‹ Essai d'un traité complet de philosophie (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · DU VERBE, ETC · texte numérisé non relu

DU VERBE, ETC

La logique de Port-Royal traite des noms inunédiatement après avoir parlé des idées. La Philosophie de Lyon néglige complètement cette question. Comme notre but , en adoptant la marche que nous suivons, a été d'ouvrir le plus large cadre à la critique philosophique , nous suivrons le traité qui se trouve momentanément le plus complet, et nous nous attacherons à Port-Royal avec d'autant plus de plaisir, que nous aurons à traiter encore ici un nouvel aspect de la grande question du langage.

c Les objets de nos pensées , dit Port-Royal , étant des choses ou des manières de choses , les noms destinés à signifier tant les choses que les manières , s'appellent noms. Ceux qui signifient

les choses, s'appellent noms substantifs Ceux

qui signifient les manières, s'appellent noms adjectifs. »

L'auteur continue : c Quand par une abstraction de l'esprit, on conçoit ces manières sans les rapporter à un certain sujet, comme elles

990 LOGIQUI. PAETn CBITIQUB.

subsistent alors en quelque sorte dans Tesprit par elles-mêmes 9 elles s'expriment par un mot sub* stantif, comme sagesse, blancheur. — Et, au contraire , quand ce qui est , de soi-même , substance et chose , vient à être conçu par npport à quelque sujet, les mots qui le signifient, en cette manière , deviennent adj^tifs , comme humain , charnel; et, en dépouillant ces adjectifs formés des noms de substance de leur rapport , on en fait de nouveaux substantifs ; ainsi , après avoir formé du mot substantif Aomme Tadjectif Aumaîn, on forme de l'adjectif /itimain le substantif Atimoniié. > L'auteur remarque enfin qu'il y a des substantifs qui jouent quelquefois le rôle d'adjectif, conune roi , philosophe , etc.

Nous sommes étonné que l'auteur de la logique f en faisant ces dernières remarques, ne se soit pas aperçu que le nom de substantif, en tant qu'on en considérait la valeur radicale , était un terme impropre à désigner philosophiquement l'espèce de mots à laquelle il est attribué par l'usage. En effet, il semblerait, d'2q)rès la racine d'où il sort, ne devoir servir qu'à caractériser les noms des êtres ayant une existence substantielle , comme esprit, matière, homme, animal, ete. Or, il n'en est rien ; car le plus grand nombre de 'substantifs que nous possédons et que nous employons très utilement et très logiquement , défttgneiit non seul^nent des manières d'être , des

DC8 iroMs. 391

modteâ , des accidens , des abstractions , c'est-à-dire, des aj^arences sous quelques rapports sen* sibles , comme blancheur, beauté , vertu , etc. , mais encore de pures notions de Vesprit , comme infini , unité , dualisme , dualité , cause , effet , et jusqu'à des noiions de ce qui n'est pas, comme néant. La définition du substantif, par Port-Royal, est donc complètement inexacte.

Celle qu'il donne du verbe n'est pas meilleure , ainsi que nous allons le voir.

n fait très bien la critique de la définition donnée par Aristote, vox significans cum tempare ; il montre qu'elle est incomplète. Il attaque vivement Scaliger. Cet auteur divisait les choses en permanentes et en fiuentes ; il disait que là était la véritable origine \de la distinction entre les Boms et les verbes ; les noms étaient pour signifier ce qui demeure, et les verbes ce qui passe. Il n'est pas difficile à Port-Royal de montrer que cette nouvelle définition n'est pas non plus complète. U discute ensuite une opinion dont il ne nomme pas l'auteur, et qui , à cause de cela , nous paraît avoir eu quelque crédit à l'époque où le traité que nous examinons fut composé ; il s'agit d'une définition où il était dit que l'essence du verbe consistait à ngnifier des actions ou des passions , c'est^'^lire, l* agir et le pâttr. Notre grammairien oppose à cda qu'il y a des verbes qui ne signifient ni des actions , ni des passions. Nous ne répète-

39S &OOIQ€l. PARTIE CRITIQUE.

rons pas les exemples qu'il donne à l'appni de cette objection, parce qu'il les a pris dans le latin, d'où il résulte que , grâce au génie de cette langue, les mots choisis pourraient se traduire en français de plusieurs manières différentes , c'està-dire , entre autres, de manière à prouver le contraire de ce qu'on veut affirmer. Mais les exemples peuvent être remplacés par un seul qui suffit à la démonstration. Le verbe être, par exemple , chez nous , n'exprime positivement ni l'agir, ni le pâtir.

La définition que Port-Royal donne du verbe est celle-ci : c C'est un mot qui signifie l'affirmac tion avec désignation de la pe^onne, du nom- < bre.et du temps. > Or, si ce que nous avons dit de l'idée est exact, si notredefinition a été démontréeyraie, il estprouvépar suite que, direduverbe qu'il est une affirmation, c'est répéter, à l'égard de cette espèce particulière de mots , ce qui est à dire de toutes les espèces, c'est ne rien dire de spécial au verbe lui-même , c'est enfin ne rien définir. — L'addition des termes secondaires de la définition, l'addition de la personne, du nombre et du temps, ne donne aucune valeur particulière à ce terme général de la définition, le verbe stgnifie l'afflrmation ; car il y a moyen d'ajouter à un simple substantif quelques unes des significations secondes que l'on assure être propres au verbe seul ; ainsi , on dit l'homme , homo , mais

vëb irOMS. 293

on dit aussi les hommes, hommes, ete. Enfin , cette définition a le grand défaut de ne point exprimer la valeur principale du verbe ; ainsi, dans aimer, manger, faire , etc. , ce qui est principal n'est point Taffirmation , n'est point le temps, la personne, le nombre, mais Faction elle-même, et les modes de cette action.

Les erreurs diverses dont nous valons de parler ont jdiusieurs causes : l'une est l'influence des doctrines plato-aristotéliciennes ; l'autre, la principale, la seule importante à examiner ici , est tout entière dans la manière par laquelle an a procédé à l'étude du langage.

L'on allait demander au langage le secret delà logique humaine. Le premier soin auquel on devait s'appliquer, dans ce but , c'était d'en bien connaître, et d'en suivre exactement les procédés. Or, ce n'est point ce qui a été fait. On devait considérer qu'un discours était toujours composé d'une succession de propositions ou de phrases enchaînées les unes aux autres ; puis, que chaque proposition ou phrase est composée de plusieurs mots rigoureusement dépendans les uns des autres. On n'a point fait cela , ou plutôt on a oublié que la logique avait débuté de cette manière. On a pris les mots , un à un , comme les idées , une à une , et on a cherché à en pénétrer la nature. G>mme, de cette sorte, on perdait le secret de leurs rapports, et même l'on n'en apercevait

20& LOGIQUE. WÂMfTlE CEITIQOE.

plus la nécessité, ce n'est pss Fanalyse do h»' gage , maÎB ceUe dn »mple mot qa'on a tentée^ De là, par ex^Aple, cette déimitraa : < Le verbe' est une affirmation avec désignation de la per-^ sonne, du nombre et du temps, b Or, dans cette formule, il n'y a rien sur ce qui est essentiel au point de vue du langage, c'est-à-dire sur la ft»ction du verbe. On a subi tous les inconvéni^is de l'analyse ; on a séparé ce qui devait être uni ; on a rompu les affinités logiques , on a en réalité créé des êtres qui n'existent pas. C'était un moyen sûr de se tromper, que de considérer ainsi les^ mots seulement dans un état absolu d'isolement, et de tirer tontes les définitions de la seule considération d'un éiat qui n'existe jamais dan» la réalité. Évidemment, pour nous rapprocher de la vérité , il nous faut surtout tenir compte de la relation des mots , et du r61e qu'ib sont appelés à jouer dans la proposition ou la pbrase. Nous ne devons pas oublier que les termes sont les âémens de cette phrase , qu'ils sont partie d'un système et non système eux-mêmes. Au lieu donc de nous occuper siu:tout d'en étudier la Éonstitutioia individuelle , nous allons faire l'invers^ , et les définir particulièrement du point de vue de l'usage qu'on en fait dans le discours» car les diversités de nom , nous le répétons , ne sont, à nos yeux, autre chose que les diversités de fonctions nécessaires pomc les différentes es»

DES KOMfl. 29 S

pèces de propositions dont se compose le lan*

gage- Étant, comme nous le sommes, placé à ce point

de vue , il serait peut-être plus rationnel poiHr nous de renvoyer les questions donjt il s'agit, au moment où nous aurons parlé de la prc^sition» c'est-à-dire , après le paragraphe suivant ; mais nous nous sommes imposé Fobligation de suivre pas à pas l'ordre habituel ; nous ne croyons pas devoir manquer aux règles que nous nous som. mes prescrites. Si notre marche est moins rationnelle, nous ne croyons pas d'ailleurs que nos explications manquent de clarté à cause de cela. Mous allons donc procéder.

Toute idée étant l'affirmation d'un rapport , tout mot est l'affirmation d'un rapport.

Les mots divers constituent la diversité des rapports admis , reconnus ou possibles*

Les choses étant ainsi , il ne peut y avoir d'autres différences entre les mots que celles qui existent entre les aûirmations fixes et les affirmations variables qui représentent les opérations actives ou spirituelles , par lesquelles les diverses affir^ mations sont liées.

Nous rangeons dans la classe des affirmations fixes tous les noms dits substantifs , et les modes an substantif , c'est-à-dire les adjectifs.

Nous plaçons dans la classe des affirmations variables , c'est-à-dire représentatives des opé-

296 LOGIQUE. PAHTIE CRITIQUE.

rations actives ou spirituelles , les verbes quels qu'ils soient. A cette classe on doit rattacher les augmens des verbes ou adverbes , et les conjonctions, telles que car, ainsi, parce que, donc, etc.

Nous allons nous expliquer sur chacune de ces espèces de mots.

Manifestement le substantif n'est pas autre chose que l'afl^rmation d'un rapport déjà convenu, déjà établi. Ainsi supposons le mot maison , il ne veut dire évidemment rien autre que quelque chose qui a avec nous certains rapports qui impliquent un certain usage, un certain but. Prononcez le mot maison devant quelqu'un , et certes là il ne verra qu'une parole, et ne trouvera l'occasion de rien accepter ni de rien refuser. Dites au contraire la maison est belle , alors vous sortez des affirmations convenues; vous faites vous-même une affirmation qui vous est personnelle , et que l'on peut contester ou accepter.

L'adjectif est une affirmation qualificative , et qui ne signifie rien non plus pour l'auditeur si elle est prononcée seule. Nous la rangeons parmi les affirmations fixes , parce qu'elle suppose un rapport invariable établi d'avance et convenu , un rapport qui ne dépend* pas de nous. Ainsi lorsqu'on se sert des adjectifs bon , beau , mauvais , etc. , on admet toujours qu'il y a un critérium du bien, du beau , du mal. On peut différer quant à la relation que chacun établit à l'aide de

DES nous. 397

ces mots, mais le mot lui-même conserve un sens fixe.

Le verbe est, comme toute espèce de mot, une affirmation , mais une affirmation d'une nature toute différente des autres. 11 est le signe de Fac-iivité elle-même. U représente dans la phrase Taction même de Tesprit ; il y introduit la réalité humaine. De même que Fesprit de Fhomme est essentiellement actif , le verbe implique toujours une activité quelconque. De même que l'esprit est soumis aux nécessités matérielles de la successivité , tout en restant simultané , le verbe , tout en maintenant présente l'unité active , se revêt des modes représentatife du taoaps et du nombre , etc. En un mot , le verbe est le signe par lequel sont rendus présens aux autres les liens que l'esprit établit entre les diverses affirmations, n joue dans la phrase le rôle que joue l'esprit lui-même , lorsque avec diverses affirmations préétablies il forme une proposition nouvelle. Sans verbe , il n'y a point de langage possible, comme sans l'esprit il n'y a point de

pensée.

Nous ignorons si ce que nous vencms de dire du verbe sera clair pour nos lecteurs, mais, si quelque obscurité reste encore, elle disparaîtra lorsqu'ils liront ce que nous avons à dire de la proposition.

n existe diverses espèces de verbes ; les classi-

fications qu'on ea a faites sont loin d'être hotme^r mais , comme ce n*est pas ici le lieu de faire une grammaire générale , nous n'eu parlerons pas. Quelque différens qu'ils paraissent, si l'on a quelque bonne volonté, ou si l'on nous juge digne d'un examen sérieux , on trouvera facilement comment, sous des formes diverses , ils sont toujours dans la phrase des signes d'activité, même lorsqu'ils semblent se rapprocher le plus d'une simple aflSrmation , comme la plupart des verbes impersonnels. D faut ajouter ici une réflexion dont l'intervention ne sera pas inutile si quelqu'un se livre à cet examen. Nous avons dans notre langue beaucoup de traces des anciennes superstitions , et c'est particulièrement dans la classe des verbes qu'on les trouve ; ils donnent de l'activité à ce qui n'en a pas ; il en est ainsi dans les affirmations suivantes : il pleut , il fait chaud , etc.

Nous considérons les adverbes comme des modiflcatifs des verbes; c'est ce que le nom même nous indique. Quant aux conjonctions , articles, pronoms ,. etc. , nous n'en parlerons pas ; ce serait augmenter sans utilité ces trop arides considérations , et ce serait d'ailleurs quitter entièrement notre terrain pour entrer sur cjelui de la grammaire générale.

wv JucsasuT, 'S99

§ VBI. «*- M joGEMEirr.

La Philosophie de Lyon traite da jugement on plutôt en donne la définition avant de parler de la proposition. Port-Royal au contraire traite de la propofiilioo sans parler du jugement ; mais Tun et l'autre admettent que la proposition n'est qu'un jugemetU exprimé à l'aide de la parole. 11 est donc plus rationnel à nous de suivre en ce moment Lyon que Port-Royal. Il est vrai qu'en suivant cette voie nous serons un moment obligés de nous occuper de questions qui n'apparu tiennent pas à la logique. En ce lieu , comme lorsqu'il était question de définir l'idée , les diverses doctrmes se sont donné r^idez-vous pour exposer leurs opinions ontologiques; il nous fkudra sans doute passer aussi sur ce terrain, mais nous nous y arrêterons le moins possible » car nous n'oublions pas que le même sujet se représentera tout boîtier dans le livre qui doit suivre celui-ci.

La Philosophie de Lyon définit le jugement un acte simple de l'esprit, actus mentis simplex.EWe prouve que c'est un acte de l'esprit par cela seul qu'il est impossible qu'il en soit autrement. On demande , dit<«elle , si en jugeamt l'esprit est actif ou passif? Pour résoudre la question il suffit d'observer que, dans ce cas, Tesprit ne fait autre

SQê UWIQUB. PABTIB CEITIQUS.

chose que proiMmcer sur un rapport de conve-' nance ou de non convenance. Or, s'il était passif en jugeant , comment pourrait-il prononcer que le rapport est vrai ou faux ? Évidemment , en effet , les termes mêmes du langage , prononcer, proposer, juger, impliquent tous qu'en faisant ce genre d'opérations, l'homme sent qu'il agit ; lorsqu'il dit je juge que , etc. , les paroles qu'il prononce sont l'image sensible de son état spirituel. Le langage est ici , conune en toutes choses , la peinture, l'expression et la représentation rigoureuse de ce qui se passe réellement. Comment a-t-on osé nier un fait qui est si manifestement caractérisé dans toutes les formules de jugement que l'homme prononce) G)nunent a-t-on pu cesser d'apercevoir un mode si nettement empreint , dans toutes les phraséologies énonciatives/ d'un jugement quelconque? c Personne , dit € Dagoumer (1) , ne p^ut douter que le jugement « ne soit un acte ; et celui qui dit en douter ou c qui le nie , celui-là se rend en même temps c coupable de mensonge et de contradiction ; il

< ment , car il parle contre son sens intime , qui

< lui révèle , aussi bien qu'à moi , que donner un c avis c'est agir; il se contredit, car en exprimant c une opinion, il prononçait un jugement et agis- " € sait. » Nous allons ajouter quelque chose à

(4)Logtca,uU,p«S40.

•H JCOBMEHT. 301

cette argumeùUition , bien que , pour qui voudra réfléchir, die soit exœllenle et peut-être la meilleure de toutes.

Ceux qui prétendent aujourd'hui que le jugement est le résultat d'un état passif, ceux-là sont les matérialistes. Mais ils avaient été précédés dans cette opinion par des spirituaUstes , et ils n'ont fait que copier ceux-ci. Pour ces derniers , leur erreur est venue de ce qu'ils ont trop rigoureusement suivi la logique de la théorie des idées acceptée dans l'école depuis Aristote. Cette théorie les a conduits à la conclusion rigoureuse qui en ressort , à la conclusion qui la juge définitivement , c'est-à-dire à l'absurde. Si d'autres ne sont pas tombés dans le piège qui leur était présenté aussi bien qu'aux précédens, c'est qu'ils ont été moins logiciens et s'en sont plus fiés aux principes. Jamais chose pareille ne serait arrivée si l'on s'était placé dans une définition plus vraie de l'idée , dans une définition semblable ou analogue à la nôtre. En effet, étant prouvé que l'idée n'est point une image susceptible d'être perçue passivement par l'œil de l'esprit, mais étant prouvé au contraire que l'idée est une création de l'activité de cet esprit > c'est-à-dire une aflirmation, il eût été complètement irrationnel d'admettre que l'esprit pût jamais être passif; alors la raison eût été de considérer que l'idée simple étant une affirmation , le jugement ou la

503 LOGIQUE. PARTIE CAITIQUE.

prcqposition en différait settleinent parce qu^l était une série d'affirmations. Et c'est la Tâ*ité ! Mais il ne suffit pas de la prés^Eiter, nous ne serions pas satisfait si nous n'avions pas [NrouTé que hors d'elle it n'y a rien , et pour cela nous allons entrer sur le terrain des matérialistes , et leur présenter un argument direct et irr^u* table.

c Juger, > dit M. le comte Destutt de Tracy, pair de France , et de la société philosophique de Philadelphie (1), «juger, c'est sentir des rapports entre nos perceptions. > M. le comte a très bien reproduit la formule du matérialiwie ; met^ tez au lieu de < sentir des rapports , > ces mots : c sentir des comparaisons , » ou c sentir des concordances et des discordances , » vous aurez ^i résumé tout ce que les matérialistes ont pu trouver pour expliquer le jugement, ainsi que le sens exact de ce nom rapport, employé par M. de Tracy. Il est seulement fâcheux pour la rigueur de leur formule qu'ils soient obligés d'employer le verbe actif sentir, cela fait que leurs expressions sont moins exactes qu'ils n'auraient voulu ; mais que voulezrvous , ce n'est pas leur faute ; le verbe sentir était inventé avant eux.

Rien n'est plus facile que de monlrer l'absurdité de cette explication. En effet , messieurs les

(1) Élémeiis d'Idéologie, p. Î93.

DU JUGEMEKT. }05

matérialistes , il tous faut reconnaître un centre de sensations qui représente l'unité du mot , que vous êtes bien obligés d'admettre , et qu'au reste vous admettez. En poussant l'analyse du cerveau jusqu'au dernier terme , nous arriverions à une molécule centrale, représentative du moi. Ni vous » ni moi n'avons vu cette molécule , je vous défie de me prouver qu'elle existe, ou qu'elle puisse même exister! C'est plus qu'une hypothèse, c'est une absurdité ; mais j'accepte l'existence de l'absurdité pour un moment. Or, ditesmoi comment il est possible que cette molécule sente le rapport entre le oui et le non , le chaud et le froid , le rouge et le blanc , le rond et le carré ? G)mment pouvez-vous concevoir qu'elle soit en même temps oui et non, chaude et froide, rouge et blanche, ronde et carrée , etc. ? Je vous laisse sur cette difficulté insoluble. Allez , cherchez , creusez , cette objection est pour vous le secret de l'impossible , le tonneau des Danaïdes , le labyrinthe sans issue.

Cette objection peut être employée vis-à-vis 4e8 spiritualistes qui admettent que le jugement est un fait de passivité, pour leur rendre sensible l'argument de la Philosophie de Lyon que nous avons cité. En effet , selon eux l'esprit tient la place de la molécule centrale des matérialistes. Or supposez qu'il soit par ses côtés en quelque sorte en contact avec oui et avec mm , il est évi-

dOA LOGIQUB* PARTIE CBlTlQUfi.

dent que le oontact pourra durer éternellement sans qu'il y ait jugement , car il s'agit de savoir quel est le vrai de oui et de non. Maintenant il faut que l'esprit agisse pour qu'il smt décidé que c'est l'un ou l'autre.

En un mot^ dès que l'homme juge, il raisonne ; et lorsqu'il raisonne c'est qu'il a un but ou s'en propose un ; par conséquent , il agit. Lorsqu'il parle dans un but , c'est comme lorsqu'il se meut dans un but; dans l'un et l'autre cas, il esta priori; il veut , il agit : il n'y a que les aliénés les plus dégradés, ceux qui sont atteints d'imbécillité , qui jettent des sons dans l'air et meuvent leur corps sans but , ou par l'effet des seuls instincts animaux.

t)es motifs desjugemens.

Après avoir défini le jugement , la Philosophie de Lyon en examine les motifs fmotivij; elle s'occupe ensuite de la certitude de ces motifs ; puis elle étudie un à un les divers motifs en vertu desquels nous pouvons prononcer un avis et en apprécier la valeur. Nous allons faire une rapide analyse de ses opinions sur ces divers sujets, plutôt pour les faire connaître à nos lecteurs, que pour les critiquer, plutôt pour donner une idée de la philosophie sérieuse de notre temps, que

DU JUGEHBRT. 805

pour l'utilitë que nous pourrions attacher à cette étude.

Il y a , dit Lyon , trois espèces de certitudes : la certitude métaphysique, la certitude physique et la certitude morale.

La certitude métaphysique est celle qui ressort de la nature même des choses ou des idées , de telle sorte que , dans quelque hypothèse que ce soit , il ne puisse en être autrement. On cite, comme exemple, ces propositions : c 11 n'y a point d'eflet sans cause ; > c Le tout est plus grand que la partie, etc. >

La certitude physique est celle qui est fondée sur la connaissance des lois de la nature. Ainsi , il est physiquement certain que le soleil se lèvera demain.Nous ferons observer quecette certitude n'est autre que ce que les mathématiciens modernes appelloDit la probabilité. M. Laplace a institué les règles d'un calcul destiné à apprécier îesprobabili* tésphysiques, c'est-à-dire, unmoyende mesurer la valeur de cette espèce de certitude. Nous croyons que le langage moderne est exact , pendant que celui de Lyon ne l'est pas. En effet , cette prétendue certitude ne peut jamais avoir plus de valeur que nos connaissances physiques elles-mêmes. Or, comme il est prouvé surabondamment , par l'histoire du passé , par les expériences actuelles, {>ar nos espérances dans l'avenir, que ces counaissances ne sont ni fondamentales, ni fixes, nu

306 UMSIQUB. FAETIB CMUriQUB.

par suite, complètes : il est évident qu'il ne peut émaner de là rien de plus que des probabilités , c'est-à-dire, des prévisions qui ne pourront être par nous considérées comme vraies , que lorsqu'elles auront été vérifiées dans^une réalisation quelconque. Les probabilités peuvent être ponûdérables, mais elles n'équivalent pas à une cer- Utude. Nous reviendrons sur ce sujet, et nous montrerons que la certitude que nous avons dans les lois de la nature , .n'est pas autre qu'un reflet de nos certitudes morales elles-mêmes.

Quant à la certitude morale, voici ce qu'en dit Lyon. Mous traduisons, c La certitude morale est fondée sur la constitution morale des hommes, sur qu^ques lois générales qui régissent les esprits et les intelligences. Ces lois peuvent être rai^rtées à la commodité, au caractère , à Famour du bonheur et autres facultés ou habitudes des hommes. Les règles par lesquelles le monde moral et intellectuel sont régis , ne sont pas moins certaines et moins immuables que les lois qui gouvernent le monde corporel. Ain^ , pai* exemple, de même que par la loi de la pesanteur nous sommes certains qu'une pierre lancée en l'air, retombera sur la terre » de même par le caractère et les mœurs des hommes » nous sommes assurés qu'un homme quelconque, jouissant de sa raison, ne se jetr tera pas dans les di fficultés manifestes de la vie

DC JUQBXEKt. 307

sans mo^f , soit d'utilité, soit de cupidité » soit de gloire, etc. ; il ne serait pas moins incroya^ ble que les hommes changeassent à ce point qu'il se trouvât , par exemple, d'innombrables témoins qui , bien que différens de génie , d'é* tudes, de passkims , bien que séparés par de grandes distances, vinssent, sans aucun intérêt , et mettant en oubli l'amour de la vérité qui est inné en nous, vinssent à s'entendre pour persuader aux autres un fait faux. Je dis que cela n'est pas moins incroyable qu'un changement dans l'essence des choses, b Voilà ce que nos philosophes appellent la certitude morale ; voilà la dernière de ces trois certitudes dont la réunion sur un sujet exclut , dit Lyon, tome crainte de se tromper. Mous ne nous occuperojDfô pas , en ce moment , d'apprécier ces opinions , car pous devrons , plus bas , traiter nous-méme la question de la certitude ex pro-^ fessa. Nous ne nous arrêterons que le temps nécessaire pour placer quelques remarques que no6 lecteurs s<mt priés de ne pas perdre de vue* Mous faisons observer d'abord que l'espèce de certitude que nos philosophes appellent morale « est mise par eux en dernière ligne, et considérée cooune ayant la moindre importance. Us rangent bi^i au dessus la certitude physique, dont la valeur est , ainsi que nous l'avons déjà dit , très faible. Nous demanderons ensuite en vertu de

308 LOGIQUl. PA.&TIB CRITfQUB.

quoi on a usurpé le nom de morale pour désigner cette certitude qui réside, dit-on, sur la connais^ sance que nous avons de la commodité ou des intérêts des hommes, de leur caractère, de leur amour pour le bonheur, de leurs habitudes» etc. Car c'^t là ce que Lyon appelle constitution morale des hommes. Il nous paraît évident que, dans ce cas, notre philosophie fait abus du mot moral. On nous dira qu'elle Ta tiré du radical mœurs, et qu'en disant certitude morale , elle voulait dire certitude fondée sur la connaissance des mœurs. Or, nous , nous soutenons que moral veut dire , même en le rapportant seulement à ce radical mœurs , plus que Lyon ne lui fait dire ; car, depuis quand a-t-on considéré les mœurs comme étant seulement le résultat du caractère , des intérêts, des passions, etc.? N'a-t-on pas, au contraire, toujours implicitement admis que les mœurs étaient surtout le résultat d'un enseignement , et par suite de l'obéissance à une loi ou à un devoir, loi et devoir qii'à cause de cela on appelle morale f N'est-ce pas cette loi , qui , en définissant les bonnes mœurs , définit aussi les mauvaises? Nos logiciens ont donc complètement oublié l'histoire philologique du mot mo-raie , lorsqu'ils s'en servent pour désigner quelques manières d'être de l'homme organique. Ces manières d'être appartiennent à la physique , et sont loin de présenter un élément quelconque de

DU jooihvut. 209

certitude. L'acception populaire du mot morale est la vraie: celle des logiciens est fausse. Il nous paraît (pi'ils ont joué avec les mots, sans chercher à en apprécier la valeur ; et aussi nous croyons qu'il est du bon sens de rayer Tespèce de certitude dont il s'agit. Or, celle-là supprimée, nous faisons remarquer qu'il ne reste plus , selon nos adversaires, d^autres bases à la certitude que les connaissances métaphysiques et physiques, ce qui ne nous mènerait pas bien loin. Jetons , en eflet, uncoup d'œil sur leur certitude métaphysique; ils en donnent pour exemple cette formule : < Le tout est plus grand que la partie ; > nous y avons ajouté celle-ci : c 11 n'y a pas pas d'effet sans cause. > Que sont ces formules? rien de plus que l'expression des nécessités du langage. Ce sont des mots déCnis les uns par les autres, c'est-àdire, par la contradiction même qui existe entre eux, et qui , dans ces cas , sont mis en rapport de manière à former une proposition incontestable, car il n'existe pas de langue pour la nier. Ce sont donc là non des certitudes métaphysiques , mais des certitudes de langage. Or, le langage existait avant que nous eussions fait de la métaphysique, ce dernier nom est même assez moderne; et lorsque l'on admet que le langage a été révélé à l'honune, on est, de toute force, obligé de reconnaître que la certitude est ailleurs , d'abord , que dans h) métaphysique, puisque celle-ci n'est le

9tO LOGIQUB. F4RT» CBiTIQUE.

plus souveut qu'une définition du langage , ailleurs même que dans le langage, puisque ce^luî-ci ne nous a pas été révélé dans d'autre but que dans celui de nous apprendre quelque chose. Quel est ce quelque chose? Nous le dirons dans notre second chapitre. Pour le moment nous allons passer outre.

Après avoir ainsi divisé les certitudes, Lyon se demande combien il y a de motifs de jugement. Elle répond ainsi : c Les motifs doivent différer selon les choses dont on doit juger. S'il s'agit de juger de l'état présent de l'âme, le motif est le sens intime ; s'il s'agit des choses extérieures et qui ne dépassent pas notre raison , le motif est l'évidence ; s'il s'agit des choses qui sont en dehors de l'ordre naturel , le motif est la révélation ; s'il est question de l'existence des corps , on a re* cours au témoignage des sens ; s'il s'agit des faits dont nous avons été témoins, le motif est le témoignage des hommes. A ces motifs , on en ajoute deux autres, savoir : la mémoire et l'analogie. 1

Nous ne suivrons pas notre Lyonnais dans l'examen détaillé de ces motife , car nous nous exposerions à faire un volume, et de plus , nous serions conduit à traiter, comme il l'a fait luimême, des questions qui n'appartiennent point rigoureusement à la logique , et , certainement , à anticiper sur ce qui nous reste à dire dans ce

»l LA VEOFOSmOTT. 311

cfaaiHtre même. Le simple énoncé que nous avons cité, suffira à nos lecteurs. Nous allons passer de suite à rétnde de la proposition.

§ IX. — DE LA P&OROSiTlOH SELON l'eNSEIGNEMENT

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