ACTUEL
La syntaxe de la proposition (1) est Tune des questions les plus graves que présente cette partie de la philosophie où nous sommes, et Tune des plus difficiles, si nous en jugeons à la peine que nous avons eue nous-méme pour Téclaircir. Depuis long-temps , on a adopté , sur ce sujet , un thème dont personne n'a, au moins à notre connaissance, essayé de sortir. Les diverses doctrines philosophiques , quelque nombreuses, quelqu'entreprenantes qu'elles aient été dans tous les autres problèmes, se sont arrêtées ici devant la théorie reçue ; il semble que personne n'ait osé ou n'ait pu y toucher, et probablement personne n'en a même aperçu la nécessité. Nous allons voir cependant que c'est l'une des ques^ tious qui appelaient le plus impérieusement une réforme ; et en même temps l'une de celles dont la solution est la plus importante ; car, sous le nom d'étude et de théorie de la proposition, il ne
(1) Synonymes, npôradt;, propositio, enunciatîo, inter* pretatio, pronnnciatum , et enfin axioma, selon les stoïciens, de àiro 70Û à^oùv , c'est«à-dire , sentir, penser.
s^agit de rien moins que de rechercher et de for* muler la logique même du langage.
Dans ce paragraphe, nous ferons Texamen critique [de la théorie reçue ; dans le paragraphe suivant , nous exposerons notre propre doctrine.
La proposition, dit la Philosophie de Lyon, est un jugement exprimé par la parole {jtidicium extra mentent ver bis prolatum) ; de même , ajoute-t-elle, que les idées s'expriment par des mots , de même les jugemens s'expriment par des propositions ; aussi définit-on ordinairement la proposition en disant que c'est l'interprète du jugement {oratio judicii interpres).
Ces généralités, bien qu'universellement admises dans l'enseignement , sont loin d'être exactes en fait. Sans doute, tout discours, quel qu'il soit^ est composé de proportions ; toute phrase, quelle qu'elle soit, est formée d'une ou de plusieurs propositions. Mais il s'en faut de beaucoup que tout discours et toute phrase contiennent nécessairement un ou plusieurs jugemens ; et nous entendons ici par le mot jugement ce que le peuple aussi bien que les philosophes comprennent sous cette appellation. Certainement , une narration n'est point nécessairement composée de jugemens; bien plus , si elle était telle, on la déclarerait mauvaise, elle ne serait plus de la narration. Cependant une narration n'est pas autre
n LA pmoposiTiOïf. SIS
chose qa'oiie soîte de jNropositions. Ainsi , ces paroles : Dieu créa le monde en six jours ; le sixième jour il créa thomme , etc., présentent une suite d'affirmations et non une suite de jugemens. Nos lecteurs pourront se donner des exemples du même genre et emportant la même démonstration, tant qu'ils en voudront, en ouvrant le premier livre d'histoire qu'ils auront sous la main. Passons donc, en tenant pour prouvé qu'une proposition n'est point nécessairement un jugement exprimé par la parole. C'est là un fait d'une évidence si grande et en même temps si simple, qu'on est étonné de ne pas le voir meutionné, et surtout devenu un sujet de méditations et de recherches. Quelle raison a empêché d'apercevoir un fait si clair, de reconnaître une vérité si grossière? qu'on nous passe le mot; il n'est point difficile de l'expliquer. On n'a point vu, parce qu'on n'a pas voulu voir ! Et l'on n'a pas voulu voir, parce qu'à cette idée que la proposition était un jugement, se trouvait jointe une théorie de la proposition elle-même. Or, si l'on changeait l'idée originelle de la théorie, il fallait de toute nécessité changer la théorie elle-même, travail difficile, pénible , impossible peut-être , il y a quelques siècles
Quoi qu'il en soit , voici la théorie de la propoâ^on reçue dans l'enseignement. Nous allons
5i& LOGIQUE. PARTIS CRITIQUE.
laisser parler Port-Royal dont TexposUioD est Tune des plus brèves et des plus claires.
c Après avoir conçu les choses par nos idées , dit Port-Royal , nous comparons ces idées ensemble , et trouvant que les unes conviennent entre elles, et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou les délions, ce qui s'appelle affirmer ou nier, et généralement juger*
c Ce jugement s'appelle aussi proposition , et il est aisé de voir qu'elle doit avoir deux termes : l'un de qui on affirme ou de qui l'on nie » lequel on appelle sujet; et l'autre que l'on affirme ou que l'on nie , lequel s'appelle attribut ou pr^Hdicatum.
c Et il ne suffit pas de concevoir ces deux ter* mes, mais il faut que l'esprit les lie et les sépare. Et cette action de notre esprit est marquée dans le discours par le verbe est , ou seul, quand nous affirmons , ou avec une particule négative quand nous nions (dans l'ancienne langue philosophique, on appelait le verbe le copule). Ainsi, quand je dis. Dieu est juste , Dieu est le sujet de la proposition , ei juste en est l'attribut , et le mot est marque l'action de mon esprit qui affirme , c'està-dire, qui lie ensemble les deux idées de Dieu et àe juste, comme convenant Tune à l'autre. Que si je dis. Dieu n'est pas juste , est étant joint avec les particules ne, pas, signifie l'action contraire à
DX LA. PEOPOSITIOH. ZïSi
celle d'affirmer, savoir, celle de nier, par laquelle je regarde ces idées comme répuguantes l'une à l'autre, parce qu'il y a quelque chose d'enfermé dans ridée d'injuste, qui est contraire à ce qui est enfermé dans l'idée de Dieu.
c Mais quoique toute proposition enferme nécessairement ces trois choses, néanmoins elle peut n'avoir que deux mots ou même qu'un (1) ; car les hommes voulant abréger leur discours , ont fait une infinité de mots qui signifient tout en* semble l'affirmation^ c'est-à-dire, ce qui est signifié par le verbe substantif (3) , et de plus un certain attribut qui est. affirmé. Tels sont tous les verbes , hors celui qu'on appelle substantif , comme Dieu ea^isie , c'est-à-dire , est existant ; Dieu aime les hommes p c'est-à-dire , Dieu est aimarU les hommes. Et le verbe substantif quand il est seul , comme quand je dis , je pense , donc je suis, cesse d'être purement substantif, parce qu'alors on y joint ie plus général des attributs qui est Yêtre; car, je suis, veut dire , je suis un être, je suis quelque chose (3). > Eifôuite Port-: Royal passe à l'énumération des diverses espèces de prq[X)sitions : la proposition universelle affir-
(1) C*est du latin que parle Port-Royal. Ex. sian, vem, vidi, vid, etc.
(2) Voyez p. 292 de ce volume , Topinion de Port-Royal sur les verbes,
<5) Logique, 2* partie, ohap. ui.
316 LOGIQUl. PAETIB CEITIQUK.
mative, l'universelle négative, la particulière affirmative, la particulière négative. Nous Fabandonnons sur ces distinctions où nous n'avons pas besoin de le suivre.
En admettant la syntaxe de la proposition que nous venons d'exposer, il eu résulte qu'ouest obligé de lor tarer le plus grand nombre des pbrar ses pour les rendre conformes à la r^le; ainsi , dans ces piirases : Le^ Prussiens et les Russes marchaient sur Paris ; ils étaient arrivés à Montmirail ; Napoléon marcha contre eux, leur livra bataille, et les vainquit; il faudrait, si l'on voulait , selon la théorie reçue de la proposition , obéir aux lois de la logique, et tenir un langage exact , il faudrait les écrire ainsi : les Prussiens et les Russes étaient marchant sur Paris; iU étaient arrivés à Montniirail ; Napoléon fut mar^ chant contre eux, fut leur livrant bataille, et fia les vainquant.
Or, nous nous adressons au bon sens de nos lecteurs , et devant eux , sans crainte d'être démentis, nous soutenons qu'écrire de cette ma-^ nière, ce serait mal écrire ; ce serait plus, ce serait écrire faussement. En effet, si le langage a quelquefois pour but d'exprimer nos jugemens , il a aussi bien plus souvent pour but d'exposer nos actions , et de peindre des événemens , de les représenter sous nos yeux comme ils se sont passes, comme s'ils étaient vivans; le langage a aussi pour
M LA nOKMITIOir. 317
but d'exprimer et de peindre ce qui se passe en nous ; et, dans ces deux derniers cas, il n'est vrai, il n'est énergique et précis, qu'à la condition de reproduire l'énergie et la précision qui se trou- Yaient ou se trouvent dans l'acte qu'il doit exposer. Ainsi , au lieu de Napoléon marcha contre V ennemi, dire. Napoléon fut marchanit contre Vennemi, c'est présenter la proposition sous la forme la moins exacte ; la phrase n'a plus rien de l'énei^e et du mouvement que l'action elle-même suppose.
Ainsi , au lieu de je croU en Dieu, dire je suis croyant en Dieu , c'est ôter à la proposition toute l'énergie qui se trouve en réalité dans celui qui la fait ; c'est donner à un acte de foi la mollesse que les usages établis dans la langue réservent justement pour des propositions d'un tout autre ordre , comme celle-ci : je suis triste, je suis încrédule, etc.
Et cette jrfiraséologie que commandent les règles de la syntaxe précitée, n'est pas seulement mauvaise en ce qu'elle 6te au discours toute couleur, toutes qualités figuratives ou expressives ; il y a plus ; die est mauvaise , en ce qu'elle est logiquement fausse. En effet , décomposons les propositions précédentes, ainsi que le conmiande la règle précitée, et nous verrons que cette règle est inapplicable aux cas de ce genre. — Dans le premier de nos exemples , la règle nous apprend
318 LOGIQUE. PABTIB CBITIQUB.
que Napoléon est le sujet dont on afBnne , mar'' chant contre l*ennemi, l'attribut qu'on affirme, et est le verbe qui marque l'opération par laquelle l'esprit unit l'attribut au sujet. Or, n'est-il pas absurde de dire que marchant contre Vennemi est un attribut de Napoléon? Napoléon e&Uil donc une matière , un corps brut , et s'il marcha con« tre l'ennemi, n'est-ce pas qu'il le voulait? En disant qu'il fut marchant contre Vennemi, n'en faites^vous pas comme un être passif, ne lui ôtezvous pas une qualité réelle et qu'il avait, celle de la volonté , qui lui est justement conservée dans cette autre phrase , il marcha contre C ennemi ? Quant au verbe est par lequel, dit-oa, se marque l'opération qui lie l'attribut au sujet, nous soutenons qu'il joue ici un rôle faux. Dans cette phrase. Napoléon marcha contre Vennemi, il ne s'agit pas en effet de lier un attribut à un sujet, mais de peindre une action et de la particulariser* — La même observation doit être faite sur la conversion que commande la règle, sur laphrase je crois en Dieu. — Je est le sujet dont on affirme, croyant en Dieu, est l'attribut affirmé ; suis est le lien, que nous établissons. N'est-il pas manifestement ab» surde de dire que croyant en Dieu est un de mes attributs, une de mes contingences , de me réduire ainsi au rôle d'un corps sans volonté qui subit des états, mais ne peut les créer en lui ? Évidemment, je suis une activité, en disant je