‹ Essai d'interprétation pathogénique de certaines névroses post-infectieusesChapitre 3 sur 11 · NEURASTHÉNIE · texte numérisé non relu

NEURASTHÉNIE

Neurasthénie ou épuisement nerveux est un- mot malheureux : c’est peut-être l’unique raison qui empêche certains neurologistes distingués, dont M. le professeur Pierret, d’accepter comme syndrome réel, l’ensemble des phénomènes qu’il représente.

Pour nous, il nous semble que la neurasthénie représente un état morbide défini : si beaucoup ont fait rentrer dans le cadre de cette affection une foule de troubles très disparates, il ne faut pas la rendre responsable de cette extension maladroite et conclure à sa non-existence.

Il ne faut pas davantage nier la maladie, parce qu’elle est mal étiquetée : dans l’épuisement nerveux, il ne devrait y avoir que des symptômes dépressifs : or l’excitation y joue un rôle très souvent ; cette excitation doit—

elle s’expliquer par cette faiblesse irritable, remarquable par des éclairs de force, et l’anéantissement subit de ceux-ci? Il est impossible de le dire, et dans la même partie, nous reproduirons les critiques que nous adressons ici à l’épuisement nerveux d’une façon générale.

Mais alors quelle idée se faire de la neurasthénie? Quels sont les signes capables de la différencier, s’il en existe? Gomme'pour l’hystérie il y a des stigmates, et nous croyons que l’étude approfondie de ce syndrome morbide, l’établira sur une base de plus en plus solide.

Voici en résumé le tableau clinique’, de la maladie : perte des forces, céphalalgie avec casque neurasthénique, bourdonnements d’oreille, sensation dévidé absolu; plus de mémoire : le carnet neurasthénique y supplée, plaque lombaire, fourmillements à la racine des orteils, vertiges, agora ou claustrophobie, dyspepsie avec bouffées de chaleur aux pommettes, parfois crises violentes survenant à la suite de l’ingestion des aliments, brusques changements d’humeur, de caractère, anaphrodisie, dilatation des pupilles.

A l’aide de ces indications, nous croyons qu’il est possible de ne point s’égarer, en cherchant un ensemble de symptômes aussi nets que ceux-là.

Observation I

Influenza en 1889-90. Neurasthénie post-influenzique. Début pendant la convalescence par un vertige d'oscillation. Phosphates dans les urines. (Communiquée par M. le professeur Teissier). — Résumée.

X..., de Roanne. Ronne santé antérieure. Antécédents rhumatismaux chez les ascendants maternels. Contracte, à la fin de décembre 1889, la maladie régnante qui chez lui affecte une forme nettement thoracique : c’est plutôt de l’étouffement paroxystique qu’une véritable crise d’asthme; il y a peu de périodes de tranquillité absolue.

Pendant la convalescence de la maladie qui fut en somme légère, le malade accuse un sentiment de vertige, craint de tomber et il a de l’agoraphobie d’une façon nette. Céphalalgie affectant le type classique du casque. Plaque lombaire. En même temps surviennent des désordres psychiques remarquables: le caractère alerte et actif du malade devient apathique au suprême degré ; le dégoût de la vie s’empare de lui. La perte des forces est considérable. Pas d’albumine dans les urines, mais une notable quantité de phosphates.

Observation II

Neurasthénie post-grippale survenue six mois après la guérison de la maladie. (Communiquée par M. Teissier). — Résumée.

X..., trente-deux ans, employé aux chemins de fer. Antécédents héréditaires sans importance : Père atteint d’affection hépatique impossible à préciser. Une sœur bien portante.

Antécédents personnels : A toujours joui d’une bonne santé, sauf qu’il a contracté la fièvre typhoïde il y a quelques années; pas de secousses morales violentes.

En 1890 (commencement de l’année), contracte l’influenza, mais cette maladie est chez lui si bénigne qu’elle ne le force point à s’aliter.

Six mois après l’influenza,on constate chez ce malade les signes classiques de la neurasthénie : céphalalgie, fourmillements dans tout le corps, plaque lombaire, inquiétudes vives, hypochondrie très marquée, troubles gastriques accentués. Vertiges oscillatoires fort pénibles.

Observation III

Neurasthénie post-grippale ayant débuté un mois après la guérison de la maladie. (Recueillie dans le service deM. le professeur Teissier).

Adèle S..., vingt-cinq ans, domestique, entrée le 2 novembre 1891, service des troisièmes femmes, n° 37.

Père mort de pneumonie à quarante-sept ans. Mère morte à cinquante-sept ans du cancer du sein.

Deux sœurs et deux frères en bonne santé, ne toussant pas.

Jamais de maladie grave, mais santé toujours un peu délicate. La malade est un peu nerveuse, elle l’a toujours été, pleurant et riant sans motifs.

Etablissement delà menstruation à l’âge de quinze ans, qui depuis lors se fait très régulièrement. Depuis trois mois, pertes blanches assez abondantes. La malade a eu la grippe en décembre 1889 ; c’est depuis cette époque qu’elle ressent les troubles qui l’amènent à l’hôpital aujourd’hui.

Ces troubles débutèrent environ un mois après la guérison de la grippe et depuis lors ils ont été en s’accusant de plus en plus ;

c est depuis trois mois quils ont acquis l’intensité que nous constatons aujourd’hui. Au début, raconte la malade, c’était une faiblesse générale avec des crampes au creux de l’estomac ; malgré son désir de continuer les travaux de femme de chambre, qu’elle remplissait depuis longtemps, elle dut s’interrompre et aller à la campagne où elle reprit des forces. Elle recommença à travailler vers le mois de septembre dernier et les troubles du début se firent sentir à nouveau.

Actuellement, la malade se plaint d’une céphalalgie qui l’enserre comme dans un étau, de maux d’estomac, de crampes, de faiblesse générale, dévoiement, vomissements, perte d’appétit considérable.. Epistaxis.

En outre, la malade présente ces sortes de crises que nous avons vues fréquemment chez -les neurasthéniques. Des prodromes annoncent la crise, il y a accentuation de la faiblesse générale. Obnubilation de la vue, souvent envie de vomir ou d’aller à la selle.

Ces prodromes peuvent durer de cinq tninutes à un quart d’heure. Au bout de ce temps sueur abondante généralisée, puis sensation de constriction au milieu de l’épigastre et latéralement sous les fausses côtes; cette constriction part de l’épigastre et remonte, non pour rester limitée au larynx comme la boule hystérique, mais pour s’irradier de chaque côté de la région sous-hyoïdienne et du côté des régions mammaires. A la suite de cette sensation d’étouffement, il existe le sentiment d’une cuisson violente dans le tronc et les membres supérieurs; c’est la période d’acmé, ensuite disparition graduelle des phénomènes.

Un sentiment de faiblesse extrême succède à ces sortes de crises ; la malade ne se sent réellement mieux qu’au bout de deux ou trois heures; l’abattement néanmoins persiste pendant toute la journée.

Ces crises ont lieu particulièrement la nuit et surviennent toutes les trois nuits environ; parfois elles se produisent à l’occasion d’ingestion d’aliments.

Outre les symptômes observés, la malade a les épines lombaires très douloureuses à la pression et une tendance aux idées noires

qu’elle n’avait point avant; son caractère, assure-t-elle, était au contraire très enjoué.

Les autres appareils sont dans l’intégrité la plus complète.

La malade est encore en traitement à l’Hôtel-Dieu.

Aujourd'hui, 26 novembre 1891, l'analyse de l'urine est faite au point de vue de la toxicité, par M. le D r Roque; le coefficient urotoxique est égal à 0,225.

Observation IV

Neurasthénie consécutive à une grippe grave. Début un mois après la guérison de la maladie. Tendances hypocondriaques. (Communiquée par M. le professeur Teissier). — Résumée.

Madame X. de .... .Antécédents arthritiques et goutteux, mais bonne santé apparente; sauf migraines assez fréquentes.

Le premier janvier, la malade contracte l’inâuenza, affection qui chez elle simule la fièvre typhoïde ; évolution régulière de la maladie ; trois semaines au plus de durée. Mais vers le 20 janvier, il se produit une rechute sérieuse.

Actuellement, 15 février, la malade se présente dans un état de nervosisme relevant évidemment de la neurasthénie ; outre les signes cliniques habituels de cette affection, on constate une dilatation de l’estomac assez considérable, un profond degré d’amaigrissement avec perte des forces ; les pleurs sont extrêmement faciles, et il y a une tendance très marquée à l’hypochondrie.

Observation V

Neurasthénie post-influenzique (Teissier). — Résumée.

de. a eu l’influenza en 1889 ; atteinte très légère de la

maladie. Actuellement 28 juin 1891, neurasthénie classique, four-

millements dans les jambes, sensation d’effondrement, vertiges, casque neurasthénique, mais plus particulièrement phénomènes d’érétisme cardiaque, tachycardie, bouffées de chaleur à la face, qui rappellent le syndrome cérébro-cardiaque de Krishaber, neurasthénie typique.

Il est à noter que, dans ces observations, l’albumine ne s’est point montrée ou s’est montrée d’une façon tellement transitoire qu’elle a passé inaperçue. En conséquence, ces faits pourraient, au premier abord, sembler contradictoires avec l’interprétation pathogénique que nous serons conduit à leur donner plus tard. Mais nous tenons à faire remarquer dès à présent la diminution de toxicité très nette constatée pour les urines de la malade (obs. III); quand à l’explication générale des faits, nous renvoyons à la seconde partie de ce travail, chapitre IV.

Observation VI

— Personnelle —

Neurasthénie consécutive à une scarlatine. — Albuminurie.

Virginie S., trente-six ans, femme de chambre. Antécédents héréditaires : père et oncle paternels nerveux, mère à santé délicate. Antécédents personnels : bien portante , quoique nerveuse.

Scarlatine soignée à l’Hôtel-Dieu de Lyon, salle des troisièmes femmes n° 36, service de M. Teissier, du 17 mai au 8 septembre 1890. La maladie fut intense, mais ce qui attira surtout l’attention, ce fut une poussée de néphrite dans le cours de la

convalescence, néphrite qui évolua régulièrement mais laissa après elle une albuminurie dont le taux se maintenait invariable.

La malade sort guérie de l’hôpital.

Quinze jours après sa sortie, la malade dit avoir ressenti les troubles suivants :

Au lever, grande lassitude, défaillance, céphalalgie, nausées, troubles de la vue et de l’ouïe (bourdonnements d’oreille très pénibles), souvent pertes de connaissance. Troubles gastriques très accentués : il était des périodes pendant lesquelles la malade ne digérait aucune espèce d’aliments, les rendant environ deux ou trois heures après leur absorption.

Douleurs au creux épigastrique très prononcées, existant même sans qu’il y ait eu ingestion d’aliments. Palpitations accompagnées d’angoisse précordiale et de dyspnée.

La malade souffrait de vertiges à peu près continus, mais accentués surtout pendant la marche, et principalement dans la rue. Sommeil troublé par des rêves et accompagné des symptômes précédents, mais considérablement atténués. Dysménorrhée très marquée; pendant deux mois suppression complète des règles.

L’état moral de la malade a subi une atteinte sérieuse depuis l’apparition de ces accidents; le découragement s’est emparé d’elle, la moindre contrariété suffit pour l’affecter au plus haut point et provoquer même l’apparition d’une crise.

Voici comment ces crises se présentaient; elles avaient lieu surtout le matin, étaient précédées de vertiges, d’une sensation de chaleur avec sueur abondante, sensation de vide, d’angoisse précordiale, puis la malade poussait un cri et tombait: les prodromes de la crise duraient environ une demi-heure ; la perte de connaissance, dit la malade, persistait pendant cinq minutes. Puis survenait une extrême lassitude, accompagnée de sensations de brûlure par tout le corps, de nausées et souvent de vomissements alimentaires et de dévoiement ; cet état persistait pendant toute la journée.

Aujourd’hui, 23 décembre, la malade déclare que "depuis huit jours, elle se porte mieux, l’appétit est revenu complètement; le sommeil est meilleur, mais il est quelquefois troublé par des pal-

pitations accompagnées de légère angoisse précordiale, les vertiges ont bien diminué, les bourdonnements d’oreille persistent.

Etat moral actuel : la malade dit être toujours sensible aux contrariétés, mais celles-ci, au lieu de provoquer les crises précédemment décrites, n’amènent qu’un léger bourdonnement d’oreilles, une douleur constrictive peu considérable à l’épigastre, le tout durant à peine dix minutes.

Intégrité de tous les autres appareils.

Analyse du sang : globules 3.500.000; hémoglobine 11 0/0. Urines: pâles, réaction acide; albumine en assez grande quantité. Quantité rendue : un quart de litre. Matières colorantes en excès.

Urée : 19 grammes par litre.

Poids delà malade: 51 kilogrammes.

La toxicité des urines recherchée par M. le D r Roque donne 0,210 comme coefficient urotoxique.

Observation VII

— Personnelle —

Neurasthénie consécutive à une scarlatine avec néphrite aigue intercurrente. (Recueillie dans le service de M. le professeur Teissier.)

14 janvier 1890. — Honorine G., vingt ans, domestique, soignée dans le service pour une scarlatine, du 9 mai 1890 au 19 août, la maladie fut grave et s’accompagna d’une albuminurie intense, mais dans son cours on n’a point noté de phénomènes nerveux.

Sort guérie de l’hôpital et va se reposer à la campagne; là elle n’éprouva que peu de fatigues, sauf parfois un peu d’enflure des jambes, de grands maux de tête.

La malade revient à Lyon et se place.

Elle se porte bien jusqu’à il y a quinze jours; alors apparaissent :

céphalalgie, affectant la forme du casque neurasthénique, douleurs dans tout le corps, faiblesse des jambes, abattement, bourdonnements d’oreilles, troubles de la vue. Sommeil troublé par des cauchemars. Après les repas, pesanteur à l’estomac, bouche se remplissant d’eau, plaque lombaire très nette.

Les fatigues existent à peu près constamment, mais s’accentuent surtout le soir.

Etat moral : rit souvent sans raison. La nuit, l’état de dépression mentale semble plus prononcé ; elle a peur de la mort subite, peur en s’endormant de ne plus se réveiller.

Urines troubles un peu laiteuses. Albumine en abondance, urée 19 grammes par litre. Quantité d'urine en 24 heures, 1200 grammes disque considérable de matière colorante.

21 janvier 1891. — Sous l’influence des douches et du traitement général, la malade a éprouvé une amélioration notable. Les douleurs dont elle souffrait se sont peu à peu apaisées. Cependant l’affaiblissement des jambes est aussi accentué le soir qu’auparavant et des crampes se montrent fréquemment la nuit. Digestions assez bonnes, mais fréquemment douleur constrictive à l’épigastre, ne coïncidant pas avec les repas,, apparaissant deux ou trois fois par jour, et persistant pendant une heure au maximum, un quart d’heure au minimum.

Sommeil meilleur.

Dilatation de l’estomac facile à percevoir. Rien dans les autres appareils.

Urines troubles un peu laiteuses. Disque albumineux, extrêmement léger. Urée : 10 grammes. Matières colorantes en grande quantité. Là recherche du coefficient urotoxique a été faite par M. le professeur agrégé Roque, et a donné les résultats suivants :

Quantité d’urine. . .

Urine injectée. . . .

2 litres par 24 heures.

150 centimètres cubes.

Poids du lapin. . . .

Poids de la malade. .

Coefficient anatomique.

Coefficient urotoxique .

2 kilogrammes.

50 kilogrammes.

Chez ces malades, il y a donc corrélation évidente entre l’albuminurie et les troubles nerveux post-infectieux : notons en outre que la maladie n’a fait chez la première malade que d’éveiller une hérédité évidente ; quant à la seconde, il nous a été impossible de connaître ses antécédents héréditaires.

Observation VIII

Hypochondrie post-grippale avec phénomènes de névrose portant sur le pneumogastrique. — Ps.-angine de poitrine. — Hypothermie permanente. — Nosomanie. — (Communiquée par M. le professeur Teissier).

X..., âgé de cinquante-cinq ans, homme de lettres des plus distingués. Belle santé antérieure, quoique souffrant d’un peu de rhumatisme et d’un léger degré de catarrhe bronchique pendant l’hiver. A la fin de 1889, contracte l’influenza qui affecte chez lui la forme thoracique et se distingue par une assez grande bénignité. Au bout de cinq à six semaines, ses forces ne reviennent pas ; il est en proie à une grande impressionnabilité nerveuse ; souvent il lui prend des terreurs inaccoutumées pour les choses les plus simples ; à chaque instant il craint de tomber malade et croit même souvent ses jours en danger. Chez le malade, on constate que la température est constamment subnormale, fait absolument inaccoutumé pour lui ; il est rare que le thermomètre atteigne 37°. Il est souvent pris de phénomènes d’angoisse précordiale avec sensation de constriction thoracique se propageant jusque dans l’épaule gauche ; il a l’appréhension d’une mort prochaine et imminente. C’est un véritable nosomane.

Grâce aux inhalations d’éther, aux stimulants diffusibles et plus tard à une cure à la Bourboule, son état s’est amélioré.

1891. — Cependant, cette année encore, M... conserve la même terreur instinctive pour la grippe et se croit perdu. Très fréquemment , on constate chez lui des températures basses.

Sans doute, on peut discuter la place de cette observation au milieu de celles qui sont relatives ;à la neurasthénie. L’étiquette pathologique nous importe peu et si nous publions ces faits, c’est parce qu’ils nous paraissent intéressants, surtout au point de vue de ces températures subnormales, qui ont été observées avec une netteté remarquable, et dont nous aurons à tirer parti.

De plus, cette action particulière de la maladie sur le pneumogastrique nous paraît également digne d’attention, et nous n’hésitons pas à l’expliquer par une influence toxique, produite par les toxines microbiennes (explication proposée récemment par Althaus, à la Société médicale de Londres).

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