est là-dessus qu'il veut concentrer leur attention : aussi, omettant tous les détails, recueillis par les autres évangélistes, qui n'y pourraient pas servir diréctement, se borne-t-il, dans ces derniers chapitres, à enregistrer sommairement les faits qui correspondent à la parole de Jésus que je viens de citer. On a pu en juger par ce qui précède; ce sera sa méthode jusqu’à la fin.

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