EXAMEN DES DIVERSES THÉORIES
1° Th. de l’asthénie ou épuisement nerveux. — 2® Théorie de l’anémie et plus particulièrement de l'anémie cérébrale. — 3° Th.mixte. irrégularité dans la distribution aux centres nerveux du liquide sanguin, congestion en certains endroits, anémie en certains autres. — 4® Théorie réflexe.
Une tâche nôus reste, la plus importante, la plus difficile, par conséquent la plus intéressante. Après avoir exposé les faits qui précédent, il faut nous demander de quelle pathogénie ils relèvent : est-ce par pure coïncidence qu’il nous a été donné de les observer après des maladies infectieuses ? Sont-ils liés à celles-ci par une subordination indiscutable ?
Sans doute, pour certains d’entre eux, le lien causal apparaît mal ou n’apparaît pas : mais pour le plus grand nombre, il est impossible de ne pas voir entre eux et les maladies antérieures une relation étroite : l’explication que
— Al —
lions donnerons de ceux-ci nous aidera à y rattacher ceuxlà, rapprochement qui justifiera une explication similaire : procédant par analogies, nous espérons ne pas dévier de la voie dans laquelle nous nous engageons, en dépit des écueils, qui l’obstruent.
N’est-ce pas chose universellement admise que les maladies infectieuses sont susceptibles d’être suivies, à brève ou longue échéance de désordres nerveux à formes multiples? les divergences ne se manifestent qu’au moment d’établir les chaînons intermédiaires :
La première des explications, la plus simple, la plus logique, semble-t-il, est celle que nous n’hésiterons pas à qualifier d’explication ancienne, bien que nombre d’auteurs contemporains lui donnent encore droit de cité: c’est celle de Gubler, de Kraepelin, de Kirn, de Guinon, qui semble lui ménager une petite place au milieu de facteurs pathogéniques autrement puissants. Beaucoup, à l’exemple de ce dernier', se refusent à l’admettre d’une façon exclusive, et la repoussent en tant qu’explication unique : ceux mêmes qui semblent se rattacher de préférénee, à cette théorie de l’asthénie, de l’épuisement nerveux, ne laissent-ils pas entrevoir le peu de satisfaction qu’elle procure à leur esprit ? Kraepelin ajoute à l’asthénie l’influence « irritante ou nécrobiotique du poison zymotique sur l’élément histologique » et plus loin, il ajoute: « Quant à admettre que cette cause (l’asthénie) puisse encore agir, comme agent névropathique, des années après l’épuisement de la maladie, on ne saurait le faire : son influence ne saurait s’exercer au delà de quelques semaines,, de quelques mois au plus. »
De notre côté; nous la rejetons, avec d’autant moins
de scrupules que nous nous retranchons derrière la haute compétence de M. Landouzy : ce dernier, dans l’examen des diverses théories proposées pour expliquer certains troubles nerveux, les paralysies, après les maladies aiguës, déclare que la question de l’asthénie est jugée ; là nommer, c’est en faire le procès. La satisfaction qu’elle semble nous procurer, n’est que le résultat d’une pétition de principes: après une maladie qui a ébranlé le système nerveux, disent ses partisans, il n’est point étonnant de voir persister des troubles de ce système si fort adultéré il y a quelques semaines : mais, dirons-nous, pourquoi cette adultération, de quelle nature est-elle ? pourquoi cette persistance d’action? c’est reculer à plaisir la'solu* tien du problème.
Et d’ailleurs, les maladies asthénisantes au premier chef, rhumatisme articulaire aigu par exemple, ne sont pas celles qui s’accompagnent de préférence de troubles nerveux : à Une variole légère ont succédé des désordres psychiques intenses ; quel clinicien ne reconnaît point là justesse des observations de M. le professeur Grasset, qui dans une clinique récente, relative à la dernière épidémie d’influeUza, peignait cette foule de valétudinaires plus ou moins nerveux, étonnés d’être aussi souffrants, après avoir été atteints d’une façon insignifiante par la maladie elle-même?
L épuisement nerveux n’est qu’un mot créé pour mas* quer notre ignorance, en vertu d’analogies plus ou moi ns forcées ; un muscle dit-on, se fatigue par l’exercice, mais épuisement musculaire présente à. l’esprit une notion précise, parce que nous pouvons réduire le phénomène physiologique d e la fatigue musculaire à un processus chimique ;
nous savons en effet que le muscle doit être alcalin pour fonctionner, et nous savons d’autre part qu’en fonctionnant, il devient acide : d’où coagulation de la myosine, disparition de la substance contractile, partant plus de contraction. Quand, grâce aux progrès de la chimie biologique moderne, nous pourrons donner à l’expression,
« épuisement nerveux » une signification aussi concrète, alors nous pourrons le discuter.
Mais ajoutera-t-on, l’épuisement d’un nerf, du pneumogastrique, par exemple, est un fait hors de conteste: les expériences de M. le professeur Arloing en témoignent. La réponse est des plus faciles : comment assimiler les phénomènes qui se passent dans une sphère aussi étroite, aux faits complexes qui caractérisent une névrose: l’épuisement du pneumogastrique a pour effet d’accélérer le coeur ; est-ce à dire que l’épuisement du système nerveux tout entier donnera à celui-ci la faculté de réagir aux excitations, d’une façon inusitée? la variabilité dans les phénomènes observés, leur complexité : nous interdit . pareil rapprochement.
Il n’est point nécessaire de s’arrêter davantage à une seconde théorie pastiche de la précédente, nous voulons parler de la théorie de l’anémie et plus particulièrement de l’anémie cérébrale : c’est encore le même vice qui l’atteint ; elle n’explique point tout, et a besoin de s’expliquer elle-même.
Personne ne met en doute que les vésanies succèdent . parfois aux affections aiguës, anémiantes, les plus diverses ; de là, il y a loin à admettre l’anémie comme cause unique: il y a évidemment autre chose qu’une simple altération dans la quantité du liquide nourricier. Si, dans
certains cas, nos analyses de sang nous ont dévoilé une hypoglobuli econsidérable, en même temps qu’une diminution du pouvoir hémocbromométrique, dans beaucoup d’autres, nous avons pu observer un nombre de globules normal, une valeur globulaire conservée. Dans l’observation X page relative à ce jeune homme, présentant actuellement des stigmates d’bystérie, il y a cinq millions de globules par millimètre cube, et la richesse en hémoglobine atteint 13 pour 100.
Par suite des combustions exagérées de la période fébrile il y a destruction active des globules rouges, par conséquent au moment de la convalescence, le nombre de ces derniers tombe souvent au-dessous de la normale: mais souvent aussi, c’est avec une rapidité considérable que le sang reforme les éléments qui lui manquent, sans que cette formation ait une influence sur la disparition des phénomènes nerveux : il n’y a pour se rendre compte de la débilité de l’explication proposée, qu’à examiner le sang de malades, souffrant de désordres nerveux, suites d’une maladie infectieuse, depuis longtemps disparue : en admettant que pendant quelques semaines, on puisse pro poser semblable explication, il est clair que pour les conséquences lointaines des maladies infectieuses, elle. ne saurait être valable.
. Tous présentent de l’anémie après un procès sus fébrile plus ou moins intense, tous ne deviennent point nerveux, c’est-à-dire qu’il y faut surajouter quelque chose, un élément moins banal et plus compréhensif: sera-ce la prédisposition ? Sans doute celle-ci est un facteur d’une puissance indiscutable, et la conclusion de ce travail sera, disons-le dès maintenant, que sans prédisposition la ma-
ladie nerveuse ne pourra apparaître: mais nous cherchons une cause ou un ensemble de causes, susceptible de réveiller cette prédisposition qui sommeillait, de faire passer à l’acte cette latence : or, l’anémie ne paraît point capable de jouer pareil rôle; nous la repoussons encore, en lui adressant un dernier reproche, celui que nous adressions plus haut à la théorie de l’asthémie : toutes deux, si on les admettait, ne feraient que reculer la question, puisqu’elles nous forceraient à nous demander pourquoi cette asthénie, pourquoi cette anémie, alors que le processus fébrile a depuis longtemps disparu.
D’ailleurs, en règle générale, l’anémie ne s’observe pas forcément dans les névroses; les recherches de Gilles de la Tourette sur l’état du sang dans l’hystérie normale; c’est-à-dire en dehors de l’état de mal hystérique, ne portent, il est vrai, que sur dix malades, mais elles prouvent que tous les malades observés ne sont pas des anémiques : c’est ce qui résulte également de quelques-unes de nos observations et pour celles-ci, nous étions sûrs des antécédents infectieux.
Après l’anémie, une explication se présente d’ellemême : puisque, dans cette voie, nous ne pouvions nous satisfaire, serons-nous plus heureux dans une voie opposée? La congestion cérébrale nous donnera -t-elle la clef de ces phénomènes ? Il est encore facile d’écarter cette théorie qui pourra bien, à la rigueur, expliquer les désordres du cours de la maladie, mais qui, à coup sûr, ne saurait intervenir dans l’explication de phénomènes plus tardifs.
Anémie, congestion, sont des mots dont on abuse :
« L’étude de l’anémie de la moelle, dit Leyden, est aussi pleine d’inexactitude que celle de la pléthore spinale ».
Ce ne sont pas des causes, au sens pathogénique moderne : la science contemporaine les relègue bien loin dans la série des effets, et notre devoir, à l’heure actuelle, est de remonter plus haut.
Mais dira-t-on, un trouble dans l’irrigation sanguine, trouble fait d’anémie en certains endroits, de congestion, en certains autres, est pourtant invoqué fréquemment pour expliquer un phénomène à la fois physiologique et pathologique, nous voulons parler des rêves. Certaines parties du cerveau sont mal irriguées, exsangues, ce qui tient au repos de la tête sur l’oreiller : certaines autres, par compensation, reçoivent une masse de sang d’autant plus considérable, qu’elles sont plus déclives.
Ce qui se passe pendant le sommeil ne se passerait-il point à l’état de veille chez ces malades relevant d’une grave maladie ? Nous avouons que pareil fait peut se pro duire, mais ce défaut dans la régularité de la distribution sanguine, s’il s’explique lui-même, ne nous apparaît point comme pouvant être la raison déterminante du compiexus si varié d’une névrose, comme l’hystérie par exemple ; que la maladie infectieuse ait déterminé ça et là des oblitérations vasculaires et un afflux sanguin compensateur en d’autres portions, nous l’admettons encore, mais nous ne saurions sans preuves bien convaincantes, étendre cette théorie, déjà si peu évidente dans son cadre restreint.
Cependant cette dernière théorie, qui est pour ainsi dire l’ébauche de la théorie infectieuse de M. P. Marie, nous satisfait plus complètement que les trois premières,
asthémie, anémie, congestion ; c’est un processus moins banal qu’elle invoque, et nous verrons par la suite ce qu’elle renferme de vérité.
Avec elle nous sommes entré dans une voie bien déterminée, qui nous conduit à étudier d’une façon plus approfondie le mode d’action des maladies infectueuses ou plutôt de l’infection.
Avant d’aborder directement ce groupe de théorie, il convient de dire un mot sur l’opinion émise par Christian au sujet de la folie consécutive aux maladies aiguës. (Arch. de médecine, 1873) « Toutes les maladies aiguës dit cet auteur, se ressemblent par un point commun : elles se traduisent par une irritation périphérique, qui retentissant sur le cerveau, peut produire le délire par phénomène réflexe. » Il est certain que dans beaucoup de circonstances les choses se passent ainsi ; mais l’esprit demande une précision plus grande : comment agit ce réflexe ? est-ce par un spasme vasculaire cérébral ? et dans cette dernière hypothèse, quelle est la nature de cette action? est-ce une action trophique, et ce réflexe luimême part-il indifféremment de tous les points de la périphérie? ou bien, existe-t-il un organe plus ou moins touché dans la maladie infectieuse, qui en serait le point de départ ? Ces maladies, on le sait, agissent spécialement sur le foie et le rein: les lésions, appréciables ou non, laissées dans ces organes sont-elles, après coup, l’épine morbide qui va être une cause de réaction pour le système nerveux tout entier? autant de points que Christian n’a point vus ou n’a point voulu voir.
Pour nous, il nous semblerait assez logique de faire intervenir une action réflexe partie du rein, par exemple,
si nous n’avions une certaine défiance à l’égard d’actions réflexes, aussi durables, aussi compliquées 1 .
1 Epilepsie réflexe décrite, par le D r Bernhardt (de Berlin) venant à la suite d’une lésion périphérique d’un nerf, et comparable à celle que Brow Séquard développe chez des cobayes en leur sectionnant le nerf sciatique (Hammond, Maladies du système nerveux).