L — LA LOGIQUE EST-ELLE UNE SCIENCE OU UN AET
C'est par la solution de cette question que commencent la plupart des traités classiques , et entre autres celui de la philosophie de Lyon. Dans l'ancienne université on y attachait une grande importance.
En effet, il est une remarque qui saisit au pre-
193 LOGlQUt.
mier coup d'œil que Ton jette sur les divers systèmes de philosophie ; c'est que l'expositioa de la logique diffère du tout au tout, selon que la philosophie est instituée du point de vue individuel ou du point de vue social ou universel.
Dans le premier cas, on dit qu'elle est un art ; c'est-à-dire une méthode individuelle de raison^nement et d'éclectisme, c'est-à-dire une méthode variable , selon le but qu'on se propose.
Dans le second cas, on dit qu'elle est une science et un art. Or, par une science on entend qu'elle est comme telle fondée sur des principes de certitude immuables, et qu'elle est soumise à des lois générales et universelles hors desquelles il n'y a pas d'existence pour elle. On l'appelle en même temps un art , pour faire comprendre que c'est un instrument dont le bon usage exige une certaine habileté et quelques calculs nécessaires pour l'approprier à la nature des problèmes que l'on se propose de poursuivre.
Dans le premier cas , par celà^ seul que Ton établit en principe que la logique est seulement un art , on établit aussi qu'il n'y a point de certitude absolue pour les hommes. En effet , si l'on admettait qu'une telle certitude existât, onreconnaîtrait qu'il y a une science de moyens appropriés , qu'il y a des règles fixes de jugement. On^ pourrait dire que cette science est peu avancée , mais l'on en reconnaîtrait au moins l'existence ,
FARTIB CEITIQUE. 193
et Ton s'en ferait un but. Mais lorsque, au début de la carrière philosophique , ou déclare que la possibilité de connaître repose uniquement sur des procédés artificiels d'investigation et de rair sounement , alors on met la probabilité en lieu et place de la certitude , alors on renonce à tirear parti de Texpérience du passé, car si le passé nous a transmis des vérités reconnues telles aujourd'hui , il nous a transmis aussi beaucoup d'erreurs; alors, en un mot, on rompt avec Thumanité , et l'on se prive des renseignemens nombreux que nous offre sa pratique sociale , et qui sont consignés dans les langues, l'his^ toire , etc. On est obligé de déduire la logique tout entière de la conception que l'on s'est faite SUT l'individu ou sur le mot , c'est-à-dire, que l'on prend pour base de ce qui devrait offrir le plus de rigueur, le fait qui laisse de toutes manière le plus de place à l'arbitraire , et la théorie de la logique n'est plus autre , et ne peut plus être aur tre , que la théorie même de la formation des idées. Gtons quelques exemples.
M. Cousin définit la logique : la légitimité du passage de l'idée à l'être. Pour comprendre cette phrase , il faut se rappeler que , comme nous l'avons déjà vu, il pose le moi comme critérium et comme principe de toute science et de toute mo« raie. Il s'est imposé ainsi l'obligation de lui faire tout engendrer, et de nous donner une descrip:
tionde la génération des idées. Donc, selon lui , à son premier éveil , le moi éprouve une sensation confuse , que plus tard , par réflexion , il étudie en reprenant et en saisissant un à un les divers élémens de cette sensation première ; en troisième lieu, enfin, il parvient, toujours en réfléchissant , à saisir Fensemble, et à se rendre nettement compte de la perception vague et indéfinie qu'il avait eue d'abord.
Cette théorie du moi , cette théorie de la formation des idées, constitue tonte la logique, tout le système des méthodes de l'éclectisme moderne. Pourrait-il , en effet , exister un meillrar procédé pour trouver des choses nouvelles que celui même par lequel on acquiert ses premières connaissances, que celui , disons plus , qui nous est donné comme une loi de notre être. Or, quelles méthodes nous donne cette théorie? La première opération de la réflexion n'est pas autre chose que celle connue dans les écoles sous le nom d'analyse; et la seconde, pas autre que la synthèse. Et , en effet, les seules méthodes enseignées par l'éclectisme sont l'analyse et la synthèse.
Condîllac , qui , ainsi que le maître de l'éclectisme moderne, prend l'individu pour point de départ philosophique , est conduit par la même voie aux mêmes conclusions. Selon ce dernier, réveil de l'individu conunence par une sensation confuse ; à ce premier moment succède l'ana-
PABTIC CBITIQUB. 19$
lyse , et la synthèse vient après. Il recommande au même titre, au même degré, et dans le même ordre l'usage de ces méthodes.
Certes, c'est un spectacle curieux et bien digne d'attention, que de voir deux doctrines qui se prétendent placées aux deux pôles opposés de la philosophie , dont Tune se dit spiritualiste , et dont l'autre a été adoptée par les matérialistes , arriver cependant aux mêmes conclusions en logique ! Mais, ^1 ces choses, la question principale n'est point la prétention, c'est le point de départ* Or, l'une comme l'autre ont pris pour base de l^u* philosophie la considération de l'individu. Forcément, par une contrainte de la logique même du langage dont ils se servent, qui , malgré qu'ils le méconnaissent, gouverne leur esprit; forcément, disons-nous, les auteurs atteignent les mêmes conséquences , quant aux méthodes , quant à la science, et quant à la morale.
Il est vrai que M. Cousin donne au moi certaines notions primordiales auxquelles CondiUac n'a pas pensé, et qui lui servent à classer les matériaux des perceptions. «Nous voulons parler des notions ou idées absolues avec lesqudles il a formé ce qu'on appelle , dans son jécole , les calégories de la raiscm. Nous allons donner u^ aperçu de ce qu'il entend sous ces mots , bien que nous devions avoir plusieurs occasions encore d'en parler fort au long ; mais ce que nous
désiroiis surtout atteindre dans cet ouvrage, c'est le mérite d'une grande clarté , et aussi nous ne craindrons jamais de nous répéter toutes les fois qu'il devra en résulter quelque éclaircissement pour nos lecteurs. Écoutons encore M. Cousin parler, c Selon lui, l'observation trouve c dans la conscience des notions dont le dévec loppement régulier dépasse les limites de la c conscience et atteint des existences. > Ce sont celles de causalité , de substance , d'espace , de temps , d'unité, de bien , de beau , etc. Il déclare que ce sont là des faits rationnels nécessaires , et il en explique ainsi la production. Dans la raison 9 dit-il , il y a deux élémens et leur rapport , c'est-à-dire trois idées , trois termes, le moi, le non-^moi bornés, limités, finis, plus le rapport du moi au non^moi , c'est^i-dire l'infini ou l'unité qui les contient (1). De ces trois termes {M^imitife il fait engendrer, par extension ou par induction, une série de termes croissans qu'il range toujours trois par trois , et c'est ce qu'il nomme les catégories de la raison. Nous serions assez' em« barrasse de dresser à nous seul le tableau de ces catégories , car les écrits de l'auteur dont nous nous occupons sont remplis d'obscurités et d'expressions vagues qui accusent une grande incer-
(i) Programme d'un cours sur tes vérités absolues, p« «6, édit. de 4819.
titude , et qui prouvent que cet écrivain , forcé par la position et la réputation qu'on lui^fit étant encore fort jeune , enseignait avant d'avoir suffisamment médité. Tous ses écrits ressemblent à des essais ; ils en ont le caractère ; ils sont remplis d'hésitations ; jusque dans les notes, vous cherchez vainement un sens arrêté et fixe. Aussi, n'aurions-nous pu présenter un exemple sur le système des catégories de M. Cousin, si luimême ne nous en avait donné un spécimen dans un ouvrage plus moderne , et que nous citerons plus bas dans ce traité.
L'addition dont nous venons de parler, n'apporte cependant aucune différence sensible dans les méthodes , qui puisse séparer en logique le système de M. Cousin de celui de Condillac. En effet , quel est le moyen indiqué par notre professeur d'éclectisme , pour reconnaître et établir les notions absolues? C'est l'observation et l'induction. Qr, Condillac ne nie point que de telles notions n'existent , et il ne les fait pas naître non plus autrement que de l'observation et de l'abstraction. Ainsi , l'analogie entre les deux doctrines reste la même. C'est en vain que l'école éclectique , guidée par une sorte d'instinct rationnel , cherche un critérium plus assuré que l'analyse ou l'observation; elle est entraînée malgré elle à traiter, ainsi que les matérialistes,
la logique seulement comme un art, et à ne trou-
f9S iJOGlQW.
ver avec eux d'autres méthodes justiflables^ d'autres méthodes à enseigner, que celles même qui prêtent le plus à l'arbitraire , et dont Fusage exige en effet le plus d'habileté et d'exercice , savoir l'analyse et la synthèse. Nous n'avons pas besoin de dire que dans ces deux écoles ( il faut cependant en excepter Condillac ) , les signes ne sont point indispensables pour penser, car ils en expliquent la formation. Mais terminons avec ces exemples. Ils suffisent pour prouver la thèse que nous avons posée au commencement de ce paragraphe , savoir, que la logique diffère complètement suivant qu'elle est instituée pour une philosophie conçue au point de vue individuel , ou pour une philosophie établie au point de vue social.
Par une anomalie remarquable, Port-Pioyal considère aussi la logique seulement comme un art, et cependant, dans le traité qu'il a publié il procède comme si il y reconnaissait la valeur d'une science ; c'est-à-dire qu'il se sert de tous les matériaux acquis par la raison de l'humanité pour y chercher le principe et les moyens de la certitude. En un mot ce traité , quant à la disposition des parties et la classification des matières , ne diffère point essentiellement de ceux que l'Université mettait entre les mains de ses élèves. On peut expliquer cette singularité de plusieurs manières. On peut dire que le carte-
PAETIS CKITIQUB. 199
siatôsme dont Port-Royal était zélé partisan , en fut la cause prindpale ; quant à la disposition suivie dans le reste de Touvrage , elle Ait Tefiet d'une habitude tellement établie qu'elle était devenue en quelque sorte obligatoire. Descartes, en effet , en posant son fameux axiome , je pense, donc je suis, faisait de la pensée le point de départ de toutes les certitudes. En Tacceptant on était forcé de reconnaître que la certitude n'était point une science indépendante de l'homme individuel , mais au contraire un effet de sa pensée. On ne pouvait donc plus avouer que la logique fût une science, c'estrà-dire quelque chose que l'on possède seulement après l'avoir appris ; la logique devint l'art de penser. Encore , attachait-on peu d'importance à cet art ; car l'art est quelque chose que l'on apprend , et ce que l'on apprend est toujours , jusqu'à un certain point , indépendant de nous ; par suite si l'on eût donné trop de valeur à un pareil art , on eût diminué d'autant celle de la pensée individuelle comme principe de certitude. Aussi Port-Royal ( introduction ) semble en faire peu de cas. Concevoir, juger, raisonner, dit-il, sont des actions qui se font naturellement , et quelquefois mieux par ceux qui n'ont appris aucune règle , que par ceux qui les ont apprises , etc. Enfin , aux yeux du rédacteur de ce livre , la
a 00 LOGIQUE.
logique est une étude psychologique plutôt qu'un enseignement rationnel. Au reste, un grand nombre de logiciens de cette époque ont défini la logique comme Port-Royal, même lorsqu'ils n'acceptaient nullement le cartésianisme. Tel est entre autres Gassendi , qui lui aussi déclare que la logique est l'art de bien penser, logica est ars bene cogitandi.
La philosophie de Lyon dit , ainsi que nous l'avons vu , que la logique est la science pratique qui dirige les opérations de C esprit , et elle explique ce titre de Science en ajoutant que toute doctrine qui démontre , par des argumens certains , ses propres lois , mérite ce nom*
Quant à nous , nous dirons que la logique est en même temps une science et un art; une science, parce qu'elle a la possibilité de prévoir dans l'ordre même des faits dont elle est composée ; car bien que ce genre de prévoyance soit très différent de celui qui s'exerce dans les sciences naturelles , il existe néanmoins. On ne peut , en effet , désigner autrement la possibilité que nous trouvons dans la logique de décider à l'avance quelle espèce de résultat l'on doit attendre de l'emploi d'un procédé déterminé dans une opération rationnelle quelconque. Toutes les fois d'ailleurs que dans un ordre coordonné de connaissances il y a place pour le libre arbitre ,
FA&TiB cmrriQUB. 201
cesi-a-aireiiiieneaecnoisiremreaiYers moyens, il y a nécessairement mi système organisé de prévoyance. Qr, c'est là précÈément le cas de la lo^que , elle se compose de méthodes qui ne sont pas toujours et partout également applicables, et en conséquence eUe nous donne le moyen de les approprier aux cas particuliers en nous en :^prenant la portée et les propriétés ; elle nous fournit ainsi les élémens d'une certaine prévoyance à Tégard d'elle-même. Nous disons en outre que la logique est un art , parce qu'eUe est en effet le lieu où rhonune va chercher ses instrumens rationnels.
§11. — DiyiSHNf DE LA LOGIQUE.
Les auteors de la philosophie de Lyon et de Port*Royal, divisent la logique en autant de parties qu'Us reconnaissent d'espèces possibles d'opérations de la part de l'écrit. Ils en fixent le nombre à quatre. Ce sont , selon la terminologie de Port-Royal , celle de concevoir ou de Vidée , celle déjuger, celle de raisonner et celle d^ordqnner ou. de la méthode; et , selon Lyon , ce sont celles connues sous les noms de idea seu percep' tio , judicium , riUiocinatio et methodus.
Nous allons les suivre dans ces diverses divisions , bien que nous ne les considérions point
SOS LOGIQDB. PAETIV CRITIQUE.
comme irréprochables. Selon nous , elles pourraient être réduites à deux. Dans la première on traiterait de Yidée et du jugement ; dans la se* conde , du raisonnement et de la méthode. Nous espérons démontrer qu'il n'y a en effet que deux espèces d'opérations spirituelles, en prouvant que l'idée et le jugement sont des actes du même genre , et que le raisonnement et la méthode sont des opérations inséparables. Mais dans l'intérêt de la clarté et de la critique nous conserverons provisoirement la classification usitée.
§ III. — DE l'uiée.
L'idée , comme nous venons de le voir, est l'objet des premières recherches de la logique. Elle est , en effet , considérée comme l'opération élémentaire qui sert de base à toutes celles que l'on doit exposer par la suite ; de là la nécessité d'une définition rigoureuse propre à fixer les caractères et à déterminer la valeur de cette opération.
Il est difficile , dans ce travail d'investigation , de ne point anticiper sur l'ontologie , c'est-à-dire de se défendre de toutes explications sur la nature des agens qui prennent ou ont une part dans la formation de l'idée. C'est une tentation à laquelle n'ont pas toujours su échapper les logiciens. Cependant il s'agit seulement en ce lieu de
DE LIDÉB. 'Sd^^
•décrire le procédé par lequel Fidée est produite.^ Les élémens du trayail, appartenant directement au sujet , sont : 1"* les faits d'activité que l'on reconnaît dans ce genre de phénomènes; 2' les faits de passivité quî s'y trouvent nécessairement^ tels que les phénomènes cérébraux et sensuels ; 5* les fails de langage ; 4'' enfin les conséquences -qui découlent nécessairement de la combinaison et de la comparaison de ces diverses observations. Pans la critique qui va suivre nous n'invoquerons pas d'autres moyens, réservant pour l'ontologie tout ce qui se rapporte à l'explication même des faits dont nous ferons usage.
Les définitions généralement enseignées aujourd'hui , portent l'empreinte des théories des anciens sur la formation des idées , et à cause de cela même répondent imparfaitement au but que l'on doit se proposer dans la logique. 11 suffira pour en acquérir la preuve de donner une esquisse des opinions qui ont régné à cet égard dans les écoles. On peut , comme on va le voir, les classer sous deux titres d'explications oppo- ;sées; les unes spiritualistes , les autres sensua- IJstes.
Disons d'abord que te mot idée vient de la racine grecque d$oç, forme, image. Timée de Locres, çlève dePythagore, s'en est servi pour exprimer l'énergie formelle, c Avant la création^
S0& LOGIQUE. PARTIE CRITIQDË.
dit-il y la forme et la matière , iUx rs xal Clx , exis^ taient séparément. > Démocrite prétendit que les images , ec^Xa , se détachaient des objets , et pénétrant par les pores des organes, parvenaient à Tâme où elles engendraient le sentiment et la pensée, ahOr.mv YM rriv vorîaiy. Ces émanations étaient certaines figures semblables aux corps dont elles tiraient origine et qui s^imprimaient dans rame. Platon employa ensuite le mot dont s'était servi Timée de Locres, pour désigner ces idées archétypes qu'il considérait comme adhérant à rame et y représentant la raison divine. Selon lui les choses sont ce qu'elles sont par leur participation aux idées ; les choses sont aux idées comme les copies sont aux modèles. En un mot ^ avoir une idée c'était avoir une sorte de réminiscence d'un archétype existant originellement en nous , archétype qui représentait les idées divines qui avalent présidé à la formation du monde. Ainsi , à ses yeux , idée signifiait une forme pure semblable à celles que conçoivent les géomètres. Aristote comparait la sensation dans l'âme à l'empreinte d'un cachet sur la cire ; la matière du cachet , disait-il , n'est pas reçue par la cire , mais seulement la forme ; de même l'âme ne reçoit que la forme du sensible , et avant la sensation elle ne ressemblait point au sensible ; c'est seulement après avoir subi la sensation qu'elle
DE LIDiE. 205
ressemble au sensible (1). Mais Aristote place au dessus de l'âme sensitive » une autre âme qu'il appelle raisonnable. Celle-ci agit sur les sensations et à l'occasion même de ces sensations. Elle agit en vertu de propriétés qui lui sont propres » mais dont il ne parle pas (2). Je n'ai point proprement trouvé de définition de l'idée dans Aristote , bien qu'il se serve du mot iSia , et qu'il fasse de nombreuses distinctions entre les diverses espèces d'idées ; peut-être , si je l'avais lu davantage, aurais-je rencontré une formule pour remplir cette lacune qui étonne dans un homme si exact. Quoi qu'il en soit , on voit , d'après ce que nous avons dit , d'où est venu chez les péripatétidens , et dans le moyen âge , le sens et l'usage de ces mots espèces visibles appliqués aux idées. On distinguait deux sortes (T espèces ; les espèces impresses et les espèces expresses. Les premières étaient les idées qui résultaient directement de la sensation , et qui étaient en quelque sorte imprimées dans l'âme sensitive. Les secondes étaient les idées que l'intelligence active ou l'âme raisonnable avaient travaillées de manière à les débarrasser de ce qu'elles avaient de matériel , de manière à les rendre intelligibles (3). On com*
(1) Ritter, Histoire de la Philosophie, traduction de Tittot, t. lu , p. 238.
(2) Id. ibid. p. 85, etc.
(5) Dictionnaire de Trévoux.
S06 LOGIQUE. VAHTIB CEITIQUB.
prend encore , d'après la théorie d'Àristote , le» expressions d'espèces sensibles et d'espèces intelligibles appliquées aux idées. Les premières étaient celles que nous désignions tout à l'heure sous le nom dHmpresses ; les secondes étaient les expresses. Les stoïciens revinrent en partie à la doctrine de Platon. Ds admettaient , selon Ritter (1) , que la représentation, c'est-à-dire toutes les idées possibles» favTaoïa , existaient primitivement dans l'âme , et qu'elles étaient réveillées par la sensation. Ëpicure prit la théorie de Démocrite, en appliquant à ses tîSfùïa les noms aristotéliciens de Forma et de Species.
Ainsi, chez les anciens , si l'on cherchait le moyen d'une définition rigoureuse du mot idée , on ne le trouverait point ; on ne pourrait en formuler une qui fût pure de toute opinion ontologique, pure delà pensée du bu t particulier et circonscrit que se proposait l'écrivain en constituant sa philosophie. Nous trouvons ici une démonstration de ce que nous avons avancé dans notre introduction , à savoir, que la civilisation chrétienne, en empruntant des méthodes aux auteurs grecs ou romains , s'est , sans le savoir, mise sous la domination des doctrines de la civilisation païenne qu'eUe était appelée à détruire,
La logique moderne a tourné à peu près dans.
<1) Rilter, loc« cit., t. ui, p. 446.
DB LIDÂE. 2G7
le ca'cle qu'avait tracé rontologie ancienne. Les définitions sont devenues plus précises , et , par suite y le défaut en a été plus évident. On peut les rapporter à deux systèmes différens qui présentent tous deux de grands rapports avec ce que l'esquisse précédente nous a montré ; Tun qui ressemble davantage à la doctrine platonicienne, l'autre à celle d'Âristote. En effet , quelque différence que présente la doctrine de Kant et celle de M. Cousin avec les opinions ontologiques des académiciens , elle ne peut , comme nous le verronsplus tard lorsqu'il s'agira de l'une etdel'autre» se séparer complètement de Platon , quant à la définition dont il s'agit. Considérant ainsi que ce dernier^ les idées connue les effets des propriétés de l'âme se manifestant au contact du monde extérieur, il est impossible qu'ils ne concluent pas à une définition conforme : nous disons il est impossible , car nous ne connaissons pas de définition universellement adoptée dans les écoles dont ils sont les che&.
Les définitions faites dans la direction aristotélicienne , ont été celles qui ont été généralement employées dans l'enseignement classique. Aussi , lorsqu'on demande au premier venu ce qu'il entend sous le mot idée , il répond à peu près immanquablement que l'idée est une image. La Philosophie de Lyon prononce également que l'idée est une simple représentation de quelque objet
existant dans Tesprit : mera alicujus objecti rc" prœsentatio in mente existens. Elle compare la perception à la vision , l'esprit à Tœil , et l'idée à l'image qui existe dans l'œil au moment où celui-ci la perçoit. Certes , dans un traité de philosophie où on a eu la volonté d'être spiritualiste , on est étonné de trouver une définition si fortement empreinte du sens matérialiste.
Au reste, on trouvera peu d'auteurs qui n'aient varié sur la définition dont il s'agit ; un grand nombre surtout ont critiqué celle adoptée par la Philosophie de Lyon. Quelques uns, et l'académie française dans son dictionnaire, ont donné celleci : c ridée est la notion que l'esprit se forme de quelque chose. > M. Laurentie a proposé cette autre : c l'idée est unej notion perçue par l'esprit (1). > Nous ne prétendons pas énumérer toutes les propositions qui ont été avancées à cet égard ; ce serait une chose fastidieuse et impossible. Nous terminerons en ci tant l'opinion de Port- Royal, et la formule donnée par le successeur de Condillac dans l'université de Paris. Port-Royal écarte la difficulté en disant que : c le mot idée est du nombre de ceux qui sont si clairs , qu'on ne peut les expliquer par d'autres, parce qu'il n'y en a point de plus clairs et de plus simples. » — M. Laromiguière affirme que c l'idée n'est pas
(1) Methodusnova phîlosophandb iB3&.
BB L*IDéE.. S09
autre chose qu'un sentiment démêlé d'avec d'autres sentimens » un sentiment distingué de tout autre sentiment, un sentiment distinct. >
L'opinion de Port-Royal n'a point été reçue , malgré l'autorité de cette corporation, parce que l'on avait surtout besoin d'une définition lorsqu'il s'agissait de l'élément premier sur lequel repose en quelque sorte l'édifice entier de la logique. La formule de M. Laromiguière n'a point été acceptée malgré la haute position de l'auteur, parce qu'elle ressort d'une théorie ontologique qu'il faudrait admettre en même temps; les autres définitions ont été négligées, soit parce qu'elles n'ont pas été suflSsamment appuyées , soit parce qu'en réalité elles n'exprimaient pas comment le phénomène était produit , en sorte que l'enseignement est resté livré à la définition que nous avons extraite de la Philosophie de Lyon. C'est donc celle-là qu'il faudra avoir principalement en vue dans la critique.
On trouvera peut-être nos préliminaires trop étendus , mais nous n'avons pas été fôchés de montrer que ce n'était pas sans une certaine connaissance du sujet, que nous entreprenions d'en donner une définition nouvelle.
Dans le travail qui va suivre, nous avons deux résultats à atteindre , l'un critique, l'autre constitutif. Nous avons à prouver que les anciennes définitions sont inexactes, etken trouver une
310 LOGIQUE. FAETIB CEITIQUB.
nouvelle. Nous dësîrons atteindre ce double but^ sans être obligé à des répétitions ; il nous a donc fallu disposer nos matériaux d'une certaine manière, de telle sorte que Tune et Tautre conséquences ne seront complètement manifestes qu'à la fin dijL travail lui-même*
Nous ne nous proposons primitivement rien de plus ni ri^i de moins, que trouver par quelles opérations intellectuelles Tidée est formée. Toutes les négations comme toutes les affirmations nécessaires devront ressortir de cette recherche.
Nous commençons par établir, suivant l'usage des géomètres , quelques axiomes qui seront démontrés plus tard , mais dont renonciation en ce moment nous est nécessaire pour entrer en matière. Nous dirons donc , d'abord, sauf, nous le répétons , h le prouver bientôt , que l'idée n'est parfaite ou plutôt n'existe que par l'eflet d'un double phénomène intérieur, l'un d'activité, l'autre de passivité. Dans l'état actuel de notre existence terrestre , nous ne formons des idées et nous n'en avons conscience qu'à ces conditions. Le phénomène de passivité a lieti dans la substance nerveuse qui compose Tenccphale (cerveau et cervelet). Le phénomène d'activité résulte d'une force intérieure quelconque dont il sera question dans l'ontologie, et que nous appellerons esprit , âme ou activité. Soit qu'une impression, venant Mu monde extérieur et transmise
^ DE l'idée. 21 f
par les sens , ait été reçue par ie cerveau , soit que Tactivité, se mouvant en quelque sorte spontanément, agisse sur ce cerveau, dans Fun et Tautre cas , il n'y a idée que si , dans le premier, Vactivité opère sur l'impression cérébrale, et, dans le second, si cette activité réussit à produire mie impression sur le cerveau. Car le cerveau est un instrument passif placé entre la force d'activité et le monde extérieur qui se compose , comme on le sait en physiologie, du corps et du milieu avec lequel ce corps est en contact. Ces préliminaires établis , il nous reste à traiter notre sujet. Nous commencerons par nous occuper du côté le plus simple de la question.
Une idée n'est en aucune manière et en aucune circonstance , soit une image, soit une simple représentation d'un objet existant dans l'esprit ou devaut l'esprit. Pour en acquérir la preuve , il suffit d'examiner ce qui se passe dans le cerveau lorsque, sur des impressions transmises par les sens, une idée est engendrée. Il n'y a pas dans le cerveau de sensation ou d'impression simple, comme on le croit généralement. Le contact ou la vue d'un objet ne produisent point dans l'encéphale une modification unique comme l'objet lui-même ; mais , au contraire , une multitude d'impressions diverses, séparées et sans unité aucune. S'il en est ainsi , lorsque le cerveau reçoit] les ' modifications que les sens lui transmet-
212 LOGIQUE. >AET» CEITIQUB.
tent, par suite d'un contact qu'ils ont eu avec quelque chose d'extérieur, on est parfaitement en droit de croire qu'il en est de même dans les cas où la force active intérieure, se mouvant en quelque sorte spontanément, engendre dans le cerveau une modification d'où résulte une idée , c'est-à-dire, qu'il y a dans cette circonstance multiplicité et variété d'impressions produites. Nous pouvons considérer comme prouvé, pour ce dernier cas, tout ce que nous démontrerons quant au premier. Citons des exemples.
Il n'est rien qui paraisse au premier coup d'œil plus simple que la douleur ; et cependant toute douleur se compose d'une multitude d'impressions diflerentes sur le cerveau ; il y a celles relatives à l'espèce de la douleur, impressions caractéristiques, et qui servent en médecine de moyen diagnostic ; il y a celles qui dépendent des effets sympathiques ; il y a celles qui tiennent au siège ; celles qui marquent l'intensité du mal, etc. Le ojj^t douleur exprime en réalité une idée et non pas une sensation ; c'est un terme générique et non l'expression d'une image existant devant l'esprit. U en est du plaisir comme de la douleur ; les impressions auxquelles on donne ce nom collectif sont encore, dans chaque cas particulier, plus multipliées que celles dont nous venons de parler. Qu'on juge d'après ces exemples, qui sont certainement ceux où les élémens de sensa-
Dx l'idée. sis
tien sont les moins nombreux, de la quantité des impressions diverses qui ont lieu dans les cas ordi-
nairesetdontlaprésencesimultanéeestroccasion d'une opération d^unification , si j'ose ainsi dire , d'où résulte certaine idée ou certaine sensation.
Prenons pour exemple 3e ce dernier genre les phénomènes qui succèdent à un fait de vision. Le sens de la vision offre toutes les conditions nécessaires pour que l'observation soit parfaite dans le but que nous poursuivons ici. Il est composé de deux appareils nerveux; l'un externe, ea quelque sorte , qui se compose d'un réseau nerveux qui s'épanouit au fond de l'œil , et se trouve immédiatement en contact avec la lumière lorsque celle-ci a traversé l'admirable système optique qui remplit le globe oculaire ; l'autre est le nerf optique que quelques anatomistes ont comparé à un petit cerveau, parce qu'il leur a paru qu'il s'y faisait un travail particulier sur les impressions transmises par la rétine , un travail de transformation spéciale. Quoi qu'il en soit, ce nerf est le moyen par lequel les impressions reçues par la rétine, sont transmises au cerveau.
Qr, lorsque des rayons lumineux réfléchis par on objet (supposons que cet objet soit un homme) viemient peindre dans l'œil une image tellement exacte dans sa petitesse , qu'elle ne diffère pas de celle que l'on obtiendrait dans une chambre obs* cure, eo sorte qu'elle nous présente une peinture
11 & U>GIQUB. FAETIB CAITIQUI.
d'une perfecUon inimitable, qu'arrive-t-il dans lâ rétine? Là, ce n'est plus une image, mais les effets des contacts produits par les rayons lumineux ; contacts dont les uns donnent des impressions de couleur, d'autres des impressions de forme , de geste , de position , etc. Ce n'est pas tout ; il est prouvé que cet homme , objet de la vision , est senti par la rétine comme s'il était renversé, comme s'il avait la tête où sont les pieds , et les pieds où est la tête ; ce n'est pas tout encore : cet objet sera plus ou moins éloigné ; or, il est prouvé que la grandeur de l'image diminue en raison qu'augmente le carré des distances. On ne pourrait compter les mille impressions diverses dont se compose la vision d'un seul objet.
Quel travail cependant les anatomistes attribuent-ils au nerf optique sur cette multitude d'impressions diverses? Selon leur hypothèse, il s'y opère la rectification des erreurs de position, de distance , de grandeur , c'est-à-dire le redressement de l'image , et la détermination approximative de la grandeur et de la distance. Mais, quand ce travail serait fait dans le nerf optique par le seul effet d'une organisation logique qui lui serait inhérente, il n'en résulterait pas néanmoins que l'impression transmise au cerveau, serait unique ou siiÀple comme l'image première. Celui-ci recevra toujours des impressions de position, de distance, de hauteur, de lar-
g€?ar, de couleur, de ges^e, etc.; c*est-à-dire, qu'il éprouvera toujours plusieurs impressions différentes et séparées, quoique simultanées, impropres à engendrer, par elles seules, une sensation unique ; une image , une représentation , une idée enfin. Que sera-ce, si nous joignons à la pluralité produite dans le cerveau par les modifications éprouvées dans un seul sens» les effets de plusieurs, de Fouie, du toucher, etc.
Cette conclusion peut donner lieu à une objection que nous allons examiner : nous y trouverons un moyen de transition nécessaire pour faire un pas de plus dans l'investigation dont nous nous occupons.
On pourrait objecter que l'unité delà sensation résulte de la simultanéité même des impressions. Nous ferons remarquer d'abord que cette simultanéité n'est qu'un fait probable, et nullement aussi certain que celui de la pluralité de ces impressions. Nous ajouterons ensuite que cette simultanéité, pour qu'il en résulte une unité réellement existante , doit être aperçue. Or, elle ne peut l'être par le cerveau , qui , élant lui-même une pluralité, ne peut être présent, comme unité, simultanément sur plusieurs points de lui-même a la fois. Ajoutons que ce cerveau n'est pas impressionné seulement , dans le moment dont il -s'agit , par la somme des transmissions sensuelles qui se rapportent à l'objet dont on va avoir l'idée,
216 LOCIQUB. PAAT» CAITIQtrS.
mais en même temps par une multitude d'autres impressions diverses que les sens reçoivent de mille autres objets appartenant au monde extérieur. Celles-ci entreraient donc dans ]a simulta* néité, en sorte qu'au lieu d'une unité nette et positive, on n'aurait jamais que des unités confuses et fausses. Attendu cette dernière circonstance, que chacun de nous peut à l'instant se démontrer, en comparant sa pensée à sa situation, on a reconnu que l'attention était nécessaire à l'homme pour avoir une sensation quelconque. M. Laromîguière a consacré à peu près deux volumes pour prouver ce fait , et pour démontrer que l'attention était l'efTet d'un principe actif.
Il faut, en effet, que l'activité inter\âenne pour constituer l'unité qui doit convertir des impressions diverses et séparées en une sensation unique , et cela se conçoit comme d'autant plus nécessaire ou plus démontré que l'acte seul est un et simultané , et , par suite , seul capable de produire le phénomène d'unification dont il s'agit. Nous citerons, au reste, plus bas des faits qui prouveront non seulement que cet acte a lieu lors de la formation des idées , mais encore que l'activité seule su£Bt pour engendrer des impressions cérébrales , et par conséquent des idées.
Mais il ne suffit pas encore, pour que l'idée soit formée, que l'acte unifiant ait eu lieu ; il est nécessaire de plus que cette action soit transformée
en un signe que la mémoire puisse garder et que la voix puisse transmettre. Cette transformation est-elle un fait de passivité ou d'activité ? Évidemment il est impossible qu'elle soit effectuée' passivement , car alors ce serait assez pour qu'il y eût production de signes , que nos sens aient tpansmis au cerveau les impressions qu'ils ont reçues. Or, on sait qu'il n'en est pas ainsi ; les choses ne se passent pas si simplement , et ne sont pas si faciles. La création des signes est le> résultat d'un travail. 11 faut plus que mettre ses sens en contact avec le monde extérieur pour posséder des idées, et les signes de ces idées ; il faut en outre être attentif ; il faut vouloir, chercher, et faire effort. Personne n'ignore que la plupart des idées comme des signes, sont dus à l'éducation; que la faculté de former des signes est une faculté qui s'enseigne ; que l'on mesure la cajjacité des hommes , c'est-à-dire , le capital intellectuel qui leur appartient , à la somme des idées et des signes qu'ils possèdent et qu'ils peuvent émettre. Ce qui se passe dans cette circonstance , nous paraît être une preuve irrécusable à l'appui de notre proposition précédente, savoir, qu'un acte seul est capable de réduire à l'unité plusieurs impressions diverses , fussent -elles même simultanées , parce que, seul, il est un. Parles raisonnemens qui précèdent, nous avons déjà acquis quelque lumière sur l'objet de nos
SIS LOQIQUS. PAATIS €AlTIQt7l.
recherches. Nous sommes déjà en droit de dire que l'idée est l'effet d'un acte de l'esprit donnant à des impressions cérébrales multiples et diverses , la valeur de l'unité. Nous pouvons encore ajouter que le résultat ordinaire et définitif de cet acte, est de nommer un groupe donné d'impressions. Poursuivons.
Il est évident que , pour qu'un groupe de ce dernier genre soit formé , il faut que l'activité ou l'esprit choisisse , parmi un grand nombre d'impressions, celles dont il formera une unité. 11 faut qu'il choisisse , car, ainsi que nous l'avons dit, dans quelque moment que ce soit, les sens transmettent au cerveau un nombre considé--^ rable d'impressions variées qui se rapportent à plusieurs objets extérieurs et différens. Ck)mment arrive-t-il cependant que , dans l'élection qu'il doit faire de quelques impresiûons au milieu d'une multitude aussi diverse, l'esprit ne se trompe presque jamais|; comment arrive-t-il que l'erreur est une exception , et la vérité le cas ordinaire? Or, lorsque nous voyons que l'erreur semble le cas le plus probable , et qu'elle est cependant le p]us rare, nous sommes contraints de conclure que le choix n'a pas lieu au hasard , et que l'esprit^ un guide qui le conduit dans ce choix. Mais quel est ce guide?
Nous sommes obligés, pour résoudre cette question ^ de quitter le terrain où nous sommes
resté placés jusqn^à ce moment. On n'y trouve » <»k n'y doit trouver aucune espèce d'indication relativement à la nouvelle recherche à laquelle il faut nous livrer. Mais , lorsque nous aurons obtenu un résultat , nous rentrerons sur ce terrain , et nous y trouverons la conflrmation de la solution que nous aurons découverte.
Quittant donc le terrain où nous nous étions tenus » au lieu d'examiner les procédés de l'opération q^i forme l'idée , nous allons étudier les produits de ce genre d'opération , c'est-à-dire les idées elles-mêmes , et nous y rencontrerons une indication claire et précise sur la nature du guide qui dirige les actes de l'esprit.
En réfléchissant sur ce qui constitue essentiellement ridée parfaite , telle que la possède un homme adulte , nous remarquons que chacune d'elle n'est rien de plus qu'un terme de rapport établi , soit vis-à-vis d'un système de classification , vis-à-vis un but , un usage ; que chacune d'elle , en un mot » n'exprime autre chose qu'une relation. En effet , prenez pour exemple soit l'idée chaise , soit celle de maison , soit un nom^ de nombre » soit celle d'un certain individu dans une espèce » par exemple , parmi les hommes , vous reconnaîtrez sans peine que les deux premières se rapportent à un usage ou à un but;: que la troisième comme la quatrième sont un > rapport de classification. Prenez pour exemple
39d U>GIQ|]S. FAATIE CRITIQUE.
ridée d'un verbe, vous reconnaîtrez encore qn*elle n'est autre chose que Taflirmation d'un certain rapport d'activité vis-à-vis un certain but, ou de passivité vis-à-vis un certain agent , etc. On pourrait ici multiplier sans peine les exemples , mais ce serait faire une énumération inutile , puisque personne ne sera embarrassé pour l'accroître autant qu'il le croira nécessaire.
On peut conclure de là, avec assurance ce nous semble » que toute idée est un rapport , et par conséquent que l'opération qui constitue l'idée est l'acte d'affirmer un rapport.
Cette conclusion est confirmée par un autre genre d'examen. Nous avons dit que l'activité , en même temps qu'elle formait une unité de diverses im^Hressions cérébrales, engendrait un signe ou nommait. Voyons si l'étude de ce qui constitue essentiellement le mot , ne nous conduira pas au même point où nous sommes arrivés en appliquant notre attention sur l'essence de l'idée.
En interrogeant la nature du langage , on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il y a une loi de génération des mots , comme il y en a une pour la génération des idées , loi dérivant de celle qui préside à la formation des idées , et qui remplit un office analogue quant à la production des mots, n y a un principejde nomenclature. Pour le reconnaître il ne faut qu'examiner la syntaxe
d'une langue. On remai*que alors qu'il y a un certain système pour engendrer les substantifs , les adjectifs , les^verbes , les temps , les pluriels , toutes les relations des mots entre eux , etc. D est tel que le mode de formation des noms nouveaux est déterminé à Tavance , à ce point qu'un très petit enfant en manifeste déjà le sentiment , même en prononçant les barbarismes à l'aide desquels , lorsqu'il commence à parler, il essaie ordinairement d'exprimer ses idées. La langue française , dont la précision est extrême , n'est pas aussi propre que plusieurs autres pour ob* server les effets de cette loi. On devra les étudier dans mi idiome où » comme dans l'allemand , il est permis à chacun de créer en quelque sorte des mots selon ses besoins.
Ainsi , de même qu'il y aurait chez chacun de nous , antérieurement à la formation de l'idée , connaissance d'une loi de génération des idées , un principe de classification et d'affirmation , de même il y aurait une loi de génération des mots , un principe de nomenclature.
Nous allons maintenant rechercher si cette conséquence que nous avons déduite de l'étude de ce qui constitue essentiellement soit l'idée , soit le langage, est démontrée par un autre genre d'observation appartenant plus directement au terrain sur lequel nous nous étions établis primitivement.
StS LOGIQUK. FJlATIK CKITIQUl.
En comparant une civilisation à une autre, une nationàuneautre, un certain groupedesièclesàun autre , par exemple , les populations chrétieimes aux populations païennes , on ne tarde pas à reconnaître que, s'il est une certaine somme d'idées communes aux divers temps , aux diverses civilisations , aux chrétiens et aux païens , il en est une autre qui appartient en propre à chacune d'elles. Ainsi les idées de liberté, d'égalité, de fraternité, de charité , d'humanité , de catholicisme, etc. , et les mille corollaires qui en découlent, appartiennent aux temps modernes. Les anciens ou ne les connaissaient pas , ou exprimaient par ces mots des idées toutes ditîérentes. L'idée de charité n'existait pas ; elle n*a pas encore de nom dans plusieurs langues modernes. Le mot humanité n'exprimait pas, comme aujourd'hui , l'idée de l'unité humaine et de la solidarité commune des hommes de tous les temps , et de tous les lieux passés et à venir..
Nous concluons de là que le principe des rapports, en vertu duquel les idées sont engendrées, est , chez chaque homme , une connaissance ou une idée enseignée et préexistante à la formation de toutes les autres.
Pour se 0gurer en quoi consiste ce principe de rapports , cette loi de formation des idées , qu'on prenne comme exemple la loi qui préside à la formation et à la combinaison des nombres.
Il ne peut être douteux pour personne qu'il y a uu système de numération, qu'il en a existé plusieurs qui différaient entre eux , et que toutes les idées relatives à des rapports de nombres , étaient formées diversement selon ces systèmes; il faut donc en conclure que la connaissance du système préexistait à Fusage que chacun en faisait.
Il est au reste un grand nombre d'idées dont l'engendrement peut être rapporté seulement à une connaissance préexistante de ce genre* Telles sont les idées de Dieu , d'âme , de bien et de mal , d'affirmation et de négation , de nationalité et d'individualisme, de dévouement et d'égoisme, toutes les idées de mathématiques pures , de science pure , etc. Cette observation n'avait pas échappé à Port-Royal , et à beaucoup d'autres logiciens parmi lesquels il faut compter Bossuet. Elle leur avait suffi pour prononcer que la définition vulgaire de l'idée était fausse, c'està-dire que celle-ci n'était rien moins qu'une image, c Vous pouvez jusqu'à un certain point , en faisant un grand effort d'imagination , disait Port-Royal , croire apercevoir une forme vague qui vous représentera un triangle ; mais avances^ dans cette voie» et vous atteindrez bien des idées que vous concevrez parfaitement , et dont cependant nul effort d'imagination ne pourra vous faire apercevoir la forme. Ainsi vous cou-
cevez très bien une figure qui aurait mille angles ^ mais jamais vous ne pourrez la voir en imagination. >
Évidemment des idées de cette espèce sont formées autrement que ne le suppose la définition vulgaire ou celle de la Philosophie de Lyon. Évidemment dans ces cas Tesprit fait autre chose que ramener à une certaine unité des impreslûons multiples et diverses ; c'est lui-même qui se mouvant en quelque sorte spontanément ou à priori, crée ces impressions multiples, et parfait ainsi les idées dont il possède déjà le principe de classification et de nomenclature.
On a cherché à expliquer la formation de l'espèce d'idées dont nous nous occupons , et qui ne peuvent être en aucun cas des images , par la théorie de l'abstraction. Cependant il est des idées que celle-ci ne pourrait jamais produire ; telles sont celles de Dieu , d'âme , de dévouement , d'égoïsme , etc. ; mais quoi qu'il en soit, voici cette théorie : on suppose plusieurs objets présentant , au milieu de toutes les différences qui en caractérisent les individualités , une qualité commune , telle que celle de la couleur , par exemple , et l'on dit qu'au moment où ces objets sont devant nos yeux , il arrive que le spectateur observe et saisit ce qu'il y a de commun entre eux , c'est-à-dire la couleur, et la nomme. Le nom est ce qu'on appelle le mot représentatif de
ridée abstraite. Mais que décrit-co ea ràdité dans ce cas? Predsément les mêmes phénomènes que nous racontions tout à l'heure dans notre exposition physiologique des OMuiitions nécessaires des sensations. En effet , cette théorie de la formation de Fidée abstraite suppose une oIh servation active capable d'établir et de saisir des rapports communs et de les nommer. Or, ici , ce qu'il est important de savoir, c'est s'il serait possible à l'observateur de décider que telle ou telle couleur est celle de l'objet , s'il ne possédait pas déjà un système de classification des couleurs ; c'est de savoir s'il lui serait possible d'appliquer tel ou tel nom , s'il ne possédait pas déjà une nomenclature des couleurs. Cette dernière question suffit pour résoudre le problème » car personne n'ignore que la connaissance des mots est antérieure chez les hommes à toute opération dont ils puissent se rendre compte. Ainsi un français dira c'est blanc et nonpasa/6tiin est, et de même chacun selon la langue qu'il aura apprise. Per* sonne même n'ignore que chez l'enfant le signe est antérieur de long-temps au moment où il peut l'exprimer. Il faut donc reconnaître que l'étude de l'idée abstraite , lom de contredire î'o^ pinion que nous avons émise y la confirme en
tous points. Mais arrivons aux preuves physiologiques.
II est certain que les sens , pour servir, ont
236 LOGIQUI. FAJITIB CEITIQUB.
besoin de recevoir une-éducation. On apprend à voir, on apprend à entendre , à sentir, à goûter et à toucher. L'enfant en naissant ne sait pas faire toules ces choses. Le cerveau lui-même a besoin d'être instruit. Cette agitation que montre l'enfant qui vient de naître , ces mouvemens des membres qu'il pousse ou jette dans tous les sens, ces mouvemens de la tête et du globe oculaire que l'on remarque chez lui , sont-ils autre chose que les effets d'une force intérieure qui remue tout le mécanisme nerveux pour le mettre en rapport avec le monde extérieur ?
Certes ce ne sont ni le cerveau , ni les sens qui s'instruisent eux-mêmes. Pour qu'ils puissent le faire , il faudrait qu'ils eussent en eux quelque chose qui ne serait pas eux, c'est-à-dire une force active qui les poussât à aller chercher ; il faudrait encore qu'ils eussent un critérium qui leur apprit à établir des rapports. Or, cela n'est pas et ne peut être ; ils sont par eux-mêmes entièrement passifs. Ils pourraient éprouver indéfiniment des impressions sans faire autre chose que les éprouver. U y a évidemment , dans cette circonstance , intervention de la force d'activité dont nous avons parlé plus haut. I^es mouvemens deviennent réglés, et l'instruction régulière, dès l'instant où cette force a acquis une notion quelconque du critérium qui doit la conduire complètement plus tard.
PS L*iDtl. 237
Ici f on nous objectera ce qui se passe chez les animaux. On nous dira que leur cerveau et leurs sens n'ont pas besoin d'éducation ; qu*une tortue à peine sortie de l'œuf s'achemine vers l'eau où elle doit vivre ; qu'un poulet à peine éclos fait déjà tous les mouvemens qu'il répétera lorsqu'il sera couvert de plumes , etc. Mais un fait en détruit-il un autre, surtout lorsqu'ils appartiennent à des sujets différens? En y regardant bien, l'objection même ne prouve-t-elle pas notre thèse? Quoi qu'il en soit, nous dirons une fois pour toutes , quant à ce qui concerne les animaux , qu'il est absurde de faire intervenir ce genre de considérations lorsqu'il s'agit de nous. En effet, avons-nous conscience de ce qui se passe dans un animal? Est-ce pour eux ou pour nous que nous écrivons des traités de philosophie ? A leur égard nous ne sommes certains que d'une chose, c'est que leur système nerveux est arrangé tout autrement que le nôtre ; c'est que l'instinct seul les conduit; c'est que nous ne pouvons nous servir de ces êtres qu'en tant que cet instinct concorde avec l'usage que nous voulons en faire. A nos yeux , la loi des instincts qui gouverne chaque espèce parmi les bétes suffit pour en expliquer les mœurs. Il est inutile d'admettre dans ce but, comme la Philosophie de Lyon, une âme des bétes. Rentrons dans notre sujet. Nous avons des observations nombreuses de
218 LOGIQUE. PARTIE G&ITIQUE.
rëducation des sens et du cerveau recueillies chez les hommes adultes. On a l'exemple d'hommes aveugles de naissance auxquels la soustraction d'une cataracte congéniale a rendu la vue. Ces hommes ont tous été obligés d'apprendre à voir. A leur premier regard, tout est confondu ; il n'y a rien de plus qu'une masse d'impressions au milieu desquelles ils ne distinguent rien. Il faut apprendre à reconnattre les grandeurs, les distances , les rapports , en un mot , mille différences » travail dont la durée est assez longue. Il en est de même du sens de l'ouïe. U y a eu des sourds et muets de naissance qui ont recouvré l'usage de l'oreille. D'abord , ils n'entendaient qu'un bruit incommode et douloureux ; puis , ils apprirent à distinguer et reconnaître les sons. Enfln, le même fait se présente tous les jours dans les usages les plus vulgaires delà vie sociale. Chaque profession exerce ses sens d'une manière spéciale ; on exerce» selon que celle-ci l'exige , sa vue , son ouïe , son toucher, son odorat , son goût ; on exerce son cerveau. Mais , chose remarquable , l'homme arrivé à un âge avancé , éprouve beaucoup plus de difficultés que l'homme jeune à instruire ainsi , dans une direction particulière , ses sens et son cerveau. On dit vulgairement que, pour avoir une bonne mémoire, il faut l'exercer beaucoup, et surtout lorsque l'on est jeune. Or, que prouvent ces derniers faits? Que plus l'homme est