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jeune et dans le moment de la croissance des organes, plus il est facile à FactiYité de produire une détermination de la nutrition dans une direction plutôt que dans une autre.
Sans entrer dans plus de détails , il doit être évident pour tout le monde que ces faits seraient incompréhensibles, si Ton n'admettait pas qu'il y a une activitéagissant selon une certaine loi apprise, activité qui opère sur l'organisme nerveux , c'està-dire, y détermine, y choisit, ou y favorise, enles faisant répéter, certains groupes d'impressions plutôt que d'au très. Un dernier fait, le plus général de tous ceux que nous pouvons invoquer, achèvera la démonstration. La forme et le développement du cerveau chez les hommes , diffèrent selon les civilisations auxquelles ils appartiennent, ou, en d'autres termes, selon les doctrines sociales d'après lesquelles ils ont agi. Or, qu'est-ce qu'une doctrine sociale? C'est une loi d'activité.
n nous reste, maintenant , à nous occuper de ce qui constitue le signe ou le fait de nommer. Nous donnerons ensuite des exemples d'idées eng^idrées à priori et à posteriori, et , enfin, nous conclurons.
Le mot , le nom sont en quelque sorte l'image extérieure de l'idée, l'image extérieure à l'âme. Sans doute, chaque acte de l'âme, chaque idée, y existe sous forme d'une qualité nouvelle acquise par cette âme. On peut , jusqu'à un certain point,
230 LOGIQUl. - r^ETIl CRITIQUE.
dire qn'il y a un signe spirituel comme il y a un signe matérieU Mais ce n'est point ici le lieu de traiter du premier ; c'est seulement celui de uou& occuper du second. Pour l'intelligence de ce qui suit , il suffit de faire la remarque que le signe est double.
Dous venons de dire que le mot ou le nom étaient en quelque sorte une image de l'idée, existante en dehors de la force d'activité ; mais c'est une pure métaphore qui ne peut nous servir à rien de plus qu'à nous fournir un moyen d'introduction.
Le mot est constitué dans le cerveau par des impressions presque aussi multipliées que celles qui sont relatives à l'idée. Chaque mot , entendu ou créé , ne marque pas dans l'encéphale une trace unique. En effet , on possède , en patholo-* gie» des observations de gens qui , après des maladies cérébrales , avaient perdu la mémoire de certaines parties de mots, par exemple , de certaines syllabes , et qui , par suite , ne les entendaient point, et ne pouvaient les prononcer. Ces gens sont obligés de subir à cet égard une sorte de convalescence, c'est-à-dire d'apprendre de nouveau ce qu'ils avaient oublié : il leur arrive ce que Ton remarque ordinairement chez les enfeus. Ceux-ci adoptent souvent dans le premier âge certaines combinaisons de sons , qu'ils aban-
DE LIBÉB. 231
donnent ensuite pour prendre l'usage de la langue usuelle.
S'il était permis d'avancer une hypothèse à cet égard, on dirait qu'il y a autant d'impressions cérébrales différentes à l'occasion d'un mot, qu'il y a de sonorités diverses, qu'il y a d'accens, qu'il y a de modes rhythmiques dans ce mot. La pluralité des langues peut être considérée comme une démonstration de cette hypothèse. S'il n'en était point ainsi , il n'y aurait qu'un seul langage articulé ; tous les hommes se serviraient du même idiome. La multiplicité et la variété des sons par lesquels ils expriment leurs pensées , nous prouvent que l'impression cérébrale qui se rapporte au nom, est une existence complètement inerte, complètement indifférente quant à la nature de ridée.
Le nombre des langues différentes qui existent ou ont existé sur le globe est considérable. Chaque peuple parle un langage qui lui est propre ; on en compte aujourd'hui plus de quinze qui sont en usage dans la seule Europe, et se ressemblent si peu , qu'ils établissent entre les hommes des séparations plus difficiles à franchir que lés plus hautes montagnes et les plus vastes mers. Mais partout , malgré la variété et la dissemblance des sons articulés, ou des mots par lesquels les idées acquièrent mie existence extérieure , partout les idées sont spirituellement les
232 LOGIQUE. FART» CEITIQUC.
mêmes. Ainsi les idée&, homme , arbre , maison^ se traduisent par des sons qui ne présentent point entre eux d'autilogie sensible ; et cependant ces idées sont positivement les mêmes dans l'esprit. Le signe ou Tacte spirituel ne varie pas (1) : le signe matériel seul diffère. C'est parce qu'il en est ainsi , et seulement parce qu'il en est ainsi , que nous pouvons apprendre , par l'usage , des langues autres que celle qui nous fut enseignée dans notre enfance.
Ainsi , le langage nous rend manifeste qu'il y a deux choses au moins dans l'acte d'affirmation par lequel on nomme , ou dans l'idée de son : savoir ce qui ne varie pas et ce qui varie, ce qui est un et ce qui est multiple , le signe spirituel et le signe matériel.
Or, de même que dans le mot expressif d'une idée il y a deux choses , le sens spirituel invariable , et le son qui le transmet ou la parole, il faut
reconnaître qu'il y a aussi , dans la formation de
(1) Cette proposition paraîtra, au premier coup tl*Œîl , en contradiction avec Tupe de nos affirmations précédentes, lorsque nous disions qi)< e nombre d s idées était propor* tionné au degré de civilisation. Il n'en est rien cependant. En effet, quels que soient les peuples qu'on examine, ils ont toujours une somme d*idées communes avec tous les autres. Ainsi un Eoschimen ne possède peut-être que cinq cents idées ; nous , Européens , nous avons toutes celles-là et en outre quelques milliers d'autres.
ce mot , intervention de deux existences ; Tune est l'acte de l'esprit , l'autre est coustituée par les modîBcations cérébrales correspondant au son lui-même.
Que chaque mot articulé , ou son spécial , soit représenté dans le cerveau par des modifications particulières dont la reproduction est rendue plus facile et plus prompte par l'habitude , il n'y a nul doute à cet égard. Les observations médicales rendent ce fait incontestable. Nous ne rappellerons pas une remarque recueillie depuis longtemps, savoir, que les hommes on' des aptitudes diverses pour apprendre des langues , qu'il y a sous ce rapport des individus mieux organisés (pie d'autres, etc.
Mous choisirons des exemples plus positifs.
On a vu, par suite d'affections cérébrales, comme nous l'avons déjà dit , des individus perdre, selon l'expression des médecins observa^ teurs, la mémoire de mots et de parties d% mots, c'est-à-dire, se trouver dans l'impossibilité d'exprimer leurs idées. Ces personnes étaient d'ailleurs parfaitement raisonnables dans toute leur conduite; mais réduites à s'exprimer par des signes , elles faisaient de stériles efforts pour se faire comprendre autrement , jusqu'à ce qu'el* les eussent littéralement appris de nouveau à parler. Les faits de ce genre se trouvent partout dans les annales de la médecine. On a pu méme«
234 LOGIQUE. FAATIE CRITIQUE.
jusqu'à un certain point ^ établir les degrés que suivait cette perte de l'habitude des mots. On a remarqué que les substantifs disparaissaient les premiers, ensuite les adjectifs, ensuite les verbes. n s'est rencontré des cas plus remarquables encore ; on a vu des malades perdre momentanément l'art du langage articulé ; ils prononçaient des mots, mais hors du sens admis, de telle sorte qu'ils mettaient des verbes là où il devait y avoir des adjectifs , ou des substantifs , et réciproquement. Quelquefois dans leurs phrases , il n'y avait pas un seul des mots qui eussent dû s'y trouver pour rendre les idées qu'ils voulaient exprimer. On pouvait reconnaître ce défaut de rapport entre la volonté et son expression , car, d'ailleurs , ils ne manquaient point de raison, et la voix leur faisant défaut, après mille efforts, ils recouraient enfin au langage mimique pour se ÙLÏre entendre (1). On nous demandera peut-être comment il se faisait que les malades dont il s'agit s'apercevaient que leurs paroles n'étaient pas l'expression de leurs idées. La chose se comprend très facilement. En effet , il va , sans qu'il soit besoin de le redire , que l'acte qui constitue l'idée, touche plusieurs espèces de modifications cérébrales, et celles qui se rapportent au son , et celles qui
(1) Nous avons vu, nous-méme, à THôtel-Dieu de Paris, un malade qui présentait ce phénomène remarquable.
DE L*ȃE. tZS
se rapportait aux sens de la vue, de Tome, ete. , et beaucoup d'antres encore. D est donc tout simple qne les malades, reconnaissant que leur parole ne produit pas les effets qu'ils doivent en attendre, doutent d'abord d'eux-mêmes, ensuite de leur langage, et, enfin, aient recours aux gestes. 11 n'est pas rare , chez les vieillards affaiblis par l'âge, et chez lesquels on remarque en même temps une diminution de toutes les facultés physiques, de rencontrer des phénomènes à peu près analogues. On en a vu qui , après avoir su un grand nombre de langues , finissaient par les oublier toutes, ne conservant plus que celle qu'ils avaient le plus long-temps cultivée, ceUe de leur enfance , et quelquefois le patois de leur pays. Il faut donc admettre queles sonsdu langage articulé sont représentés dans le cerveau par des modifications multiples quoique correspondantes, et, par suite , que la production du nom exige deux conditions : I'' un acte , et 2"^ des impressions cérébrales en rapport avec cet acte.
n y a un grand nombre d'idées qui supposent dans le cerveau deux genres d'impressions diverses, savoir, les impressions multiples, qui se rapportent à l'objet extérieur quelconque qui est tombé sous le sens de la vue , du goût , de l'odorat, du toucher, etc . , e t les autres impressions non moins nombreuses qui se rapportent au nom donné à cet objet. 11 y a un grand nombre d'autreft
239 LOGIQUE. PAETIK CRITIQUE.
idées qui n'emportent qu'un seul genre d'impres* sions cérébrales, savoir, les impressions qui sont relatives au nom. Telles sont , par exemple , les idées de Dieu , d'âme , de cause , d'effet , de négation, d'ai&rmation , de bien el de mal , de dévoûment , de charité , d'égoïsme» etc. , etc.
Quelques philosophes ont soutenu que ces der^ nières idées étaient de pures notions de l'écrit. Si cette assertion était exacte , on en rencontrerait l'expression dans toutes les langues. Or, il est de fait que le mot n'existe pas partout , et partout où le mot manque , l'idée aussi fait défaut. Ainsi , par exemple , les mots charité et dévouement , ou les synonymes , ne se rencontrent que là où sont les idées , et réciproquement. Mous pouvons donc maintenir que le mot est le signe matériel à l'aide duquel une certaine catégorie d'idées est parfaite. Mous pouvons donc maintenir notre affirmation première , savoir : que l'idée, en toutes circonstances, est l'effet d'un rapport ^ptabli activement entre la force d'activité et la passivité cérébrale.
Mous avons dit qu'U y avait un principe de nomenclature qui dérivait du principe des rapports ou de la loi de génération des idées. Mais nous ne l'avons point prouvé. Mous allons essayer de le faire.
Il est à observer d'abord , que toutes les fois que nous n'avons point un mot pour exprimer
une idée , celle-ci reste vague , obscure ; nous ne la possédons point réellement ( il faut en excepter seulement celles qui se rapportent directement à nos besoins de conservation , la faim , la soif, le sommeil, etc.). Il est certain qu'il est une catégorie entière d'idées que nous ne possédons nullement si nous n'avons le mot. Telles sont celles qui se rapportent à d'autres existences que celles des choses physiques. Par contre , il est aussi à observer que lorsque nous n'avons que le mot , même lorsqu'il s'agit d'existences métaphysiques , nous n'avons point l'idée, à moins que nous ne possédions une certaine succession de mots qui expriment un certain rapport. Ainsi le mot Dieu ne suffit pas pour donner l'idée de Dieu , à moins que nous ne sachions une certaine suite de mots qui nous apprennent quels sont les rapports de Dieu avec les autres êtres. Il faut remarquer encore que toutes les fois que la loi des rapports change , la nomenclature ou la syntaxe est modifiée d'une manière analogue. Ainsi il n'y a pas d'exemple de système nouveau de civilisation ou d'idées , qui n'ait pas engendré une langue nouvelle. On est donc en droit de conclure que le. principe de nomenclature a la même source , sort du même critérium que la loi de génération des idées , que c'est une seule et même chose , et que toute la différence vient de ce que l'activité eu touchant
238 LOGIQUE. PAJLTIB CRITIQUE.
la passivité constate , ici, Feffet de rimpression produite par un objet extérieur, et là, produit ou constate un • mot. C'est parce que les deux principes ou les deux lois dont il s'agit sont identiques , que la langue est toujours une méthode , la méthode générale et commune des hommes.
Il résulte de ce que nous venons de dire , que l'on peut faire servir les faite de nomenclature à éclaircir la théorie générale des idées , et réciproquement. Nous allons mettre de suite ce résultat en pratique » en examinant d'abord , par on coup d'oeil rapide sur l'économie du langage» s'il est vrai que toutes les idées ne sont autre chose que l'affirmation d'un rapport en vertu d'une notion préexistante. On pourra trouver superflue cette nouvelle recherche démonstrative ; mais nos propositions sur la question qui nous occupe sont si nouvelles, que nous craignons encore de ne pas insister suffisamm^t.
Le lieu de la vérification de notre formule n'est point hypothétique ; c'est le langage et la multitude de mots dont il se compose ; tous sont représentatifs d'idées. Si donc notre définition est exacte, nous devons trouver que chacun d'eux , d'une manière ou d'une autre , n'exprime pas autre chose que l'affirmation d'un rapport.
Pour démontrer ce fait, il suffirait ici de rappeler les catégories d'Aristote , et de montrer
OB l'Ȏb. 239
comment dles sont , de diverses manières , applicables à toutes les idées ou à tous les mots, même aux noms propres. Nos lecteurs trouveront ces catégories citées plus bas.
Kous pourrions encore rappeler que jamais un mot n'est prononcé seul , ou que s'il Test , c'est parce qu'à lui seul il constitue une proposition , comme oui et non ; et nous ferions alors remar^ quer qu'en étudiant le rôle que donne à ce mot Ja place qu'il occupe dans la phrase , on trouverait que constamment il exprime un rapport. Nous passons sur ces réflexions préliminaires » bien qu'elles ouvrent la voie à des considérations pleines de fécondité dans la solution de la ques* tion que nous poursuivons en ce moment. Nous nous empressons d'arriver aux observations par lesquelles il est démontré que tout mot, en même temps qu'il exprime une idée , représente aussi l'affirmation d'un rapport.
On peut se borner ici à saisir les aspects généraux , laissant à chacun de les multiplier et d'en trouver les développemens. Un travail de détail ou seulement un peu approfondi entraînerait à des longueurs interminables. Lorsqu'on aurait écrit la matière de plusieurs gros dictionnaires, on se trouverait n'avoir pas encore fini. Contentonsnous donc des généralités. Choisissons les principales classés de mots , et n'essayons pas plus que d'indiquer le caractère du principal des rap-
940 1XM2IQUI. ^AETIB CBITIQUfi.
ports qu'ils exprimeut ; car tout le monde , sans se livrer à un autre examen , admettra que ce qui est vrai sous un aspect , l'est pour tous les autres. Les classes de mots dont nous allons par«> 1er, sont les verbes , les adjectifs , les substantifs et les conjonctions. Or, tous les verbes, sauf le verbe être, expriment le rapport de cause à effet , d'activité à passivité , etc. Tous les adjectifs expriment le rapport de substance à accident , d'absolu à relatif, etc. Tous les substantifs expriment le rapport d'être à non être , de créature à créateur, de plus à moins , etc. Les conjonctions , comme le non» , comme l'emploi Tindiquent ( et , car, donc , en effet , etc. ) , expriment les rapports de successivité , etc. Nous ne pousserons pas plus loin cette énumération. Elle esi extrêmement incomplète, mais de cela même il en résulte une preuve plus grande que toute idée ou toute affirmation ne peut exister que du point de vue d'une base d'uflSrmation. En ce sens , il est vrai de dire que toute idée est une proposition , s ^c ^^ sens qu'en philosophie et en grammaire générale on attache aujourd'hui à ce nom. Ainsi aimer, aimant, suppose un rapport entre quelqu'un qui est le sujet ayant pour attribut d'aimer, et quelqu'un ou quelque chose qui est aimé. Ainsi le mol chaise exprime un sujet dont l'attribut est d'avoir été créé pour s'asseoir. Ainsi le mol bon exprime qu'il existe un sujet
dont Tattribut est d'être jagé tel vis-à-Tis d'une certaine loi, etc. Ces remarques pourront paraître puériles à quelques lecteurs; mais les hommes qui réfléchiront verront que c'est dans les recherches de ce genre que réside le moyen de former la véritable anatomie de la pensée humaine* Quant à nous , nous ne nous y arrêterons pas davantage, persuadé que nous en avons assez dit pour que les hommes de bonne foi se rangent à notre avis. On nous demandera sans doute quel est ce critérium , quelle est cette base d'affirmation , cette notion préexistante de rapports qui préside à la formation des idées et des mots? Mais ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer sur ce sujet ; c'est une question que la métaphysique est appelée à résoudre , et qui ne regarde pas la logique. Nous ne la déplacerons pas.
11 nous reste, pour terminer, à montrer comment une affirmation existante peut produire , en quelque sorte à priori, des phénomènes cérébraux et sensuels , avec une telle exactitude et une telle perfection , qu'ils simulent complètement la réalité , et aussi par contre , comment la force d'activité produit une affirmation sur les élémens qui lui sont fournis par la passivité cérébrale. Nous commencerons par donner des exemples de ce dernier cas.
Nous prenons pour premier exemple de ce second cas , ce qui se passe dans l'état de rêve.
2&t LOGIQUE. PAETIE CRITIQUE.
On s'estservi de cet exemple comme d'une prenve en faveur de la définition où il est dit que l'idée est une image. C'est par cette raison que nous l'avons choisi. En effet , alors l'homme assiste à une sorte de spectacle intérieur ; il voit non seulement des objets , mais se développer de petits drames où rien ne semble manquer, ni les personnages » ni la parole , ni la mise en scène. Mais » si nous apportons dans l'étude de ce fait l'attention qu'il mérite , nous y trouverons une preuve de plus de ce que nous avons déjà dit. Cherchons d'abord à quelle occasion ont lieu les phénomènes nerveux intra-crâniens dont la perception constitue le rêve. Les points de départ de ces phénomènes sont de deux espèces. Dans Tune 9 nous rangeons toutes les souffrances, tous les états organiques qui» dans l'état de veille, engendreraient un appétit, un besoin , un malaise; tels sont, par exemple, la faim, la soif, etc. S'ils ne sont pas assez énergiques pour exciter le réveil , ou si la fatigue générale et le besoin de repos sont trop considérables pour que des sollicitations de ce genre puissent en vaincre les effets, il arrivera toujours néanmoins que des impres^ons en rapport avec la cause auront lieu dans le cerveau. Celles-ci, par suite des unions sympathiques, c'est-à-dire des unions établies entre les diverses parties du système nerveux cérébral , soit par l'organisation primi-
tire elle-même » soil à Taide de cette oi^anisatioa développée par Thabitude , celles-ci susciteront certaine suite d'impressions correspondantes, assez déterminée , pnisqu'autrefois , et' encore anjoordliui dans plosiears cas, les songes sont nn moy^i de diagnostic aux yeux des médecins. Or, dans Tétat de rêve , nous assistons au spectacle de cette succession à peu près régulière d'impressions ; lorsqu'elles passent devant nous , nous les nommons exactement comme . nous faisons lorsque nous sommes dans l'état de veille. 11 se présente cependant dans le rêve deux circonstances qui donnent à cet état un caractère particulier. D'abord , les impressions ne se succèdent pas d'une manière régulière , c'est-à-dire comme elles auraient lieu dans la veille ; mais bien que l'existence d'un lien vraiment matériel soit nécessaire pour que la succession ait lieu , il arrive qu'entre plusieurs voies ouvertes à chacune d'elles dans la durée de la succession , elles suivent de préférence la direction des nerfs les moins fatigués , c'est-à-dire de ceux que dans la veille on a le moins employés » le moins épuisés ; de telle sorte que le rêve se compose d'une suite de tableaux plus ou moins bizarres , et en quelque sorte d'amalgames en réalité impossibles. Un autre fait est à remarquer encore ; les objets qui sont aperçus, le sont toujours d'une manière \ incomplète ; ainsi , un homme sera représenté
par une forme seulement , par une partie de luimême , le reste étant dans une sorte d'obscurité. On prononcera, avec autant de certitude que Ton peut en posséder en rêvant , que cet homme est un tel» et cependant on verra en même temps que la ressemblance n'existe pas , etc. Il n'est personne qui n'ait pu faire ces observations sur lui-même ; il est de ces états entre la veille et le sommeil , où le souvenir du rêve peut encore être gardé quelques instans , assez pour que l'on ait le temps de réfléchir sur ce que l'on éprouvait , et s'en rendre compte.
n est des rêves dont le point de départ parait être le cerveau lui-même. Les physiologistes admettent que ceux-là résultent ou de l'action de quelques portions du système nerveux intra-crânien qui n'a pas été exercé dans l'état de veille , et se trouve en parfait état d'agir lorsque tout le reste de l'organe est fatigué. Lesrêves peuvent résulter encore du mouvement d'un point qui aura étésurexcité dans l'état de veille , et qui , à cause de cela, se trouvera le siège d'une circulation réparatrice plusactive(l). Dans cette circonstance, il n'arrive pas autre chose que dans le cas précédent, sauf que l'énergie est plus grande, l'intervention
(1) Nous expliquerons plus tard dans cet ouvrage et dans un mémoire spécial, comment le 83fstème nerveux peut être le siège de ces phénomènes remarquables.
de requit plus régnlièfe , et que la succession des impressioiis est assez suivie , assez bien nommée pour qu'il en résulte quelquefois les phénomènes très remarquables du somnambuliaaie.
En analysant ainsi révénement du rêve , on ne trouve rien d'autre que les phénomènes déjà remarqués dans l'état de veille ; ce sont des impressions partielles , incomplètes qui se succèdent; la première provoquant la seconde» et ainsi de suite ; chacune d'elles est peut-être entière comme impression partielle , mais elle n'est point accompagnée de toutes celles qui , dans l'état de veille , y sont en quelque sorte jointes par ce seul fait qu'elles émanent d'une réalité. Ainsi» d'un homme» on ne voit souvent que la tête» et encore d'une manière vague» le reste du corps étant représenté par un vide obscur et sans contours positifs ; ainsi un objet qui» dans la réalité» a une couleur déterminée » se présente avec des couleurs étrangères » et qui en font quelque chose de monstrueux » etc. Cependant » au fur et à mesure que ces impressions passent sous les yeux de l'âme » elle les nonmie » et cela suffit pour que le spectacle existe jusqu'à un certain point. Il reste à chercher en vertu de quoi nous oublions facilement ce genre d'opérations. Cette question sera traitée ailleurs.
L'étude du rêve nous conduit à celle des hallucinations ; mais les conditions de la production
S46 LOGIQUE. r.imTiB cbitiquk.
de celles-ci ne sont pas toujours paràlles à telle» que nous avons reconnues dans le cas précédent, et ausû nous trouverons, dans Fexamen du sujet que nous allons aborder, les moyens de faire un pas dans la théorie de la formation de l'idée. H existe en effet deux espèces absolument diffë^' rentes d'hallucinations. Dans les unes, la forcé d'affirmation ou l'esprit agit , comme dans 1^ rêve , après que la paaûvité cérébrale a été tnise en mouvement par une cause quelconque ; dans les autres , au conbraire, la force d'affirmation se mouvant en quelque sorte spontanément , pro» duit les phénomènes cérébraux qui doivent com*» plcter les idées qu'elle engendre. Les hallucinations de la première espèce pourraient être nommées hallucinations passives ou à poBieriori; celles de la seconde , hallucinations actives ou â priori. Nous allons citer un exemple de chacune de ces espèces , \Aen que ces citations aient pour résultat d'étendre encore ce fort long paragraphe ; mais les faits dont il s'agit nous paraissent d'autant plus mériter une description , que jusqu'à ce jour, quelle qu'en fût l'importance philosophique , on les a laissé enfermés dans les recueils d'observations médicales.
Voici un exemple d'une hallucination passive : Un homme était poursuivi par l'audition d'une voix grave et menaçante , qui semblait articula* à SCS oreilles ces mots : « Tu ne m'échapperas
pâsf > Fatigué de cette menace qui venait Fin* terrompre en tous lieux et en toutes circonstances > qui ne lui laissait ni repos dans le travail , ni joie dans le plaisir, ni sécurité dans le sommeil , il consulta la médecine. On lui dit qu'il était victime d'une hallucination ; on lui recommanda de changer de lieu et d'aller jouir des distractions actives et fatigantes de la vie champêtre. Il courut en effet à la campagne » et son terrible <x>mpagnon parut l'avoir quitté. Il passa une quinzaine de jours dans une activité sans interruption , et dans une satisfaction indi* cible* Un jour, où, à l'heure du silence des champs , il se livrait à un repos de quelques instans , lorsqu'admirant les beaux lieux au milieu desquels il avait retrouvé la sécurité , il se félicitait du bonheur qui recommençait pour lui ; la méchante voix se fit encore entendre , lui répétant son « tu ne m'échapperas pas ! » Dès ce moment il crut la médecine impuissante. On a perdu ce malade de vue (1).
Il n'est besoin d'aucune réflexion pour faire comprendre l'analogie qui existe entre ce qui se passe dans ce cas, et ce qui se passe dans le rêve ; les observations de ce genre sont nombreuses.
(1) Nous racontons cette histoire de mémoire. Noas rivons ennpruQtée à un recueil où M. le docteur Bayle a réoBÎ un grand nombre d'observations authentiques du même genre. Nous n'avons pas ce recueil sous la main.
Les hommes les plus grands et les plus raison^ nables n'en sont pas exempts. Il nous suffira de rappeler les singulières hallucinations auxquelles étaient sujets Pierre-le-Grand et notre Pascal.
Yoici deux exemples du mode d'hallucination contraire à celui que nous venons de décrire. Il va s'agir ici d'hallucinations actives ; la première observation a élé recueillie par nous-méme , et la personne qui en fut quelque temps victime , est encore vivante et pleine de santé.
Une dame très sensible était convalescente d'une inflanunation des poumons. Le traitement l'avait beaucoup affaiblie, et les saignées, comme il arrive toujours, avaient considérablement accru la susceptibilité d'un système nerveux déjà très excitable. Cette dame était logée dans un appartement situé au fond d'une grande cour, ou plutôt d'un petit jardin. Aucun bruit n'arrivait jusqu'à son lit. Cette description des lieux n'est pas indifférente ; car on a remarqué que le silence était favorable à la production du phénomène dont nous nous occupons. Cette dame avait une jeune sœur qu'elle aimait beaucoup , mais qu'on avait éloignée parce qu'elle était mourante. Cette jeune fille mourut en effet ; elle n'existait plus , ou cessait d'exister au moment où Fhallucination commença; bien entendu, qu'afin de ne pas nuire à la convalescence de notre dame, on lui tint caché le malheureux évé-
nem&ii , comme on lui avait dissimulé toutes les circonstances qui» d'avance» le rendaient certain. On s'était arrangé au contraire pour lui donner le meilleur espoir. Néanmoins notre convalescente était très inquiète ; elle demandait toujours des nouvelles de sa sœur ; elle doutait de celles qu'on lui donnait » et des paroles d'amitié qu'on loi apportait en son nom. Bientôt» cette dame ne nous demanda plus rien » et néanmoins elle paraissait plus triste encore qu'auparavant ; l'appétit disparut; les forces commencèrent à tomber. Je remarquai ces signes fâcheux» et n'en trouvant point de cause organique » je les attribuai à une cause morale. J'expliquai mon embarras à la malade » et je la suppliai de me tout dire ; car si la médecine a quelque puis^ sance sur le corps » elle n'en a aucune sur la volonté. {Elle m'avoua qu'elle ne doutait pas de la mort de sa sœur ; qu'elle la voyait tous les jours s'avancer d'un angle de sa chambre» qu'elle me désignait » et venir tristement s'asseoir au pied de son lit. Elle voyait cela en plein jour et parfaitement éveillée. Je lui dis qu'elle était victime d'une hallucination qu'elle avait produite elle-même en se préoccupant incessamment du danger de sa sœur. Pour la faire cesser» on rem^ plaça la solitude et le silence» qui régnaient ordinairement dans l'appartement » par du bruit e% des distractions. On appela les petits enfans de
S50 LOGIQUS. IPÀ&T^I gUTlQUS.
cette dante; oa les fit jouer devant die. Le moyen réussit, et la convalescence reprit une marche croissante qui conclut enfin a la ^anté.
Passons à un second exemple de la même espèce d'haUuctnation.
Il s'agit, dans cette observation , d'une jeune fille p qui , après s'être long-temps refusée , par sentiment religieux , aux sollicitations de ses pa« rens, qui voulaient la marier, après avoir épuisé tous les moyens de résistance qui étaient au pou* voir d'une personne de son âge , céda enfin , et consentit à ce que Ton voulait d'elle. Il y avait à peine six mois qu'elle avait changé d'état, lor^* que son mari fut obligé de s'absenter pour ses affaires et de la laissa seule. Ce n'était pas sans appréhension qu'il s'éloignait;, car il ne lui avait pas échappé que sa femme n'avait pas cessé de craindre d'avoir commis une grande faute en se mariant , et se considérait comme atteinte d'une souillure ineffaçable. H partit néanmoins. La jeune dame supporta facilement les premiers jours de cette séparation passagère* Mais , void qu'un jour où elle était étendue sur un lit de repos , préoccupée de l'idée qui ne la quittait pas , voilà qu'elle voit la chambre s'agrandir et devenir une immense salle ; un meu- Ue , qui était entre les deux fenêtres , prend la forme et les ornemens d'un grand autel ; sur ]» tabernaicle , là où est placé le crucifix , elle voit
BB l'iiiéb. 251
wpfanitre Jësa»-Clirist en costuma d'é?éque ; il la regarde d'un air menaçant. Bientôt Fautel disparaît, et la salle semble grandir encore et devenir plus sombre. Alors de toutes parts apparaissent des êtres revêtus de formes effrayantes et bizarres ; les uns ont la figure d'un squelette, les antres d'un écorché» d'autres présentent des lambeaux de diairs pourries ; c^te troupe horrible crie, hnrie, et ouvre une large ronde. A cette vue, notre jeune dame se lève , ouvre la porte , sort de son appartement , et fuit jusque dans la cour, en poussant des cris. — On l'interrogea en vain ; elle refusa de répondre : ce n'était qu'avec tWBte cependant qu'elle rentrait dans la fatale diamlH*e, car elle ne doutait pas de la réalité de ce qu'elle avait vu ; elle se croyait damnée et livrée au démon, La préoccupation de sa faute s'était accrue, et c'était un motif pour que la vision eût lieu de nouveau. En effet, Thallucination serenouvela, et avec des circonstances qui la ren« daient plus redoutable encore ; ces fantômes hideux répandaient une odeur insupportable ; ils se présentèrent armés de fouets, et la victime se sentit frappée et poursuivie jusqu'en dehoi^ de son aj^Kirtement ; car chacune de ces scènes se termi-* naît toujours de la même manière, parla fuite de la malheureuse dame et par des cris. — Enfin, ses parens étonnés , alarmés, la pressèrent de telle sorte qu'elle avoua tout. On appela les médecins ;
252 LOGIQUE. »Â&TnB C&ITIQUI.
ils lui dirent que c'était une hallucination qu'elle avait en quelque sorte créée elle-même parla préoccupationàlaqueUe elleselivraitdepuissixmois. — c Non, répondaitrelle, ce n'est point une erreur de mes sens; je les voyais, je les sentais, je les entendais, j'éprouvais la douleur de leurs coups ; à quoi me fier donc , si, pour connaître la réalité , je ne puis plus croire à ce que je vois, je sens et je touche !» — On parvint enfin à la persuader. Les distractions , le mouvement , guérirent la jeune dame d'une hallucination devant laquelle autrement sa raison devait succomber (1).
Les observations du même genre ne manquent point dans les annales de la médecine, mais il est inutile de les multiplier ici davantage. Il est évident que dans les hallucinations de cette seconde espèce, il se passe exactement l'inverse de ce que nous avons observé dans le rêve. Dans celui-ci , le phénomène nerveus est primitif, et on lui donne un nom au fur et à mesure qu'il apparatt. Dans l'hallucination précédente , au contraire, le phénomène cérébral est produit par notre activité spirituelle propre ; il est créé à priori en quelque sorte. En effet, que remarquons-nous dans les circonstances citées? Une grave préoccupation , mais une préoccupation active et volontaire
(1) Cette histoire est encore du nombre de celles qae M. le docteur Bayle a recueOlies.
qui agit àiergiquement sur le cerveau , et qui , en y suscitant toutes les impressions correspondantes y se crée ainsi un spectacle ea rapport avec elle-même. Ici , Ton peut rigoureusemait dire qoe l'homme appdle les impressions cérébrales et les commande , en commençant par les vouloir ou les nommer ; alors , comme des esclaves obéissans, convoqués par une baguette de fée, elles apparaissent , et si nettes , et si bien dessinées , qu'elles ressemblent à la réalité même.
Si le phénomène dont il s'agit, s'offre rarement dans la plénitude de force que présentent les observations citées, il est très commun à un moindre degré d'intensité ; on Tappelle alors imagination. On lui doit, dans les arts, toutes les grandes compositions qui ont un cachet d'originalité. Qui ne sait que c'est par un effort de ce genre, que le musicien entend , en lui-même , à l'avance, l'orchestration entière qu'il vaécrire?Beethoven était sourd à l'époque où il créa quelques uns des morceaux dont il a enrichi non pas la musique seulement , mais l'art de composer. Qui ne sait que c'est par un effort pareil , que le peintre , que le sculpteur, reproduisent les traits de leurs amis absens ou morts? Mous avons lu, quelque part, l'histoire d'un peintre qui, en composant des œuvres de pure imagination , croyait réellement voir devant lui les objets qu'il plaçait sur sa toile; qui regardait alors et étudiait des yeux comme si
114 IXKUQUV. fÂETll CEITIQVS.
quelque cboseeAtréeUeBMBMtpoBé; qui, ea tm mat , éprouvait dans ses momens de verv^ de Tëritablei halhicmatîoBB , etc. Si Ton se donnai^ la peine d'observer» on trouverait que les cas analogues sont des plus communs, et qu'il n'est personne à qui il ne soit arrivé mille fois d'avoir p»r la volonté produit des idées pareilles.
L'ii^uenoe de la forced'affiftnation est si grande , qu'en agissant sur le cerveau, elleva jusqu'à créer des dispo6iti<»is nerveuses qtpi affectent l'organisme phyâque tout entier. Ainsi , ona vudes individus qui ajant attribué à une boisson innocuité les qualités d'une poticm purgative, ont éprouvé cependant tous les phénomènes d'une superpur gation : ona vu , au contraire, les effets d'un médîeament détruits complètement par une conviction qiû donnait à ce moy^i des propriétés différentes de celles qu'il possédait réellement. 11 n'est peut» dtre pas un médecin qui ne puisse citer un exemple de ce dernier genre ; et voilà pourquoi aussi la e(mfiancedesmalade9 est importante pour assurer la cure des maladies. On a remarqué des femmes qui en simulant des attaques de nerfs, ou voulant en avcnr, ont fini par en éprouver de très réelles et dç très douloureuses. Quelques observateurs •nt cru reconnaître qu'une vive et constante préoccupation relative à la crainte de certaines affections mwbîdes, détotninaienl; l'apparition de ces affeetioQS elle&>môme$. On peut raqger la
BB L'ifiÉB. tSS
Bosta^a pttnni ks effets de la force dPaffiroa-
tîon : celle*<:iy comme on le sait , est soinreDt
moilelfe. B est œrtain qoe , dau im graïki nom^
bre de cas, c'est la yfAoaté qaà crée tes passions,
et excite primitiremeiit la ntalité des oiga^
nés, etc. Les iaits de ce genre sont innombraUes
et n'ont pas besoin de coounentaîres. Ils sont trop
évidemment en rapport avec ce que nous avnna
dit préoédCTmient , pour qu'il soit nécessaire d'y
ajouter des dëveloppraoïens explicatif. Il 6ut
d'ailleurs nous hâter de terminer cette longue
dissertation.
Conclusion. — Nous avons prouvé que Vidée n'était point Fimage d'un objet existant de« vaut l'eq^rit, en démimtrant que le résultat cérébral des impressions transmises par les sens à l'occaûon d'un objet extérieur, n'était jamais unique , mais était au contraire constitué par une pluralité de modifications diverses. «-* Nous avons prouvé que cette pluralité de modification» diverses existant dans le cerveau , n'était jamais ramenée à l'unité que par un acte de l'esprit. -^ Nous avons prouvé que, dans aucun cas, mia idée n'était une pure potion de l'esprit , en dé» montrant que l'idée n'existût jamais , ou n'était point parfaite si elle n'était le résultat simultané d'un acte spirituel et d'ime espèce qudçonque de modifications cérébrales. — Nous avons vu que les idées se divisaient <n deux classes 1 1"* c^ea
256 LOGIQUE. FÂETIS CEITIQUI.
qui , quoique émanant d'un même acte , possédaient deux systèmes de^modifications matérielles » Tun relatif à la sensation , l'autre au nom ; et 3* celles qui sont en rapport avec un seul système matériel » celui qui est relatif au nom* — Nous ayons prouvé que Tidée n'était pas autre chose essentiellement que l'affirmation d'un rapport » et nous avons appelé l'esprit force d'affirmation. — Nous avons dit que l'affirmation d'un rapport supposait la connaissance de la loi des rapports, et nous avons prouvé que cette connaissance était , en effet, chez l'homme, préexistante à la formation des idées. — Nous avons ajouté que de même qu'il existait chez nous un principe d'affirmation , c'est-à-dire connaissance d'une loi de génération des idées, antérieurement à la formation des idées elles-mêmes; de même il existait un principe de nomenclature antérieur à la formation des noms ; et nous avons prouvé que ces deux principes ou ces deux lois étaient identiques. — Nous avons enfin prouvé que la force d'affirmation engendrait des idées de deux manières ; savoir : à priori , en créant des impressions cérébrales ,(.et à posteriori , en se bornant à établir des rapports d'unité , de relations et de nomenclature. — r Nous concluons de cet examen que l'opération logique qui constitue l'idée doit être définie : un acte d'affirmation eni vertu d'une connaissance préexistante*
?ious ne devons pas négliger en tennînant d'inàster une dernière fois sur la différence que cette définition présente particulièrement avec celle admise par la Philosophie de Lyon.. Cette dernière peut être acceptée par des matérialistes. Ceux-ci , en effet , se sont bornés à en changer un seul mot ; ils ont mis à la place d'esprit le nom de cerveau , et la définition leur a ainsi parfaitement convenu. En outre , de cette formule il découle que l'homme peut par lui-même arriver à la connaissance. Dans celle que nous proposons , il n'en est point ainsi. Il enrésulte, au contraire, que l'homme ne serait rien sans l'éducation , et , partant, que l'humanité et le progrès ne seraient pas sans la révélation. Nous croyons notre définition catholique et vraie , conforme à ces mots de l'Apôtre : fides ex auditu. Nous croyons l'autre païenne, anti-progressive, déiste ou matérialiste, et fausse.
§ IV. — DES DIVERSES ESPÈCES D'mÉES.
Dans les traités classiques de philosophie, après avoir défini l'idée , on passe à l'examen des diverses espèces d'idées. Nous ne nous avancerons qu'avec précaution sur ce terrain; nous nous garderons de nous engager dans un dédale de distinctions, de définitions et.de classifica- Uons où la critique serait inutile et sans but ,
s II LOOIQin. PAATIB CAITIQUS.
car il Bê ttotrrerait pett de l6ctenre assez patiens pour suivra nos pal. Cest ici le lien où se sont àccttnittlées les conséquences de toutes les doctrines qui ont donné des théories sur Forigine des idées. Il serait donc absurde à nous d'enfler notre ouvrage d'une discussion qui s'appliquerait à quelques conclusions secondaires des systèmes dont nous devrons attaquer plus tard les principes généraux dans l'ontologie » ou mieux ea<* core de systèmes d^uis long«-temps jugés » et qui ne comptent plus que parmi les curiosités histo* riques. D'ailleurs cette richesse , cette accumu-^ laticm de distinctions et de classifications dont on a grossi les préliminaires de la logique > ne sert à autre chose qu'à charger la mémoire des élèves d'un bagage qu'ils ne peuvent long^temps porter, sous peine de succomber sous le fardeau f et dont aussi ils ne tardent guère à se débarras^ ser. La multiplication des règles produit dans le raisonnement un effet semblable à celui qui résulterait dans une machine de la multiplication des rouages et des frottemens » le mouvement en devient plus dUficile et souvent impossible.
Parmi les distinctions de diverse origine^ restées en usage dans les écoles , nous ne parlerons que de quelques unes.
La première distincti<m sur laquelle on s'arrête en général » est celle des idées simples et des idées ûvfnpkxes^ Donnons des exemples des unes
%t des ftUtreft; cette Toîe sera plus courte et plus iûtelligible que celle d'ane définition. Les idées de négation » d'affirmation > d'ui^ té , sont appe« lées Hmples; sont complexes celles de machine ^ dlM>rIoge , d'animal , etc.
Après cette division pk^emière , on passe ordinairement à celle des idées en claires et en coii^ fuses ou obseutes. On dit qu'une idée claire est celle que nous apercevons tout entière , et l'on ajoute que toutes les idéessimples sont dans ce cas. Suivant nous, telle déânition doit être changée, et l'on doit dire que l'idée claire est celle dont nous connaissons bien les rapports. Quant aux idéBÈ tmfkises , on reconnaît d^abord qu'elles ne peuv^t se rencontrer que parmi les idées complexes* Selon la ndlosôphie de Lyon il n'en existe pas.
OnMfiaiTement on traite ensuite de la division dès idées en conttèus et ëa ubsiraiiés. On appelle cùHtrèies ««lies que l'esprit perçoit entièrement du premier coup. On a;^lle abstraàes celles qui sont le résultat de l'opération de l'es^ prit , que nous avons décrite plus haut page 324. La classe des idées abstraites est le sujet de nou^ velles divisions que l'on exprime par ces mots idées universelles , partitnlières et ^Mguiièreê.
Il est inutile d'étendre davantage cette énmnération que chaque auteur de philosophie agrandit ou resserre en quelque sorte à son gré. Mous aurions encore à piû^er des idées de substance et
de mode, des idées adéquates et inadéquates, des idées absolues et relatives , etc. La logique de Port-Royal enfle encore cette nomenclature de celle des universaux et des catégories ; mais les scholastiques les rangeai^t parmi les méthodes. Nous en traiterons à cette place.
§ y. — DES SIGNES ET DU LANGAGE.
La Philosophie de Lyon dirise les signes en deux espèces , ceux qu'elle nomme naturels et ceux qu'elle nomme arbitraires ou d'institution humaine. Cette division ne peut être critiquée ; mais il n'en est pas de même des appellations dont on s'est servi pour l'exprimer. L'une est inexacte , et la seconde emporte un sens faux et contraire môme au système qu'a adopté l'auteur du traité dont il s'agit. Ces noms, il nous semble» doivent être remplacés par ceux de signes instinctifs et de signes volontaires ou intellectuels. Dans les premiers, par la force seule du mot, sont rangés tous ces gestes , ces cris qui sont les symptômes des impressions purement animales ; dans les seconds , tous les actes , soit la parole , soit la musique , soit l'architecture , soit la pein«^ ture , etc. , par lesquels l'homme donne à ses idées une existence matérielle extérieure , et les communique aux autres.
La Philosophie de Lyon , après avoir défini la
W LATIGAGB. 261
parole c on son arlicalë par rhomme dans lintendon de signifier quelque chose » {sonus arii^ culaius ab hamine proUuus cum inientiane ûUqtdd significandi), traite de Torigine du langage. Nous allons rapporter les termes principaux de Vargumentation très coorle» par laquelle elle prouve que le langage a été révélé. L'auteur fait observer d'abord qu'il n'y a aucun rapport fixe entre les sons par lesquels les honunes expriment leurs idées » et ces idées elles-mêmes ; que loin de là les hommes expriment des idées semblables par des sons qui différent autant que les peuples ; en sorte qu'il y a autant de langues qu'U y a de nations. Il conclut de là que le langage n'est point d'origine naturelle, ou en d'autres termes , qu'il est un effet de l'éducation , et non de l'organisation. Il montre ensuite qu'il n'est point non plus un fait d'institution humaine , ni le résultat d'une convention ; car, pour qu'il en fut ainsi, il eût fallu que les hommes pussent s'entendre entre eux avant d'être convenus des moyens de s'entendre, c'est-à-dire qu'ils parlassent avant de parler. De là il conclut qu'il fautaocepter la tradition qui nous a été transmise par Moïse , savoir, que le langage a été révélé. Enfin , de ce que la plupart des idées ne se rapportent à aucun objet sensible , à aucun objet que Ton puisse montrer ou toucher, eu même temps que Ton en. répéterait le nom ; de ce que
363 U>filQVE. PAETII CmiTIQVB.
encore rexpérience prouve que la m^ vfpteBA a son enfant mille choses qui sont purement intelligibles, et qu'elle ne pourrait lui désigner du doigt ; il en conclut que la parole suffit pour en* seigner à parler.
Cette argumentation nous parait pleinemait démonstrative , et complètement sufBsante pour tous ceux qui voudront bien en faire l'objet d'une attention sérieuse. Nous ne croyons cependant pas inutile d'y ajouter quelques mots ; le sujet est si important , la question si fcmdamwtale ^ que c'est un devoir d'insister.
La question de l'origine du langage est une de celles qui ont été les plus controversées dans le dernier siècle ; non pas qu'elle offrit» plus que toute autre, un vif attrait à la curiosité , mais parce qu'elle n'est évidemment susceptible que de deux solutions , et que la solution emporte nécessairement une démonstraticm négative ou affirmative sur ce qui est considéré comme le point culminant de la philosophie , sur la réalité de la révélation et la véracité des livres sacrés» Si en effet il est prouvé que le langage n'est p<ÛBi d'invention humaine , il faut de toute nécessilé admettre qu'il est un don de Dieu , ime révéla* tion qui a donné à l'homme une seconde existence , l'existence sociale. La conclusion eût été différente si on avait pu prouver que le langage était inné , ou d'iavention humaine ; bien qu'il
DO LANâAQB. 263
restât encore, pour nier l'existence de Dien , à démontrer soit que l'homme avait pu se cré€r lui-même , soit que l'espèce humaine était infinie , sans commencement ni fin (difficultés de toute manière insolubles) , au moins pouvait*on assurer que la révélation n'était pas nécessaire. Dans ce cas, on pouvaitavouer ledéisme, dire que la loi morale ne venait pas de Dieu, mais du cœur de l'homme ; que Dieu ne se mêlait pas des affaires de ce monde » elc* ; et l'athée , en ajoutant l'absurdité de l'éternité du monde, pouvait se reposer dans les ténèbres de ses doctrines sensua* listes. Aussi le problème d<mt il s'agit fut l'un de ceux où le combat entre les deux partis philosophiques fut le plus vif, et où il fut déployé le plus d'efforts, et montré le plus de ressources. Nous allons exposer le système des ami-révélatiotmaires ( qu'on nous permette de créer ce mot). Nous choisirons , pour leur représentant , l'homme qui chez nous fut leur interprète le plus habile , celui que les encyclopédistes adoptèrent à ce titre , et qui en se rangeant dans la classe des déistes , c'est-à-dire en adoptant Dieu , la création et l'âme , se débarrassait dans les questions d'origine , du plus grand nombre de difficultés , l'abbé Condillac enfin (1).
(I) Nous snWons ici rencellcnfe analyse de ses œavrcs faite par NaîgeoD dans YEncyclcpédie Miihodipic. Voyes anide Condillçte»
2G4 LOtilQUK. PAKTIE CUtTIQUE.
Coiidillac disliii^ue trois espèces de srgttes t cl"* les signes accidentels, oa les objets que € quelques circonstances particulières ont liés c avec quelques unes de nos idées, en sorte qu'ils « sont propres à les réveiller ; ^ les signes natuc rels ou les cris que la nature a établis pour les c sentimens de joie, de crainte, de douleur, etc.; c 5' les signes d'institution , ou ceux que nous c avons nous-mêmes choisis , et qui n'ont qu'un c rapport arbitraire avec nos idées. »
Nous écarterons d'abord de la discussion la première de ces trois classes ; elle n'existe pas. En effet , il ne s'y agit point de signes , mais de sensations. Â moins de tomber dans la confusion des langues , il faut recevoir le mot signe dans ''acception usitée, c^est-a-dire comme quelque chose de matériel propre à faire passer un sentiment , une pensée , une idée , d*un être vivant dans un autre. Passons donc de suite à la seconde classe. 11 est question ici seulement de ce que , dans un langage rigoureusement jJiysiologique , nous appellions tout à l'heure des signes instinctifs. Or, ceux-là ne se composent pas seulement de cris , mais des gestes automatiques , des mouvemens de la face et des yeux , etc., qui les accompagnent presque toujours. Rarement et peutêtre jamais le cri n'est isolé ; en ce moment il y a une presque simultanéité de convulsions musculaires , déterminée par des sympathies organi^
DU LAKUAGK. < 165
<]ues mtemes, qui sont innées aussi bien que J'organisme lui-même; cette simultanéité de convulsions est en même temps la cause des cris, des changemens dans le regard , le visage , les gestes , les mouvemens du cœur, etc. , qui constituent l'aspect d'une passion instinctive.
Condillac prétend que pour compr^idre ce genre de signes , il faut les avoir observés plusieurs fois » et y avoir joint l'idée de la cause qui les a provoqués» Nous soutenons que cela est faux» et ici nous avons l'observation pour nous. Les signes des impressions et des passions instinctives normales sont fixes et déterminés sous tous les rapports , dans chaque espèce animale ; ils sont invariables, de telle sorte qu'aussitôt émis 9 aussitôt ils provoquent l'imitation de la part de tous les individus de l'espèce qui sont présens ; n'eussentrils même jamais été prononcés devant eux. Ainsi la peur se transmet à tout un troupeau ; ainsi la colère provoque la colère , etc. Les signes des états organiques anor^ maux ou exceptionnels , s(mt les seuls qui aient besoin d'être appris ; ce sont ceux-là qui constituent la symplomatolo^ médicale et vétérinaire. Or, les animaux, que meut l'instinct, vivent &k troupe , sans autre lien que la faculté d'imitation ; par l'effet de celle-ci , le sentiment de l'un des animaux attroupés devient commun à tous les autres aussitôt qu'il eu a émis les signes
366 tOGIQUS. PAftTIB CRITIQUE.
instinctifs. Quant aux autres , ils ne sont point communicables. Aussi les aidmaux n*ont point encore, que nous sachions, institué de médecins. Il suffit de nous observer nous^mômes, pour reconnaître conunent tes signes instinctifs se produisent et se propagent par une imitation aussi iostmctive que hk cause elle-mâne. Sans doute , par suite des conditions d'existence qui nous sont propres, par suite de la présence d'une volonté libre qui a façonné notre oi^fanîsme , l'apparition du simple instinct est chose rare parmi nous, maia il est cependant des circonstances où il se manifeste ; c'est surtout lorsque nous nous soumettons à un spectacle, et que nous nous y plaçons complètement dpo^tenon. Alors nous imitons en nous-mêmes les sei^timens qui M^s sont transmis souvent par le^seul son. C'est ce qui ar<» rive lorsque certaines accentuations musicales vraies sont prononcées devant nous ; c'est ce qui arrive lorsque no&oreiUes sontfrappées de ceiv tains cris de douleur, ou de tristesse , ou de terreur. A ces auditions, nous sommes émus jusqu'au fond des entrailles ; et ce n'est point ici une pa^ rôle de poète, mais un fait d'observation. Le geste seul , dans d'autres cas , produit des effets d'imitation effrayans. Amsi , il existe der milliers (i'exiemplesqui prouvent que l'hystériC) l'épijepsie, te vomissement , se gagnent par la seule vue d'un acicès de ce genre , etc. Les annales de la scieace
BV LAIIOAGE. t67
eut recueilli desoiservations d'imiiation instino tÎTC plus extraordinaires encore ; mais ce. n'est pas ici le lieu d'en parier ; et tous ces actes de symphatie ne sont pcmit choses apprises » choses de conv^Uion , car fl est prouvé que nous y sommes d'autant moins soumis, que nos fiicultes ins-^ tinctives scmt moins vierges en quelque sorte , et qu'elles ont été plus modifiées par l'éducafiion et l'instruction.
Et ne tires pas une objection de ce que vous aurez aperçu dans les amphithéâtres des hôpitaux consacrés aux grandes opérations^ Vous avez vri des élèves rire aux grimaces, aux cris inarticulés du patient qui souffrait sous le couteau du chirurgien. Or, ce scandale qui vous a blessé , tic vient point du défaut de symphatie, tuais, au contraire , de l'excès de sensibilité : car voilà ce qui arrim ; noas avo» nous-méme été élâve^et flous savons l'histoire et les périodes de l'horrible édu« eation qu'on est obligé de se donner. La première fois quTon assiste à un pareil spectacle , on imite ie maiskâe , on sent ses cheveux «e dresser silr ia tète; on sue et on a froid ; on souffre; si l'on per* Mste , on perdra bientôt connaissance. H faut ce«pendant résister à cette sympathie , ou renoncer à la carrii^e qu'on a choisie» Alors , la seconde foi» , on s'excite avec des liqueurs fortes , on s'arme du rire , on s'efforce de voir quelque chose de grotesque dans la torture physique jqui'CSt of^
26f LOQIQUK. VAETIB OEITI^JUE.
feinte en ^lectacle. Ainsi , le rire est chez les élé* yes, dans ce cas , une preuve qu'ils ne sont pas encore habitués ; c'est une bravade de fau^ braves. Lorsque l'élève est jlvs exercé , il est silencieux et grave. Mais , passons ; il est snflfisamment prouvé, je pense , que les signes instinctifs ont précisément ce caractère, qu'ils provoquent limitation aussi naturellement qu'ils sont eux-mêmes produits. Avec un peu de réflexion , et quelque lecture des ouvrages de médecine, on en acquerrait mille autres preuves. Il nous suffit d'avoir indiqué les lieux de l'observation. Yenons^en aux signes ifinstituiion humaine.
Gmdillac commence par établir une thèse qui est parfaitement conforme aux conséquences que nous déduisons nous-méme de notre définition de l'idée : c'est que l'on ne pourrait raisonner, ni même penser, sans les signes. Les argumens qu'il présente sur ce sujet sont irréfutables. Il compare l'opération du raisonnement aux opé* rations arithmétiques; et il fait remarqua que » nous n'avions pas de signes pour désigner toutes les unités que nous ajoutons à l'unité première , pour en constituer un nouvel ordre d'unités , pas de signes pour désigner ensuite tous les groupes formés, comme dix, cent, cinqc^its, mille, etc., si tout cela nous manquait , nous ne pourrions ni dvoir l'idée de mille , ni même celle de dix ; noua Ile pourrions raisonner en arithmétique ,
ou LAUOAQB. 269
c'est-à-dire, ni multiplier, ni additionner, ni soustraire, ni diviser, etc. Ces remarques sont pleines de justesse ; mais nous sommes surpris qu'étadt placé à un si beau point de Tue> il n'mt pas porté ses regards plus loin , et tu et montré à ses lecteurs que la numération était engendrée d'un système ; qu'avant de compter et de calculer» il faUait avoir un principe et un système de calcul ; et que le système de numération découlait d'une définition de l'unité. En effet, nous connaissons, si ce n'est également quant à la puissance et a la pratique, au moins comme ayant existé, quatre systèmes de numération ; le système ternaire , le quinquennal, le duodécimal et le décimal. Or, une défîuition est une opération qui eût paru manifestement à tout le monde bien autrement compliquée, bien autrement difficile que l'invention d'un, deux, trois et quatre signes. En effet , elle suppose que celui qui l'entreprend a un but clairement connu , clairement aperçu , c'est-à-dire , possède déjà la formule générale à laquelle il doit conformer sa vie ; elle suppose que ^ elui qui rentreprend,raisonnedéjà, et cherche les moyens du but qui lui est proposé , etc. En effet , comment concevoir que l'homme pense à définir une idée abstraite , s'il n'y est contraint par une évidente nécessité? La vue de ce fait eût probablement empêché Condillac et tous ses élèves de faire plus tard fausse roule.
S70 LOGIQUS. PAaTlE CAITIQQK.
L'argument que Condillac tire de Texamen des autres opérations rationnelles qui s'exercent à Faide du langage , est exactement semblable a ceux que nous venons d'exposer. H fixe son attention sur les idées complexes, et fait remarquer que, sans les signes qui les désignent, elles n^existeraient pas dans l'âme. < Je trouve , dit-il , un corps étendu, figuré (rond, carré ou triangulaire), divisible , solide , dur , en mouvement ou en repos, brillant, jaune, fusible , ductile, malléable, pesant , chaud ou froid , qui disparaît dans l'eau régale, etc. , etc. , il est certain que si je ne puis pas donner, tout à la fois, à quelqu'un, une idée de toutes ces propriétés ou idées, je ne saurai me les rappeler à moi-même, qu'en les faisant passer en revue dans mon esprit. > — Or, certes, ce ne serait pas laie moyen de faire entrer l'idée de ce corps dans un raisonnement ; en passant toutes^ ces qualités en revue , on courrait grand risque de perdre le fil de son argumentation , et l'on le perdrait certainement, si l'on était obligé de passer la même revue pour chaque groupe complexe qui devrait suivre. Il faut ajouter que cette revue même ne nous donnerait jamais tous les aspects sous lesquels peut se présenter le corps dont il s'agit ; ils ne s'y trouvent même pas dans l'analyse de Condillac , car il parle de l'or.
L'argument que nous venons d'abréger prouve très bien ce que notre auteur voulait prouver :
su LANGAGE. 271
mais il donne Keu à Tobservation que nous avons faite an sujet de ses considérations sur le calcul. En cette occasion , encore , il fallait chercher a quelle condition existaient ces synthèses qu'il appelle des idées complexes. — Nous ne nous arrêterons pas ici sur cette question, parce que nous «I traiterons lorsqull s'agira de la prùposi-^ tUm.
En définitiTc , CondiBac proure et croit que Ton ne pent ni avoir mémoire, ni raisonner, ni même penser, sans le secours des signes. Et cependant, par suite d'une préoccupation inexplicable qui fut sans doute Teflet du milieu où il vivait, il admet que le langage est une mvention humaine , c'est-à-dire , le résultat d'une convention. Voici comment il prétend nous le faire comprendre.
U suppose que deux enfans aussi nus , aussi dépourvus de toute connaissance qu'au moment oà ils sortent du sein de leurs mères, se trouvent ensemble dans un désert. (Remarquons que Con* dillac suppose qu'ils ont été égarés après le déloge , en sorte qu'il se dispense ainsi de chercher s'ils venaient d'un père ou d'une mère ou de Dieu. Mais continuons). Ces deux enfans sont livrés à lears seuls instincts. Ont-ils faim , ont-ils soif? le goût et le bescnn leur ftmt saisir un fruit ou de l'eau, 0nt41g peur? ils fuient. Ces actes divers sont accompagnés des gestes et des cris instinctifs
273 LOGIQUE. P.iRTlU CRITIQUE.
eu rapport : bieulot ces gesles, ces cris sont des signes que Fun comprend dans l'autre ; et de là , dit Condillac , des habitudes et quelques idées. Un troisième être vient à naître , celui-ci pousse des cris nouveaux , fiait des gestes nouveaux ; de là , une troisième dasse d'habitudes et d'idées. — Condillac laisse là l'éducation de son genre humain , et passe tout d'un coup aux langues achevées , à l'hébreu , au gi*ec, et au latin. Or, il nous laisse positivement au point où commence la difficulté ; car, dans la description qu'il nous a donnée , il peint, un peu favorablement cependant , avec trop de complaisance pour son système , les effets des instincts observés chez les animauau Ce qu'il avait à nous dire, ce n'était pas comment les bétes déterminent entre elles certaines imitations à l'aide de certains cris et de certains mouvemens. U avait à nous apprendre comment l'homme sortait de l'état de brute pour devenir raisonnable , comment il sortait du langage de l'instinct pour prendre celui de l'esprit. C'est ce que Condillac n'a pas fait. *
S'il ne suffisait pas d'exposer o^tte hypothèse pour en montrer le néant , nous ferions remarquer que noli*e abbé se hâte beaucoup trop de dire que l'imitation provoquée dans la chair de l'un des enfans par les cris et les gestes de l'autre» produit une habitude, et qu'une habitude est une idée. Sans doute, il est certaines de ces imitations
DU LARGAÛE. 375
qui peuvent devenir habituelles, mais alors elles constituent des tics; et quant aux diverses Imitalions qui reproduisent une douleur, elles ne peuvent devenir habituelles sans compromettre la santé , et sans , au bout d'un temps quelconque , causer la mort. On nous concédera , certes , que cette dernière classe de sympathies n'est pas de nature à engendrer des signes susceptibles d'être transmis et conservés d'âge en âge. Mais nous soutenons, en outre, qu'il n'y a rien de conunun entre une idée et une habitude. Prenons un exemple : Nous savons tous que l'exercice perfec^^ tionne nos mouvemens, c'est-à-dire, que par l'u*^ sage nous acquerrons des habitudes ; mais , cela (lonne-tril à celui qui est très habile une idée de plus qu'à celui qui est médiocrement adroit? Tout le monde répondra non , sans doute. Ainsi , le pianiste dont les doigts sont les plus agiles , est loin d'avoir autant d'idées musicales que le compositeur qui est souvent un pianiste fort médiocre. Où donc est la relation entre l'habitude et l'idée ou le signe que Condillac prétendait exister? Quel rapport y a-t-il entre ces mots, j'ai faim, j'ai soif, je suis amoureux, et les gestes, et les cris instinctifs qui signalent ces états chez les animaux et même chez l'homme ? Certes il n'y en a aucun.
Les déistes et les athées ne s'en sont pas tenus aux contradictions singulières que nous venons
276 UIGIQUC. VAET» CBITIQUS.
de remarquer ; ils ont été chercher partout des prives de leur système. Us ont» entr'autres, fait grand tHiiit de quelques historiettes ; mais« chose singulière » sans s'apercevoir que céQes-ci suffîsai^it pour les condamner. Nous allons en insérer deux qui se rapportent à la question , et il ne sera pas besoin de joindre le mcHudre commentaire pour y montra ce que nous y avons vu nous-méme , savoir, qu'il est nécessaire que le signe nous soit donné, pour que nous le possédkms. Il semble que ces hommes aient été condamnés à recueillir eux-mêmes les preuves de leurs erreurs.
€ Â Chartres, un jeune homme de 23 à 24 ans, fils d'un artisan , sourd et muet de naissance , commença t(mt^à-coup à parler, au grand étonnement de toute la ville. On sut de lui que trois on quatre mois auparavant , il avait entendu le son des cloches, et avait été extrêmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue. Ensuite , il lui était sorti une espèce d'eau de l'oreille gauche « et il avait entendu parfaitement des deux oreilles. Il fut trois ou quatre mois à écouter sans rien dire , s'accoutumant a répéter tout bas les paroles qu'il entendait , et s'afferunssantdans la prononciation et dans les idées attachées aux mots* Enfin , il se crut en état de rompre le silence , et il déclara qu'il parlait, quoique ce ne fût encore qu'imparfaite-
ou LJLRQAQC. 37$
ment. Aussitôt des théologiens habiles rînterro* gèrent sur son état passé; leurs questions principales roulaient sur Dieu , sur Tâme , sur la bonté ou la malice morale des actions. Quoiqu'il 9tt nédeparens catholiques, qu'il asâstât à la messe , qu'il fut instruit à faire le signe de la croix, et à se mettre à genoux dans la contenance d'mi honmie qui prie » il n'avait joint à tout cela aucune intention » ni compris celle que les autres y joignaient. U ne savait pas bien distinctement ce que c'était que la mort, et n'y pensait jamais. 11 menait une vi6 purement animale, tout occupé des objets sea* sibles et présens , et du peu d'idées qu'il recevait par les yeux; il ne tirait pas même de la comparaison de ces idées tout ce qu'il semble qu'il en eût pu tirer. Ce n'est pas qu'il n'eût naturellement de l'esprit (1). »
Cette histoire prouve que S. Paul avait raison, lorsqu'il disait que la foi nous venait de l'audir tion. Fiées ex auditu.
< Dans les forêts ipn, confinent la Lithuanie et c la Russie , on prit en 1694 un jeune homme , « d'environ dix ans , qui vivait parmi les ours. Il c ne donnait aucune marque de raison, marchait € sur ses pieds et sur ses mains , n'avait aucun c langage , et formait des sons qui ne ressem-
(I) Mémoires de l'Acadéinie des sciences, année 1705.
376 LOGIQUE. PAflTIB CâlTlQUS.
c blaient en rien à ceux d'un homme. Il fut long* c temps avant dé pouvoir prononcer quelquesi c paroles ; encore le fit-il d'une manière barbare. « Aussitôt qu'il put parler, on l'interrogea sur tt son premier état , mais il ne s'en souvint non « plus que nous ne nous souvenons de ce qui < nous est arrivé au berceau (1). »
Cette historiette nous paraît un peu suspecte. En général » les prétendus sauvages arrêtés dans nos bois , se sont presque toujours trouvé n'être autres que de pauvres maniaques échappés des hôpitaux de fous. Mais nous la donnons sous l'autorité des encyclopédistes.
Nous allons terminer cette longue mais nécessaire déviation , par une observation qui , selon nous f juge le système de recherches dont nous venons de nous entretenir si longuement.
Pour acquérir quelque vérité sur l'invention des signes du langage articulé , ce n'est point à découvrir comment un mot a été trouvé qu'il faut s'attacher, car une langue ne se compose pas proprement de mots , mais de phrases ; ce ne sont point les mots qui sont importans dans un idiome, mais les rapports des mots entre eux , et le système de ces rapports. 11 faut donc rechercher d'abord quel est le principe ou la loi des rapports des idées entre elles, puis celle des signes. Il est
(I) Encyclopéd. métliod. Philosophie, t. II, p. 43.
IHI LA1I6A68. 277
^'expérience que , tons les jours, on invente des mots nouveaux ; mais, en vertu dequoi , en vertu de quel principe» et selon quelle loi? Yoîlà ce qu'il faut savoir. Il est certain qu'il se forme des langues nouvelles, c'est-à-dire» des systèmes de signes propres à des expressions nouvelles : en vertu de quoi se forment-elles , sous quelle influence, par quel principe ? Voilà ce qu'il faut savoir.
Lorsque l'on est placé sur ce terrain , on aperçoit que les langues des peuples sont entre elles comme leur état social , c'est-à-dire, en rapport avec leur principe de civilisation. Or, qu'est-ce qu'un principe de civilisation? Ce n'est rien de moins qu'une doctrine morale.
Il ne peut en effet en être autrement. Quel est le fait le plus remarquable que présente une lan- ^e quelconque? C'est qu'il existe une loi de rapports d'où sont engendrées des phrases et des mots; loi de rapporte qui est une expression, toujours rigoureuse dans la généralité , des rapports réels de Tbomme avec ses semblables , avec le monde , avec le passé, l'avenir et Dieu. Que fautil conclure de là? C'est que cette loi des rapports de l'homme , cette loi qui n'est autre que celle qui doit le guider dans la pratique même de la vie, cette loi qui est la morale, est l'origine et le principe du langage comme de toute activité. Et comme l'homme, être indirect et relatif; et
278 LOGIQUft. TÂWm C&ITIQUK.
comme Tbomme ignorant , ainsi qu'il Test , de la réalité absolue, n'a pu se la donner à lui-même , il s'eifôuit que cette loi lui a été révélée.
De ce point de vue s'explique comm^it les langues , tout en conservant un fondement s^nblable, se perfectionnent cependant , ainsi que les sociétés humaines elles-mêmes, et deviennent successivement plus appropriées au but assigné à rbumanité.
Mous aurons, par la suite, de fréquentes occa*^ sions de revenir sur cette question.
g YL — W LA PAROLE ËGRITE.
Après avoir traité des signes du langage , la Philosophie de Lyon traite de la parole écrite. Nous la suivrons sur ce terrain, afin de revenir sur le sujet que nous avons laissé en suspens w terminant le paragraphe précédent.
L'art d'écrire est une conséquence de l'art de parler. Il appartient à la classe des inventions humaines ; en effet , dans le plus haut degré de puissance, il n'est jamais plus qu'une imitation du langage parlé ; et cependant cet art est quelque chose de ai élevé , de si difficile , que c'est seule* ment par suite d'une longue série de perfection* nemens , et par les efforte d'hommes d'un génie supérieur, qu'il est arrivé au point où nous le possédons aiqourd'hui.
Nous appdons la première écriture Vécriiure daction. Au début il parait qu'elle consistait seulement en des tableaux grossièrement peints » par lesquels chacun , selon son caprice » représentait des actions dont il voulait conserver la mémoire. Ce genre de tableaux était en usage parmi qndques peuplades de l'Amérique septentrionale. Les habitans des îles Carolines se servent encore aujourd'hui de pareils moyens mnémoniques. Les voyageurs nous en ont rapporté des faC'simile. On comprend, sans que nous insistions sur ce sujet , combien cette mé* thode est arbitraire et imparfaite » et combien elle est éloignée de ressembler en rien à la pa* rôle»
L'écriture d'action la plus parfaite que nous connaissions est celle qui était en usage chez les Meûcsdns. Celle-ci était manifestement réduite en système. Le cai»*ice n'y trouvait point place ; pour en faire usage , comme pour y lire , il fal* lait l'avoir apprise* Aussi , elle se distingue de la précédente en ce qu'elle est sociale , propre à conserver, au moins , les généralités des traditions , etc. Comment avaitrelle acquis ce caractère? On s'était efforcé d'y introduire quelques unes des propriétés du langage , en y faisant usage d'un certain nombre de figures symboliques auxquelles on avait donné une valeur de convention , et en inventant un moyen de lier
entre eux les tableaux. Cependant on ne poa-^ vait les comprendre qu'à Taide d'explication^ orales ; aussi , maintenant que la tradition de celles-ci est perdue , ces tableaux sont en grande partie inintelligibles. Ceux de nos lecteurs qui voudront avoir une idée du système de cette écriture, trouveront dansFouvragedeM. de Humboldtun tableau représentant l'histoire des Mexicains. Ils remarqueront que l'idée de la continuité active qui constituait la nation et la tradition mexicaine , est indiquée par une ligne continue sur laquelle sont tracés les tableaux divers qui représentent les faits dont il s'agissait de conserver la mémoire. Ils y verront encore que le nombre des années est marqué par une roue symbolique qui représentait le siècle des Mexicains. La figure d'une langue signifie la parole ; celle d'un certain oiseau signifie le prophète; enfin les dignités , les terres ont chacune un symbole. Malgré tous ces artifices par lesquels on avait cherché à pénétrer cette écriture d'action de quelques unes des puissances du langage articulé y^Ue n'atteint guère une clarté plus grande que la symbolique , qui nous est offerte dans ces grands tableaux sculptés sur la pierre ou peints sur les vitraux^de nos églises catholiques par les artistes du'moyen âge.
n est une écriture qui parait contemporaine de celle-là, et qui était entièrement de conven-
LARGilGB ÉCRIT. S8i
lion ; mais nous n'en connaissons nullement le système. Nous voulons parler des koua des Chinois y et des quippas des Péruviens. I..es premiers ont pour élément deux barres , l'une entière , l'autre brisée, que l'on combine de soixantequatre manières. Il en résulte donc soixantequatre signes. Mais la valeur de ces moyens mnémoniques était-elle purement arbitraire, ou dérivait-elle d'un système ? Quelle était alors la loi des rapports de signification? C'est ce que nous ignorons. Les Chinois modernes n'en savent pas plus que nous ; au moins , nous en avons jugé ainsi d'après la lecture de quelques uns de leurs nombreux commentaires. Les quippos étaient des bandelettes de diverses couleurs , de diverses longueurs» distinguées de plus entre elles par des nœuds. Quelle était la loi des rapports de signification établis entre ces couleurs, ces longueurs et Te nombre de ces nœuds ? Nous TignorcHis encore. Tout ce que nous a appris l'inca Garcilasso de la Yega sur ce sujet , c'est que les quippos servaient , dans certains cas , à des usages numériques. 11 nous parait très probable au reste que , dans la série des progi'ès de l'invention de l'écriture , ces moyens doivent être plac^ à un degré plus bas que l'écriture d'action dont nous venons de parler, telle qu'elle existait au Mexique. Notre opinion à cet égard est fondée sur la comparaison des deux civilisations mexicaine et péruvienne.
SSî LOGIQVS. PiULTn GBITIQUE.
En effet, 3 en résulteéTidemment que la première était , sous tous les rapports » plus puissante que la seconde. En outre , il nous paraît assez probable que le mélange de symboles et de tableaux qui constitue le langage peint en usage au Mexique f n'est rien de plus qu'une combinaison de signes de convention analogues aux quippos , et des dessins représentatifs des actes. Si Ton doit s'en fier à l'apparence physique » il semblerait que l'écriture chinoise , dont nous allons parler, a été, dans les premiers temps, l'effet d'une combinaison du même genre.
Après l'écriture d'action, nous rangeons Yécriture idéographique. Dans celle-ci chaque signe exprime une idée ou plutôt un mot. Les Chinois sont le seul peuple vivant qui fasse encore habi-tuellement usage d'une écriture de ce genre. Les Égyptiens paraissent avoir conservé, jusqu'au commencement de 1'^ chrétienne , l'intelligence d'une pareille écriture , qui avait été celle des premières époques de leur civilisation ; mais ils ne l'employaient plus que dans les choses sacrées , et l'avaient remplacée partout ailleurs par l'écriture alphabétique. Tout le monde sait que l'intelligence des hiéroglyphes est perdue ; il en était de même à l'égard de l'alphabet il y a quelques années. Nous devons au docteur Young et à Champollion d'en comprendre quelques lettres ; encore cette découverte est contestée ou
LAJIGÀ6B écr;t. S6S
au mmiis elle est restée fori incomj^ète. H ne nous appartient pas de nous occuper de ces ques* tions; nous laisserons donc de côté tout ce qui est relatif à I*Égypte , et nous nous servirons » pour donner une idée des procédés de récriture idéographique , seulement de celle qui est par* faitement connue » c'est-à-dire de récriture chinoise.
Les Chinois se sont occupés eux-mêmes de faire l'histoire de leurs caractères. Il résulte de ce travail qu'il en est un certain nombre qui , dans les premiers temps, étaient simplement fignratife ou représentatifs d'objets; tels sont ceux d'homme , de bouche > de terre , d'eau , de divers animaux» etc. On a commencé par donner à quelques uns un sens symbolique ; ainsi il a été convenu que le signe bouche signifierait aussi dire; mais en même temps on convint que ce sens nouveau serait indiqué par quelque marque particulière ajoutée au signe, ou par quelque autre espèce de combinaison. Il fallut en outre inventer un grand nombre de signes de convention pour exprimer les idées qui n'étaient point celles d'objets sensibles ou susceptibles d'être figura, tels que Dieu, bon, juste, parfait^ mauvais, injuste, imparfait, en un mot toutes les idées morales , etc. 11 nous parait très pro-* baUe que le système des kouas fut employé pour la création de ces termes de convention. Mais ce
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n'était pas tout. On n'avait encore que des mois, et il fallait faire des phrases afin de peindre la parole sur le papier. Il fut convenu que le signe simple serait considéré conmie substantif toutes les fois qu'il serait avant ou après un verbe ; que ce signe deviendrait verbe au présent » au passé , au futur toutes les fois qu'il serait précédé d'un substantif, d'un pronom, et tantôt de signes particuliers; il fut convenu que le substantif prendrait la qualité d'adjectif à l'aide de l'addition du signe de. Enfin on créa des articles , c'est-à-dire des moyens de déclinaison, etc. Aiœi ou put écrire des phrases et des successions de phrases. U est une langue européenne qui a beaucoup d'analogie avec la langue écrite des Chinois , c'est la langue anglaise. C'est à peu près par le même système qu'on y trsmsforme une idée ou un mot en substantif, en adjectif, en verbe au présent , au passé , au futur, etc. Au reste la grammaire chinoise est extrêmement dmple , et ceux de nos lecteurs qui voudront en avoir idée n'auront qu'à parcourir l'ouvrage de Fourmont sur ce sujet.
L'étude du langage idéographique des Chinois, comparé avec l'écriture d'action qui l'a précédé , nous paraît très propre à éclaircir la question dont nous nous sommes occupés dans le paragraphe précédent. Elle prouve, en effet , d'abord que le plus grand nombre de nos idées ne se rap-
LAUGAGI ÉCRIT. 285
portent à aucun objet physique ni sensible » car elles ne peuvent être rendues par des images. Ainsi il n'est point possible de figurer rien de ce qui est relatif à la morale , à la différence du bien et du mal » aux notions d'activité et de passivité , de cause et d'effet , à celles de temps , d'espace, de continuité, etc. On ne pourrait même rendre , par des signes de ce genre , la douleur et le bonheur physiques. Mais , ce qu'il y a de surtout important, dans cette étude comparée, c'est qu'elle montre comment la possibilité de parler résulte de la possession ou de la connaissance d'un système de rapports entre les mots , ou plus exactement d'un système de génération des idées.
Examinons d'abord comment s'y manifeste la nécessité d'un système de rapports.
•Prenons pour premier exemple un fac'simite que nous avons vu d'un tableau peint par un habitant des fles Carolines. Au côté droit de ce tableau est représenté un homme grossièrement dessiné, et dont les figures que nos petits enfans tracent sur les murs donnent assez bien l'image. Cet homme a les bras étendus, les mains ouvertes , les jambes écartées ; près de lui sont représentés un certain nombre de coquillages et divers objets. Au côté gauche du tableau est un autre homme pareil au premier ; près de lui est une hache. Que signifierait cela , si vous ne pos-
S86 LOGIQUB. PARTIE CRITIQUE.
fiédiez ridée sociale qui fait un système de toate» ces figures, et en forme le rapport? Évidemment rien; ce serait une écriture morte. Or» Tidée principale ou sociale est celle d'échange. Ce ta-^ bleau n'est autre chose en effet qu'une lettre par laquelle un homme offire à un autre divers objets, des kauris» des firuits, etc., pour le prix d'une hache qu'il lui demande*
Examinons un autre exemple. Prenons une table d'écriture mexicaine. Nous voyons d'abord un homme couché dans une barque et levant les mains en haut. Un second tableau nous représente des hommes attroupés autour d'un arbre sur lequel est perché un oiseau ; un troisième nous représente quelques hommes sur une seule ligne , etc. Comment reconnaitrez-vous que ces représentations signifient quelque chose de plus que les tableaux suivans que nous imaginons: un homme est dans une barque ; un homme abat un arbre ; un homme tue un animal ; un homme tue un autre homme ; un homme tient un bou-^ clier sur lequel un autre frappe , etc. ? Ëvidemm^it, si vous ne possédez un système pour mettre en rapport les divers groupes d'idées possiUes que vous suggéreront ces tableaux , vous en ignorerez à tout jamais la signification positive. Y a-t-il continuité , c'est-à-dire sont-ils destinés à exprimer les divers temps d'une action ayant toujours le même but? Vous ne le saurez
laugagb éckit. 237
pas , et remarquez cependant que , grâce à ce que vous possédez déjà la langue parlée , tous avez la plus grande di£5culté vaincue ; car vous êtes certain d'avoir quelque chose de commun avec Vauteur des tableaux ; c'est un système de combinaison de mots et d'idées. Aussi , pour en connaître le sens , que ferez-vous? Vous appli* querez la méthode que vous a donnée la langue que vous parlez. Prenant, par exemple, les peintures mexicaines, vous chercherez d'abord si vous trouvez un signe qui les mette en continuité les unes avec les autres , et vous remarquez ^31 effet que chaque image est inscrite sur une ligne qui les unit. Vous en conclurez avec rsôson qu'elles représentent les différens termes d'une même action , c'est-à-dire qu'elles constituent l'histoire d'une nation. Vous considérerez ensuite ces images comme des expressions symboliques. Mais alors vous vous trouverez fort embarrassé , car il faudra pour les expliquer que vous connaissiez le système en vertu duquel une figure déterminée a une valeur quelconque de convention. Or, sachant que l'oiseau représente le prophète ; que les langues représentent la parole , vous comprendrez le second tableau ; vous reconnaîtrez dans cette foule d'hommes réunis ai désordre autour d'un arbre , sur lequel est perché un oiseau , de la bouche duquel tombent des langues, la figuration d'une tradition com-
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mime à beaucoup de peuples sur Torigine de la société. Dans le troisième taUeau vous reconnaîtrez que la société est c^'ganisée , vous verrez qu'elle marche sous la direction du pontife qui conserve la parole » etc. Ainsi , même pour lire dans cette symbolique primitive, il faut déjà avoir connaissance d'un système général de rapports à l'aide duquel les idées forment un ensemble logique ; à plus forte raison cela élait-il nécessaire pour l'imaginer.
Ce que nous venons de dire de l'écriture d'action , est bien plus manifeste encore dans l'écriture idéographique. Les élémens primitifs de celle-ci sont des signes représentatifs des objets ; supposons même » ce qui est certainement une pure hypothèse , qu'ils aient été composés aussi de ^gnes représentatifs des existences purement intelligibles. Tout cela ensemble ne pourra jamais représenter la langue parlée. Il y faut autre chose ; il y faut ce qui constitue la phrase ou la proposition , c'est-à-dire quelque chose qui représente un système logique. En effet, nous verrons bientôt que ces différences qu'on appelle verbe , substantif, adjectif, etc. , ne sont rien de plus que les élémens d'une loi logique primordiale.
Nous ne pousserons pas plus loin cet examen comparatif des diverses écritures. Nous terminerons en rappelant qu'à celles dont nous venons
BBt H0M8. 289
àe nous occuper, ont succédé celles qui rappellent les sons , récriture syllabique d'abord , puis enfin récriture alphabétique telle que nous la possédons.
§ yn. DES NOMS , DU SUBSTANTIF , DE l'aDJECTIF ,