THÉORIES DE L'INTOXICATION
1» Rôle des toxines microbiennes. 2° Rôle des produits normaux Ou (autointoxication. a Théorie de l’imbibition rosée des centres (Landouzy). b Théorie de la non-neutralisation des poisons par le foie (Raphély).
L’agent pathogène sans agir par lui-même produirait-il ces désordres au moyen de ses toxines ?
Pour les troubles nerveux survenant dans le cours d’une maladie infectieuse, MM. Bouchard et A. Robin prouvent qu’ils sont dus à la rétention des produits toxiques que le rein n’éliminerait pas, et parmi ces produits toxiques il est incontestable que les toxines microbiennes tiennent une place considérable. Dans cet ordre d’idées, les expériences de Gharrin montrent l’intensité des phé nomènes nerveux chez les animaux à qui on a inoculé des produits solubles du bacille pyocyanique 1 ; de même M. Teissier, en inoculant des cultures de bacilles trouvés dans les urines de grippés, a toujours constaté une précocité dans l’apparition des désordres nerveux chez les animaux inoculés, ce qu’il n’hésite pas à attribuer non aux
1 Voici également les expériences de MM. Roux et Yersin avec les produits solubles du bacille diphtérique, les expériences de M. Courmont (thèse de Lyon, 1891).
bacilles, mais à celles de leurs produits solubles. Nous croyons que le mécanisme des phénomènes nerveux est souvent tel, surtout quand c’est dans la convalescence qu’ils font leur apparition : à une époque plus tardive, microbes et toxines ont disparu ; une autre théorie doit donc être recherchée.
A la suite de ces éliminations successives, il reste à nous demander s’il ne s’agit point d’une intoxication causée non par des produits anormaux, mais par des produits normaux, en un mot par une auto-intoxication.
Au cours de la maladie infectieuse, et pendant la convalescence, il se produit une auto-intoxication de nature particulière sur laquelle M. Landouzy a insisté dans sa thèse : c’est surtout quand l’hyperthermie fébrile a été longtemps observée que ce processus est évident, car il se traduit à l’autopsie par une coloration hortensia du centre ou « imbibition rosée ». (Landouzy). D’après l’auteur, ce n’est point là un fait d’ordre congestif, car la teinte rosée ne disparaît point après lavage des vaisseaux par une injection d’eau salée. L’hémoglobine du sang paraît dans ce cas s’être dissoute dans le plasma sanguin des capillaires et avoir diffusé de là, à l’état de faible solu tion, dans les espaces interorganiques du système ner veux ; de même que la matière colorante de la bile, cette matière colorante du sang exercerait sur les éléments nerveux une influence toxique. Dans cet ordre d’idées, l’imbibition rosée des centres gris pourrait jouer un rôle important dans la production de symptômes nerveux délirants et ataxiques, et il y aurait lieu de se demander si, dans certains cas, cette intoxication locale ne toucherait pas assez profondément les cellules ganglionnaires pour
devenir dans la convalescence le siège de foyers, inflammatoires déterminant secondairement des paralysies lombaires d’origine centrale. On le voit, M. Landouzy a en vue spécialement l’explication des paralysies, mais à l’exemple de Beau, Baillarger, Christian, il déclare que les maladies aiguës, pour produire des paralysies plus ou moins limitées, usent des mêmes procédés que pour .produire des perversions psychiques, délirantes ou autres. 11 s’agit certainement dans pareille démonstration d’une auto-intoxication, mais nous ne pouvons l’appliquer aux faits que nous avons en vue, car, ainsi que nous l’avons déclaré, la chaleur fébrile n’est pas un élément obligé de tout processus infectieux, et nous cherchons à déterminer quel est le rôle de l’infection dans la production des désordres nerveux plus ou moins lointains; cependant, comme il est très fréquent de constater Thyperthermie au cours des maladies infectieuses, il ne faut point la rejeter systématiquement comme source contingente de pareils désordres. Nous répétons que notre but est moins de sacrifier toutes les théories à une seule que de chercher la part de vérité que renferme chacune d’elles, et surtout de mettre en relief certains points jusqu’à présent restés dans l’ombre.
Depuis longtemps on a considéré les névroses comme dues à une intoxication. Galien parlait des humeurs peccantes élaborées par la matrice et transportées au cerveau où elles produisent la passion utérine, qui n’est autre que l’hystérie. Sans remonter aussi loin, il est facile de ren contrer dans la littérature médicale contemporaine un rapprochement non équivoque des névroses post-infectieuses et des névroses toxiques. Si ce rapprochement est
fait souvent,, les raisons qui le justifient ne sont point clairement exprimées.
Or que faut -il pour qu’une intoxication se produise ? Nous ne parlons, bien entendu, |que d’une auto-intoxication.
Les conditions de l’auto-intoxication sont multiples : les principales dérivent de l’altération des émonctoires et de la glande hépathique, qui fabrique trop de poisons ou qui ne neutralise point ceux produits en différents points de l’organisme : dans ce dernier cas, il s’agit d’une véritable insuffisance hépathique.
Une thèse de Lyon, faite sous l’inspiration de M. le professeur Pierret (Raphély, 1889), vise l’intoxication par les produits toxiques fabriqués dans le tube digestif et non neutralisés par le foie ; le trouble fonctionnel de ce dernier organe pourra ainsi donner naissance à des phénomènes psychiques de nature mélancolique. Ces poisons non neutralisés sont résorbés et agissent sur le fonctionnement du foie, en sorte qu’il s’établit entre cet organe et le reste de l’organisme un cycle, dont le résultat ultime est d’aboutir à une adultération générale.
Ges désordres légers ne sont pas les seuls qu’on observe à la suite des lésions du foie : M. le professeur Teissier, au Congrès de Paris (1889), a insisté sur la fréquence des névroses et des maladies, même localisées du système nerveux, après une altération du foie. Dans la même séance, M. le professeur Pierret approuvait les conclu sions de notre maître et voyait, comme lui, dans ce fait le résultat d’une véritable intoxication. Cette année même, nous avons assisté, dans le service de M. Teissier, au développement d’un tabes dans le cours d’une cirrhose hyper-
trophique ; nous ne voulons point insister sur ces faits, puisque notrei excellent ami, le D r Bronner, en fait le sujet de sa thèse.
Une altération hépathique est donc susceptible de produire des phénomènes d’intoxication qui se traduisent par des symptômes nerveux variés. Or les lésions du foie sont fréquentes au cours des maladies infectieuses : ainsi qu’on peut bien s’en convaincre, en lisant l’article de Siredeyfiüev. de mêd.. 1886).
Mais au cours d’une maladie infectieuse sera-t-il possible de reconnaître chimiquement, entre tant d’autres, cette lésion hépatique ? M. Hayem l’affirme (th. de Teissier, 1889): la constatation pendant plusieurs jours con sécutifs de l’urobiline dans les urines permet d’affirmer que le foie a été touché d’une façon assez sérieuse. Nous croyons que désormais il faudra tenir compte de cet élément de diagnostic, et nous ne manquerons point de le faire à l’occasion.