‹ Essai d'un traité complet de philosophie (volume 2)Chapitre 15 sur 28 · DS LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

DS LA PROPOSITION

crois , je fais plus que réfléchir une contingence passivement éprouvée, je manifeste ma manière d'être active, je fais acte de foi en définitive.

Quand je dis Je crois en Dieu, je ne viens pas affirmer que croire en Dieu est Fun de mes attributs ; j'agis. Ma proposition entière est une seule et même affirmation, un seul et même acte. Si j'emploie plusieurs mots pour m'exprimer, c'est uniquement attendu les conditions de successivité qui me sont imposées par mon organisme.

Il est mille phrases que nous pourrions citer, et dans lesquelles l'application de la syntaxe prétendue universelle de la proposition , conduit à une altération non moins grave du sens. Ainsi , dans celles-ci : Pierre aime Paul; Pierre est aimé de Paul; selon la règle , on devrait dire : Pierre est aimant Paul. Or, par cette conversion , il est évident qu'on rend Pierre aussi passif quand il aime que quand il est aimé. Il en est de même dans cet autre , Pierre tue Paul, Pierre est tué par Paul, etc.

11 est d'autres phrases que l'on ne peut con« vertir sans torturer le bon sens ; ainsi est-il de celles-ci : il faut que j'aille me battre ; il n'y a pas d'effet sans cause, etc.

U y a plusieurs siècles que la syntaxe de la proposition dont nous nous occupons , règne sans contestation sur la grammaire générale. Elle a eu tout le temps , si elle eût été vraie et aussi

d)0 LOGIQUE. PARTIS CRITIQUE.

conforme à la logique qu'elle prétend l'être , elle a eu tout le temps de conquérir le langage et de le soumettre à ses 1(hs. Heureusement il n^en est rien.

Ce peu d'influence d'une théorie admise cependant si généralement, les singulières, ou bizarres , ou absurdes conversions auxquelles on était obligé de recourir pour en cacher l'impuissance , auraient dû , ce nous semble , faire réfléchir, et au moins faire remarquer qu'au lieu d'être conforme à la logique du langage , elle ne se présentait que comme une formule qui était le plus souvent à côté de cette logique. Alors sans doute on se fût appliqué à la critiquer avec autant de soin que l'on en a mis à l'interpréter, et à la travailler pour lui donner l'apparence des propriétés qu'elle ne possède pas.

Quel but se propose-t-on , en effet , en cherchant une théorie de la proposition ? Ce n'est pas certainement d'inventer le langage ; mais c'est de saisir et de représenter le plus exactement possible le système logique qui est contenu dans ce langage ; car, comme il est évident que le langage est le moyen principal de toutes nos connaissances , de tous nos raisonnemens , de toutes nos découvertes, de toute vérité enfin ; par smte, il est évident qu'en possédant cette formule nous acquerrons le mode commuu de la logique, c'est-à-dire un élément principal de certitude.

M LA PEOfOSITlOir. Slf

Lorsqu'on est à ee point de vue pratique et sérieux, ce n*est point de tel ou tel système, de telle ou telle théorie sur Torigine de la langue , que Von devra s'occuper, mais de recherches et d'études; on considérera le langage comme une matière qui nous est donnée, ayant une existence propre et extérieure à nous , aussi bien que la matière du globe, aussi bien que cellesdes astres ; alors, il s'agira pour nous d'en trouver les lois par des procédés analogues à ceux que nous employons en physique ou en astronomie. Nous nous garderons donc bien d'altérer le phénomène, soit lorsque nous voudrons l'étudier, soit lorsque nous voudrons l'employer comme moyen de vérification. Nous nous garderons bien d'accepter pour générale une formule qui n'est applicable , dans la plupart des cas, qu'en altérant ce phénomène. Nous n'oublierons pas enfin qu'il y a une vérité à découvrir, et que dans ce travail ce qu'il y a d'important , ce n'est pas de paraître avoir raison , mais d'avoir réellement raison , et de ne pas tromper.

Qr, dans la théorie de la proposition qui est aujourd'hui enseignée , on confond sous le nom commun de sujet deux espèces de mots ou de substantife qui ont des propriétés et des rôles bien différens selon les verbes qui les suivent , savoir : les substantiis qui signifient des activités capables de donner le mouvement, comme Dieu,

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h<Hiiiiie» etc. » et les substantife qui signilSent de pnres passivités , tels que maison , chaise, bonté, etc. Ladifférenceentre ces substantifsest évidente au plus superficiel coup d'œil. Les substanlifs qui représentent des activités, peuvent commander des verbes actifs , ainsi que dcins cette proposition : Dieu aime les hommes. Au contraire , les substantif représentatifs d'une passivité, ne peuvent jamais logiquement ou en bon langage commander le verbe actif; ainsi dire cette maison s* élève très haut est de mauvais langage , il faut dire pour bien parler , cette maison est très élevée.

11 nous paratt nécessaire de nous arrêter ici pour repousser une objection que l'on pourrait tirer des locutions usitées par une partie des littérateurs de notre temps : nous ferons remarquer que le caractère spécial de ces écrivains , quant au style , quant à l'usage qu'ils font des mots , c'est de passiver ce qui est actif, et d'activer ce qui est passif. Aussi après quelques années d'un succès contesté et à peine obtenu , leur fortune est-elle déjà perdue. Cette littérature dont s'est pendant un instant engoué un certain public, est déjà passée de mode. Or, ce n'est point sur ces accidens passagers du langage que l'on doit fonder une méthode. Revenons donc à notre sujet.

Quelquefois un substantif expres^sif de l'activité est pris passivement , comme quand on dit

OB LA PEOPOSITIOlf. 593

rhomfne $êi aimé de Dieu, alors il est Gommandé par le verbe. Quelquefois un suJ[>stantif expressif de la passivité est pris activement et commande le verbe , comme dans ces paroles : sa bonté me charme, cette maison fait bien à cette place, etc., cela ne doit point être pris pour des exceptions ; car cet axiome c l'exception prouve la règle , » n'est qu'un jeu de mots , ou plutôt un sophisme. Dans tous ces cas , le substantif est pris dans des acceptions qui ne sont pas ordinaires sans doute , mais qui sont cependant toujours justes. Ainsi il est vrai que l'homme est passif vis^à-vis de celui qui l'aime ; il est vrai que la qualité par laquelle un être actif brille , peut être prise pour l'être tout entier dont elle forme le genre d'activité ; il est vrai qu'un substantif passif peut commander un verbe, mais c'est lorsque le verbe exprime un état. Enfin certains substantifs de ce dernier genre peuvent commander même certains verbes actifs , parce que ces substantifs s'ils sont passifs sous un rapport , sont actifs à notre égard sous un autre , tels sont les médicamens, les alimens ; ainsi l'on dit: cette boisson m' échauffe, ce médica^ ment produit un bon effet. La relation , dans tous les cas , ne cesse pas d'être parfaite entre toutes les parties de la phrase , et nettement représentative de ce que nous voulons exprimer.

II résulte de cet examen qu'il y a plusieurs genres de proposition , et que ce que l'on entend

dS4 LOGIQVB. PAETIB C&ITIOUS.

aujourd'hui par sujet doit être beaucoup modifié, n en est de même de ce que Ton appelle attribut.

On a compris sous le nom d^attribut des significations toutes diflférentes. Le résultat le plus général de la formule de la proposition que nous critiquons, est de passiver tous les sujets. Or, c'est là détruire la réalité du langage ; c'est essayer d'y réaliser le panthéisme ou le matérialisme. Que défendent en effet ces doctrines? Elles défendent cette prétention à laquelle la définition de l'attribut , dans la proposition , semble être destinée à donner de l'apparence, savoir : que touis les êtres sont passifs , et par suite susceptibles de subir des modifications ou des états , et jamais de s'en créer eux-mêmes d priori , par une force qui soit indépendante du milieu où ils sont. La langue des hommes prouve que cette assertion est fausse, parce qu'elle prouve que soit ce qu'on entend par sujet dans la proposition , soit ce qu'on entend par attribut, manque d'exactitude et de vérité. Nous l'avons montré tout à l'heure» quant au premier de ces termes; occupons-nous, un moment, du second.

Pour constituer l'attribut, dans tous les cas , il faut détruire les verbes; il faut, par exemple, substituer être marchant à marcher, être aimant à aimer, etc. , c'est-à-dire qu'il faut convertir les verbes en adjectifs. La théorie de l'attribut, ainsi

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qu'on renseigne dans la philosophie actuelle, s'applique à deux espèces de mots » de nature et d'origine opposées» aux adjectifs et aux verbes. Qr, les premiers ne ressemblent nullement aux seconds. Quand on examine l'adjectif en luimâne ou intrinsèquement, ou yoit manifestement par tous les usages auxquels on l'emploie , qu'il est destiné à exprimer ces qualités accidentelles , contingentes , qui ne sont point essentielles à la constitution de l'être ; en un mot tout ce que signifie , devant le bon sens , le mot aitiibut. Quand on examine comment et de quoi il a été formé , on en voit une preuve de plus. On reconnaît que primitivement on le formait en ajoutant à un substantif une particule de liaison ou de possession analogue à notre de français , ainsi en chinois on dit de grandeur, de bonté pour dire grand et ban , etc. ; mais il n'en est pas de même du verbe» celui-ci ne peint point une qualité , mais une activité en action ; il ne peint pas une qualité contingente , accidentelle, mais une propriété essentielle à l'être qui peut cesser de se manifester , mais qui lui est inhérente et toujours possible. Ainsi un homme peut cesser d'aimer son frère ; mais il est toujours capable d'agir dans ce sens, et il pourra plus tard aimer encore ce même frère, etc. Or, que fait la théorie qne nous critiquons, pour donner au verbe la

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qualité d'attribut, elle le dénature autautquefaire se peut ; elle en fait un adjectif ; elle convertit marcher en être marcharU, aimer en être aimant. Ainsi arrangé, le verbe ne représente plus une activité en action , mais seulement un état , une manière d'être. Ainsi arrangé , le verbe en réalité n'existe plus ; car si, dans les participes otmam , marcliant , nous trouvons encore quelque différence comparativement au simple adjectif» un peu de mouvement qui ne se trouve pas dans le dernier, c'est qu'en entendant ces mots nous nous rappelons encore les verbes dont ils émanent. Mais de quel droit les grammairiens ont-ils osé ainsi s'inscrire en faux contre l'usage universel du verbe , et substituer le participe à tous les autres modes et temps ? Comment , lorsqu'ils faisaient cette belle œuvre , ne se sont-ils pas demandé pourquoi , de toute éternité sociale , les hommes employaient comme verbe autre chose que des participes? Comment u'ont-ilspas pensé à chercher la raison des différens modes des verbes? Us se seraient humiliés alors , car ils auraient vu que les divers temps ont été créés, précisément dans le but d'exprimer plus positivement la simultanéité et l'identité qui , dans l'être spirituel essentidlement actif, existent entre l'activité et les modes successifs de cette activité. Us eussent vu que le principe actif est un , et qu'il

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ae parait varié et multiple qu'attendu les conditioiis d'activité que lui impose la matière dans laquelle il est.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit plus haut du verbe , mais nous le rappelons à nos lecteurs » et nous ajoutons que s'ils ont accepté avec nous, que le verbe n'est autre que le signe de l'activité en action , la question que nous venons de traiter devait être déjà résolue à leurs yeux. Ils auront dû trouver nos raisonnemens superflus ; car ils avaient dû reconnaître à l'avance que , par la seule définition du verbe , la théorie admise sur la proposition était renversée.

D'après la dernière formule critiquée et que maintenant nous pouvons appeler étroite, le verbe êlre fût devenu le verbe unique , si les hommes avaient obéi aux grammairiens plutôt qu'aux principes de la langue et aux lois logiques de leur intelligence. Ce verbe n'est propre qu'à exprimer Yéiat; s'il a en lui quelque chose d'actif, cela vient de celui qui le prononce , mais cela ne se rapporte nullement au sujet dont il est ou dont il va être question. En l'introduisant cl ans la phrase on rend le langage immobile et froid ; on lui donne la sécheresse d'une simple aflirmalion ; ou le prive de sa propriété principale qui est de peindre et de représenter l'activité elle-même ; car le langage pour être vrai doit ressembler.

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terme pour terme , à Faction elle-même , et il lui ressemble , en effet , malgré nos logiciens et nos grammairiens généraux. Autrement le langage ne serait plus l'homme; il ressemblerait aussi peu aux réalites de l'activité humaine, qu'un cadavre ne ressemble à un honune vivant.

Pour terminer cette longue critique , et pour l'achever, nous dirons quelques mots des caus^ qui ont conduit la philosophie dans ces singulières erreurs sur la proposition.

La théorie moderne de la proposition est en conformité parfaite avec les principes d'Aristote. Ce philosophe ne s'occupa de la proposition qu'au point de vue de la discussion ou de la démonstration , c'est-à-dire au point du syllogisme et de l'induction. C'était pour lui seulement , un dis-cours dans lequel on nie ou on affirme quelque chose touchant quelque chose ; ce sont ses propres expressions (1). Le mot protase, -npizaan: , dont il se sert pour désigner cette manière de parler, indique parfaitement le sens dont il s'agit. Ce mot est extrait en effet du verbe irporeiW , qui veut dire en même temps prétendre , proposer et révoquer en doute. Ainsi proposition ou protasc , dans le langage d'Aristote , ont à peu près le sens que nous présentent , dans le langage moderne , les mots , avis ou opinion.

(i) Aristote. Analitic. priorum, lib. i, cap. 1.

OB LA PaOPOSlTlOlf. 329

Ce fut manifestement en s'inspirant d'Aristote que les logiciens définirent la proposition ainsi que nous l'avons vu dans la citation de Port- Royal rapportée plus haut. Ce fut encore du point de vue de la discussion qu'ils déterminèrent les fonctions du sujet , de l'attribut ou du verbe. Ce fut du même point de vue qu'ils décidèrent que le fondement de la proposition était un acte de l'esprit qui prononçait sur un rapport de répugnance ou de convenance. Se laissant toujours guider par la même inspiration, ils considérèrent les idées comme des êtres en quelque sorte existant par eux-mêmes , présentant par conséquent ces rapports de répugnance et de convenance qu'il s'agissait de découvrir ou de démontrer ; faits complètement faux , ainsi que nous l'avons reconnu.

Pour accepter une pareille définition , il faut non seulement recevoir la théorie de l'idée qui est enseignée dans l'école , mais encore admettre que tout discours a pour but une discussion , qu'un discours n'exprime jamais plus qu'une opinion et qu'un avis. D'après cette théorie la narration d'un fait serait seulement l'aflirmalion d'une répugnance ou d'une convenance entre des idées. Il n'y aurait plus rien de certain » plus rien d'assuré; l'histoire, la science, les préceptes mêmes de la morale et de la foi , seraient des avis , des opinions , des affirmatious et des con-

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cordances d'idées. De pareilles conséquences sont certainement absurdes ; elles doivent paraître telles aux yeux de tout le monde. Elles sont ce' pendant rigoureusement déduites du principe qui a conduit les logiciens dans la définition dont nous nous occupons. Ainsi , en acceptant sans r^rve la logique des péripatéticiens , on nous a fait une théorie du langage qui n'est ni universelle , ni chrétienne , mais seulement philosophique ou scientifique , selon le sens que les Gréco- Romains attachaient à ces mots.

Les logiciens n'ont point cependant borné leur travail aux conclusions aristotéliciennes dont il vient d'être question. Ils ont voulu faire pour le langage tout ce qu'Âristote avait fait pour les choses. Admettant que les idées étaient des images représentatives des objets extérieurs , ils ont cru pouvoir appliquer aux idées , avec quelques légères modifications, les règles qu'Aristote avait données pour l'étude desobjets eux-mêmes^ c'est-à-dire la règle des catégories. Ils ont rangé les idées de sujet dans la première des catégories , celle où le philosophe grec traite de la substance. Ils ont appliqué aux idées d'attribut les considérations énumérées dans les neuf catégories suivantes , c'est-a-dire dans celles où Aristote traite des accidens. Les idées ont donc été partagées en deux classes, celle des substances et celle d'accidens. Alors la proposition a consisté

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uniqu^nent dans le tait d'aflfinner quel était VaccidetU d'une substance , ou , en d'autres termes , VaUribtU d'un sujet. Lorsqu'ils ont été arrivés à ee point , ils ont employé naturellement le verbe être , le verbe déjà consacré à afifirmer les raf^rts de ce genre, et ainsi la syntaxe de la proposition a été constituée à peu près telle que nous la connaissons aujourd'hui. On a beaucoup travaillé à la perfectionner, c'est-à«dire qu'on a tenté de l'appliquer à toutes les formes du discours; mais les élémens primitifs n'en ont point été changés.

L'histoire delà proposition serait certainement une chose curieuse , mais ce n'est pas le lieu , et nous bornerons à ce peu de mots , les seuls qui fussent ici nécessaires , ce que nous pourrions dire sur les travaux qui ont précédé ou suivi la théorie que nous venons d'attaquer.

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