‹ Essai d'un traité complet de philosophie (volume 2)Chapitre 4 sur 28 · TROISIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PÉRIODE

Je choisis l'Université de Paris pour terrain principal des observations que j'ai à présenter sur ce sujet ; elle fut en effet long-temps l'école de toute l'Europe , le lieu d'où partaient ou bien où revenaiait toutes les discussions scholastiques ; oa doit considérer toutes les révolutions qu'éprouvèrent les études dans le sein de ce grand corps , comme l'indice de celles que la philoso-

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phie subissait dans le monde ocdkletttal ; d'ailleurs , le plus souvent , Paris devança les écoles cathédrales, celles des monastères, celle de Cambridge qui yenaitd'étre établie, etc. Enfin, l'histoire de cette univerûté présente une continuité qu'on ne pourrait saisir ailleurs , et nous avons ici un guide sûr dans l'excellent ouvrage de Boullay (1).

Or , au commencement du douzième siècle , c'est-à-dire en 1120, les truites de saint Augustin y étaient encore enseignés et y formaient la base de Tétude de la dialectique. Les habitudes et les formes de la logique platonicienne qui s'y trouvaient mêlées avec celles de l'aristotélisme , furent généralement remplacées par ce dernier vers 1140, et ce fut un effet des discussions d'Abélard contre Guillaume de Champeaux, si bien que les élèves du premier abandonnèrent à peu près complètement l'étude de saint Augustin, et s'attachèrent particulièrement à la lecture des écrits du philosophe de Stagire. A l'époque où eut lieu cette discussion fameuse, et qu'un grand nombre d'auteurs s'accordent à considérer comme le point de départ de la philosophie scholastique , on était bien loin déjà de la voie qu'avaient parcourue les Pères de la première pé-

(1) Historîa Universitatis parisiensis, etc. C. E. BuUseo 6vol. Info». Paris, 4665.

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riode ; <» peut en juger par la question même sur laquelle GuOlaume de Cbampeaux fut vaincu; la Yoici telle qu*Âbélard la rapporte dans Thistoire de ses malheurs : « Guillaume croyait , dit Âbélard , que l'universel était quelque chose de conmmn » d'essentiellement le mi^ne , étant toujours tout entier présent dans ses individus , de telle sorte que ces individus n'offraient entre eux aucune différence d'essence , mais seul^nent des variétés résultant de la mulUpllcité des accidens. D changea de doctrine à tel point , que plus tard il enseigna que les choses étaient les mêmes , non par l'essence , mais par leurs qualités individuelles (1). > Il est facile de voir que la doctrine de Champeaux était une conséquence de celle de Platon sur les idées , comme celle qu'Abélard le força de recevoir, était au contraire une con* clusàon des opinions d'Aristote. On appela réa» listes, les partisans de la réalité des universaux^ c'est-à-dire les platoniciens de celte époque ; et iioiiniiaif^fe^ , ceux qui niaient cette réalité , et ne voyaient , dans les appellations de ce genre , qu'un effet de la faculté d'abstraction propre à l'écrit humain.

Après la défaite de Guillaume de Champeaux , Abélard acquit une grande réputation. Il éleva une école sur la montagne Sainte^eneviève , et

( I ) Brucker/ 1. Ili , p. 7^5.

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se mit, dit l'histoire, à enseigner sans mattre, ce qui veut dire sans doute qu'il rompit avec la tradition des études antérieures ou augustinienues , et tenta une voie inusitée, celle d'Aristote. Ainsi, dans un traité qu'il écrivit sur la Sainte-Trinité, et qui le fit condamner par le condle de Soissons , il chercha à expliquer l'unité en trois personnes par cet exemple digne d'un péripatéticien : < Sicut eadem oratio est propositio , assumptio et conclusio, ita eadem essentia est Pater et Filius et Spiritus Sanctus (!),> c'est là un exemple de cette introduction de la dialectique dans la théologie que les auteurs signalent comme le vice de la scholastique.

Dès l'époque où nous sommes , les écoles se partagèrent en deux camps ; dans l'un étaient les réalistes partisans des disciplines anciennes , et dans l'autre les nominalistes novateurs. Quelques hommes cependant s'apercevaient de la fausse route où marchait la logique, c II faut , disait Gualter de Saint-Victor, que ces hommes de théâtre, tout docteurs de l'Eglise qu'ils soient, retournent aux arts sacrés , et quittent l'étude des arts libéraux ; qu'ils imitent les apôtres et non les philosophes! > Et après ce début, il montre la vanité , la stérilité de cette dialectique où l'on dispute jusque sur des distinctions de syl-

(1) Bullseus, Hlst. Univ. par., t. H, p. 68.

urrmoDvcTiOir. 61

hbes, de conjonclions et de prépositions; de cette dialectique , ou Ton a transporté tout ce qull y avait de yain en grammaire et en géométrie ; de cette £aleclique enfin, qui peut servir à démontrer également toutes choses , même les contraires , etc. c Et qui sommes-nous donc ? continuet-il : que sont les choses qui nous entourent, nous nourrissent, nous soutiennent? la nature de tonte chose est omhre ou vaine ou trompeuse. Je ne saurais qui m'irrite le plus ou de celui qui nie que nous puissions savoir quelque chose , ou de celui qui ne veut pas que nous ignorions rien (1). »

Cependant, si d'un côté on tendait vers un aristocélisme plus pur, de l'autre aussi il y avait des hommes qui, sans être positivement réalistes, tentaient de renouveler la secte académique dans la prinûtive âmplicité ; témoin Jean de Saresbury (Joatmes Saresberiensis ) qui exalte Platon comme le prince des philosophes , et dont de nombreux passages sont rapportés par Boullay (2). Ainsi de tous côtés on rétrogradait vers la méthode des Grecs. Quelques uns avaient une vague conscience du mal vers lequel on s'avançait à grands pas; mais vainement ils s'y opposaient , le mouvement plus fort qu'eux emportait

(!) BuUaeos, loc. cit., t. U, p. 562.

(2) Bulteos, loc. cil., t. Il, p. 565, 570.

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le siècle. Dans le même temps , des ouvrages d'Hippocrate et de Galien forent introduits dans renseignement public à Paris ; ils forent appor* tés par des médecins de Montpellier (1). La science hellénique ne pouvait manquer de triomr plier, car elle remplissait les chaires et opprimait en quelque sorte les esprits. Quant aux résultats de ces méthodes sur la théologie, on en trouvera de nombreux exemples à la fin du second volume de BouUay (2). Ici il suffit de dire qu'elle engendra non seulement beaucoup de subtilités sans intérêt, quand elles n'étaient pas ridicules , mais un grand nombre de ces petites hérésies plus dangereuses que les grandes, parce qu'elles sont à peine visibles, et que restant inaperçues elles peuvent se faire plus facilement une route. Cet état de la scholastique qui ramenait toutes les disputes qui avaient si stérilement agité les écoles d'Alexandrie ; l'hétérodoxie de ce genre de savoir; lesdangersqui en résultaient pour la théo-^ logiepratique, étaient choses tellement évidentes, tellement bien perçues par le pur sentiment chrétien , que le pape Grégoire IX condamna cette direction des études dans une bulle expresse de l'année 1228 i adressée à l'Université de Paris. Si la condamnation ne fur pasformuléeplusnettement,

(i) Bullœus, loc. cit., t. i(, p. 573.

(:2) Bullœus, -loe. cit., p. 583.

IIVTRODVCTIOK. 63

U faut l'attribuer sans doute à rignorânce où Ton était sar les moyens d'opérer une réforme f6nda^ mentale, c Tacti dolore cordis intrinsecus, dîtGrégoire IX. , amaritudine repleti sumus absinthii : quod sicut auribus est nostris intima tum , quidam apud vos y spiritu vaiiltate ut titer distenti, positos à pa tribus terminos profana transferre satagunt novilate , cœlestis paginœ intellectam, SS. Patiiim studiis, certis terminis limitatae , quos trausgredi non solum est temerariumsed profanum, ad doctrinam phiiosophornm naturalium inclinando, ad ostentationem scientiae non profectum aliquem auditorum : ut sic videantur non theodacti seu theologi , sed potius theophanti , etc. (i). > Sous rinfluence de cette bulle, il se forma dans le treizième siècle deux sectes dont Boullay fait mention; Tune était celle des fiifr/tcî partrsans Je l'ancienne discipline^ et qui se bornaient simplement à lire les saintes Ecritures et à les développer par des gloses et des commentaires ; l'autre était celle des Sententiarii qui , au contraire , travaillaient à disposer la matière théo^ logique par chapitres et par articles, et qui construisaient , avec l'art de la dialectique » ces immenses encyclopédies connues sous le nom de Sommes. Ces derniers remportèrent toujours en

(i) BuUaeus, k)C. cit., t. Ul, p. 657.

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nombre sur les premiers, et ils unirent par com^poser à peu près toute la population des universités. Ce fut en vain que saint I^uis, pour encourager rétudedes Pères et ramener Tinfluence de leur méthode , fit rechercher les meilleurs manuscrits de leurs œuvres , en fit faire des copies et les donna à l'Université ; cette étude qui ne donnait point occasion de montrer un mérite personnel , et ne permettait pas d'ouvrir de discussion» en reçut à peine quelque encouragement. D'ailleurs » en même temps on traduisait les commentaires des philosophes arabes sur Aristote, et les subtilités ainslque les distinctions d'Averroes étaient introduites dans les écoles. Il semblait que le christianisme , dans son moyeu âge, dût subir l'oppression de la philosophie grecque, comme dans ses premiers temps il avait subi celle de la politique romaine.

G)mme nous n'avons point pour but ici , nous le répétons, de faire l'histoire de la scholastique , mais de rechercher seulement quelle fut la méthode usitée dans cette époque, nous n'entrerons pas dans de plus longs détails , et nous porterons de suite notre attention sur le principal ouvrage du treizième siècle, afin de nous fixer, d'une manière positive, sur la nature desprocédéslogiques qui étaient généralement employés. Nous prendrons pour exemple la Somme de saint Thomas d'Aquin.

INTEODUCTIOll. 65

Saint Thomas avait été élevé dans sa jeunesse au mont Cassin ; il entra dans Tordre des Dominicains , à Naples , en 1245 ; ses supérieurs l'envoyèrent successivement étudier à Paris , puis à Cologne où il suivit les leçons d'Âlbert-le-Grand. Ce fut à Paris cependant qu'il prit ses grades en théologie, et de là il passa en Italie où la cour de Rome s'empara de hii pour l'employer à diverses missions importantes ; il mourut en i274. Cette courte biographie du Saint nous montre qu'aucune des sources de la science de ce temps ne lui échappa , et que sa doctrine doit être en quelque sorte considérée comme la sagesse commune de l'Europe chrétienne du moyen âge. Ajoutons qu'il fut canonisé en i323 par le pape Jean XXD. Nous ne dirons pas quels miracles on attribua a ses cendres , quels éloges on donna à ses travaux ! On l'appela le docteur angélique , le prince des théologiens et des philosophes scholastiques ; le plus heureux et le plus hardi des tonunentateurs d'Aristote; le créateur de la théologie scholastique ; l'égal de saint Augustin dont l'âme semblait avoir passé en lui , etc. (i). Un très vieux tableau , que l'on peut voir dans le Musée du Louvre à Paris , le représente brillant d'une auréole céleste , soutenu entre le ciel et la terre et appuyé sur Platon et sur Aristote. Mais

(l)Bracker, t. ni,p. 802.

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la vérité est que le philosophe chéri de samt Thomas fut le chef des péripaléticiens, ainsi que nous allons le voir.

C'est dans la Summa theologiœ (1) de saint Thomas que nous avons étudié sa méthode; voici comment il procède :

D'abord il poâè le problème et il le pose sous forme de question; puis il place les décisions déjà données par la philosophie et qui sont contraires à sa propre opinion. 11 a soin d'exprimer chacune de ces propositions qu'il va bientôt attaquer sous la forme syllogistique la plus serrée. Cela fait et sous ce titre Sed contra , il place connue moyen de transition quelques courts pasrsages extraits des saintes Ecritures, de saint Augustin, et très souvent, pour ne pas dire le plus souvent, d'Aristote, métaphysique, politique, etc. Puis il donne , sous le nom de Conclusion sa propre décision , sa réponse personnelle à la question. 11 en établit d'abord la formule dans les termes les plus brefs, puis il la développe a l'aide de tous les moyens de la dialectique. Enfin il la prouve en reprenant , argument par argument , les décisions contraires qu'il a citées d'abord , et en opposant syllogismes à syllogismes. Telle est la méthode constante de saint Thomas ; il est très rare qu'il passe quelqu'un de ces degrés du

(1) S.Tfaomse aquinatis summa theoL In-fol. Paris, 1645.

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raisonnement par lequel il résout une question. D est à supposer alors que c'est parce qu'il n'a pas de texte pour remplir le cadre logique qu'il a choisi. Dans le terme moyen, Sed contra, lorsque l'Ecriture et les Pères lui manquent , il invoque presque toujours Aristote , et assez fréquemment quelqu'autre auteur profaneou même le Digeste.

D'après cette manière de procéder, il est facile de comprendre pourquoi saint Thomas eut une si grande influence sur son siècle, influence qui s'est transmise sans iuierruption jusqu'à nos jours. II avait combiné ainsi l'autorité du syllogisme et de la dialectique avec celle des axiomes tirés de l'Ecriture sainte, des Pères ou des philosophes les plus respectés. II réunissait la qualité des Biblici à celle des Sententiarii. Quant à nous il ne nous sera pas difficile de reconnaître également quelle espèce d'influence une telle méthode a dû exercer sur la philosophie chrétienne. En effet , non seulement nous y trouvons les formes de la dialectique grecque , mais encore les principes de la philosophie païenne. Toutes les conclusions sont démontrées par les moyens de cette dialectique , et celle-ci opère presque aussi souvent sur des élémens qui viennent de la science des Gentils que sur ceux qui émanent des livres chrétiens* Or, à nous croyons que l'Evangile mérite le nom qu'on lui a attribué , c'est* à-dire

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qu'il renferme en réalité une doctrine nouvelle , à priori , nous ne pourrons admettre qu'il puisse ressortir quelque chose qui lui soit parfaitement conforme de la fusion que saint Thomas a opérée entre les prindpes du christianisme et ceux du paganisme à l'aide de méthodes purement païennes.

n n'y a , dans son procédé , qu'une chose qui ne soit pas païenne , c'est la question elle-même ! Mais , qu'importe pour le résultat , si le moyen logique employé a pour conséquence de rendre la question stérile , c'est-à-dire de la convertir en un problème déjà résolu? Expliquons-nous.

La manière de procéder par questions n'est pas nécessairement inventive. Tout dépend en effet du mode par lequel on arrive à formuler et à poser une question. Lorsque celle-ci émane d'une méthode essentiellement inventive , alors elle a les qualités de l'origine même dont elle vient ; mais lorsqu'au contraire elle ressort uniquement du milieu où vit l'auteur, lorsqu'elle appartient à ce milieu » lorsqu'en un mot elle n'est pas elle-même inventée , mais déjà posée , la question conduit plutôt à une réponse conforme à ce milieu , c'est-à-dire immobilisatrice , qu'à une féponse étrangère au milieu, c'est-àdire novatrice et progressive. Or, toutes les questions qu'on trouve dans saint Thomas sont du premier genre, elles étaient toutes posées. Il

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était même impossible qu'il en fût autrement , car nulle part saint Thomas ne nous montre qu'il possédât , soit une méthode propre à faire sortir de l'Écriture sainte toute la fécondité morale , philosophique et politique qui y était contenue , soit même qu'il eût une pensée à cet égard. Aussi tons ses problèmes sont relatif au milieu soda] et scientifique où il vivait , et ce n'est pas là un des moindres inconvéniensde son ouvrage, car il a perpétué jusqu'à nos jours des définitions et des décisions qui ne sont plus applicables.

La méthode dont ce puissant théologien se sert pour acquérir des solutions, n'est pas moins immobilisatrice queleprocédémêmedontil use pour formuler ses questions. De quelque nature que fiiasent ces questions , quelle qu'en fut l'origine , il eût pu néanmoins donner des solutions nouvelles et en faire sortir des lumières d'avenir et de progrès , s'il eût procédé , pour le travail d'élucidation , du point de vue d'une méthode inventive. Mais il ne connaissait que le syllogisme: Or, comme nous le montrerons dans la suite de ce cours , celui-ci peut être invoqué conmie un excellent moyen de probation , mais il n'est jamais capable de produire au delà de ce que l'on sait déjà , et de montrer au delà des choses qwB prœsto sunt , selon l'énergique expression de F. Bacon. Le syllogisme est essentiellement immobilisateur.

Par cette manière de procéder, saint Thomas a combiné dans sa Somme les conséquences de principes contraires, celles du christianisme grâce à ce qu'il a emprunté aux Pères de l'Église , celles du judaïsme grâce à ce qu'il a emprunté à l'Ancien-Testament , celles enfin de la doctrine gréco-romaine grâce aux emprunts qu'il a fail9 à Aristote , au IMgeste et même aux usages de son temps. C'est ainsi entre autres qu'il reconnaît qu'il existe une raison , une loi , un droit naturel (1) ; il établit que l'état d'esclavage^ aussi bien que celui de liberté» est une condition des personnes (2). Ailleurs il déclare que les inférieurs, et sous ce titre sont compris les esclaves {servitia), doivent obéir à leurs supérieurs (3). Il dit cependant que la désobéissance n'est un péché mortel qu'autant qu'elle serait contraire à la charité (4). 11 déclare que dans l'état d'innocence il devrait y avoir quelque inégalité entre les hommes, ne fût-ce que celle du sexe ou quelque autre de l'esprit et du corps (5). U ajoute dans un autre article que la servitude proprement dite ( quoad homo ordinatur ad alte-

<i)SaiictiThoin8e,l. c, prima secundae, q. XCIV,q.XCV. (2) S. Thomas, 1. o., secuada secundae, q. CLXXXIH. (5) Id. Id. q. CIV. Il faut lire cette question , afin de comprendre toute la portée immobilisatrîce de la solution.

(4) Id. Id. q. CV.

(5) S. Thomas, prima pars, q. XCVI, art. m.

IBTfiODUCTlON. 71

nfm)estiin eflTet et mie peine «la péché » ^c. (1). fl est fadie aajoordliiii de reccxniuûtre que ces décidons sont en grande partie contraires à la lettre même de l'ËvangQe. An moins 0 en est ainsi à nos yeox et à ceux de beanconp de personnes. Nous ne dontcms pas que quelques théo* logiens ne condamnent notre opinion; mais alors qolls s'abstiennent de dire que le christianisme a hanni le servage , car certainement si le christianisme Teût justifié , il ne l'eût pas supprimé ; qu'ils s'abstiennent d'attaquer le protestantisme et le matérialisme , car la raison , la loi,le droit italtire^ sontdesmolsde leur langue, et bi^i (dus les principes premiers de leurs philosophies.

Nous nous arrêterons dans l'histoire des écrivains sdicdastiques au grand ouvrage de saint Thomas. C'est dans celui-ci que l'on trouve le meiUeur emploi des méthodes gréco-romaines ; c'est Je traite le plus fort qu'ait produit la philosophie du moyen âge ; c'est donc celui dont l'exemple sera le plus probant dans la thèse que nous poursuivons ici. Il est inutile de suivre la philosophie scholastique dans ses dernières périodes, lorsque, guidée par Scott et Occam, elle dégénère dans des subtilités qui n'eurent d'autre fruit que d'enfermer dans une occupation stérile,

(I) S. Thomas, prima pars, q. XCVI, art. iv.

71 nfTRODUcrioir.

des esprits qui peut-être eussent été capables de quelque activité. La vanité de ces disputes amena, comme cela arrive toujours, une réacticm qui fut proportionnée à l'intensité du maL Nous ne nous occuperons pas à rechercher si elle vint par degrés , et en quelque sorte successivement. Nous examinerons de suite les ouvrages qui la formulèrent définitivement et firent sortir la logique du cercle où elle semblait parquée.

y-t.'. TnOIRrtlMF» PÉRIODE.

Ce fut dans le seizième siède que se manifesta ce mouvement de réaction , et enfin de progression réelle. Il ne faut pas croire cependant que ce fut un effet, ou mieux, pour nous servir d'une expression vulgaire , un contre-coup de la réformé religieuse préchée par Luther et Calvin. Le contraire est démontré par plusieurs faits. D'abord si la réaction philosophique eût été l'effet de la réformation religieuse , elle eût eu sans doute pour auteurs desprotestans. C'est ainsi du moins qu'il est naturel de le supposer. Mais au lieu de cela , les auteurs de ce mouvement furent des catholiques : tels que Yan-Helmont, F. Bacon, Descartes , Campanella ; celui-ci même appartenait à l'ordre des Frères-Prêcheurs. Autre raison : la première œuvre de la réaction fut de nier

ihteodvctioik. 7 S

la méthode ancienne» et la seconde d^essayer Finstitution d'une nouvelle méthode. Au contrah*e» les pères du protestantisme se servirent de la méthode ancienne tout en la critiquant, chaque fois qu'elle fournissait une conclusion contre eux, ou les forçait à subir une conséquence à laquelle ils n'avaient point pensé en faisant leur négation première ; c'est ainsi que Luther et Mélanchton furent conduits à émettre leur théorie sur la grâce, théorie si anti-sociale, si aristocratique, si fatale en un mot en mille circonstances, et que les protestans rationalistes de nos jours attaquent avec une énergie égale à celle que les catholiques montrèrent autrefois. Enfin la réforme a engendré une philosophie, et l'on peut la comparer à celle qui a été produite par les savans novateurs du seizième siècle. Or, ces deux philosophes sont contradictoires dans l6& méthodes et dans les conclusions. Comment en serait*il ainsi, si toutes deux étaient sorties de la même source? Dans la question qui nous occupe , cette observation est décisive. Aussi nous allons-nous y arrêter un instant et lui donner un corps, c'est-à-dire joindre des preuves à notre assertion. Ce travail d'ailleurs aura une valeur d'actualité , puisqu^il est vrai qu'aujourd'hui le protestantisme luthérien et calviniste essaie d'envahir la France sous le nom de Philosophie , et sous la conduite de ceux que l'on nomme Doctrinairêg.

7 A jnTRODUCTIOff.

La philosophie i»^uite par le luthéranisme et le calyinisme , est celle qui se nomme Eclecti" que ; la philosophie sortie du mouvement scientifique du seizième siècle et du commencement du dix-septième , n'a pas de nom ; on pourrait l'appeler Dogmatique.

Les similitudes entre l'éclectisme et le protestantisme dont il s'agit , sont générales. Nous allons citer les principales , celles qui donnent la clef du système, car sous ces noms de philosophie et de religion, il n'y a au fond qu'une même doctrine. Le protestantisme a dit que la raison de chacun était souveraine ; l'éclectisme dit que le moi de chacun est souverain. Le protestantisme a dit que Dieu accordait la grâce à certains , et la refusait à d'autres ; que la grâce était un don purement gratuit , sur lequel ni la prière , ni les œuvres n^avaient d'influence , et qui assurait le salut, quelles que fussent ces œuvres; que c'était l'individu qui seul était apte à savoir s'il possédait ou non la grâce ; et qu'enfin la possession de la grâce était démontrée par les succès que Ton avait dans ce monde , par la puissance et le succès des œuvres. L'éclectisme a dit qu'il y avait des hommes plus heureusement organisés que d'autres , les uns destinés à obéir, les autres destinés à gouverner; que la meilleure organisation dépendait de la race et du climat ; que la supériorité des hommes se jugeait par le succès ; que

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le succès était la justification des faits. Exami- Dons maintenant les conclusions relatives à Torganisation des sociétés politiques. De ce que la raison de chacun est souveraine » le protestant tisme a conclu à l'individualisme et au fédéralisme des intérêts ; de ce que la grâce est différemment répartie , il a conclu que le gouvernement appartenait à certaines castes aristocratiques ; de ce que la gr&ce est un don gratuit » et suflSt à tout » et de ce que chacun est souverain pour son propre compte, quant à l'enseignement de la jeunesse , il a conclu qu'il fallait donner de l'instruction , c'est-à-dire l'art qui constitue l'habileté personnelle » et il a laissé de côté l'éducatipn, c'est-à-dire l'enseignement de la science du devoir, etc. Que prétend l'éclectisme ? la même chose ! De ce que le moi se pose avant tout , il conclut l'individualisme , et pour principe de gouvernement le fédéralisme des intérêts ; de ce qu'il y a des inégalités de races et de climats , il conclut à l'hérédité de& fonctioius gouvernementales, àla supériorité de certains peuples sur d'autres. Les éclectiques assimilent à peu près les hommes aux produits même du sol où ils vivent ; enfin ils prônent l'instruction, et oublient l'éducation. Nous n'en finirions pas si nous voulions ainsi poursuivre toutes les similitudes ; mais il en est une que nous ne pouvons négliger, c'est celleci : L'éclectisme, comme le protestantisme, a dé-

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fendu de notre temps , autant que possible , la méthode gréco-romaine ; qu'on lise à cet égard ses écrits. Mais il ne se borne pas , comme les catholiques du moyen âge, à enfermer la vigueur et la virilité du Christianisme dans les langes de la logique grecque ; ils veulent nous faire rétrograder aux temps antérieurs à l'Ëvangile ; ils essaient de nous ramener à la doctrine du salut individuel , à celle des races , etc., qui étaient le principe du gouvernement chez les gréco-romains ; ils tentent de convertir l'évangile de la rédemption universelle en une doctrine d'expiation individuelle.

Les conclusions données par la réforme religieuse, sont complètement l'inverse de celles que fournit la réaction philosophique du sâzième àède , même dans ses aberics^tions matérialistes les plus exc^itriques ; cela est appréciable au premier coup d'œil . Voyez ce que le dix-huitième siècle écrivit; ses livres sont encore dans les mains de tout le monde ; ne vous laissez pas surprendre, ni arrêter par la singularité , l'impropriété des mots, par ce mot Nature, par lequel il remplaça le mot Dieu ; et vous remarquerez qu'il proclama l'égalité , la fraternité des hommes ; qu'il superposa le devoir social à tout droit individuel ; qu'il mit la souveraineté de tous comme loi absolue des obligations ; qu'il voulut un gouvernement, un, et améliorateur ; qu'il sut distinguer

IRTAODVCTIOir. 77

très bien entre l'éducation et rinstruction , etc. Qr, des conclusions si différentes, même lorsque, comme dans ce dernier cas , nous n'enyisageons que les mauvais côtés et les moindres conséquences, prouveront à tout esprit philosophique et attentif, que la réaction du seizième siècle, ou le dogmatisme moderne, n'eut point une origine commune avec la réforme. Nous pourrions encore démontrer cette différence mieux que nous ne le faisons , et par d'autres genres de preuves ; mais il nous faudrait pénétrer plus profondément qu'il ne convient ici dans l'histoire des sciences au moyen âge. Nous allons, au reste, montrer d'une manière générale l'origine de cette réaction.

11 était impossible que la nécessité d'un changement apparût dans l'ordre des connaissances qui n'étaient pas de nature à subir une vérification immédiate et dépendante en quelque sorte du libre arbitre des individus ; il était impossible que cette nécessité fût aperçue dans l'oi-dre des faits soumis au dogmatisme de l'enseignement on d'une pratique depuis long-temps établie, depuis long-temps universelle. On pouvait bien re-* marquer que la dialectique engendrait mille abus , qu'on était bien loin de la simplicité et de la clarté des Pères de l'Église ; mais à quelle vérification soumettre cette dialectique, par exempleen politique, enjurisprudenceetdansunepar-

tie de ce que l'on appdait les arts libéraux ; si ce n'était à celle d'un dogmatisme tout fait ou à celle des habitudes propres au milieu où l'on vivait. Impossible donc de trouver dans cet ordre de faits l'occasion d'une vérification réelle. Il n'en était pas de même dans ce que l'on appelait la physique, et qui comprenait la médecine, la physiologie, l'anatCHOoie, l'astronomie, la chimie, etc. La il avait été facile de faire de nombreuses expériences et de constater mille fois les erreurs des anciens , c'est-à-dire des Grecs. Les diverses spécialités qui composaient la physique , produisirent donc de nombreux travaux de détail conçus dans un esprit tout modame ; une multitude de petits perfectionnemens , et, d'autres fois, uu encombrement de faits nouveaux ou de vues nouvelles que ne pouvaient contenir les cadres de l'ancienne science ; c'étaient des germes qui devaient éclore plus tard. Dans le cours du seizième siède, l'imprimerie vulgarisa des critiques' qui étaient resté bornées dans l'intimité de queK ques enseignemens. On proclama l'incertitude des sciences existantes et l'imperfection des méthodes ; chaque auteur, en quelque sorte , commençait son livre par une préface sur ce sujet» De là deux écoles , celle qui défendait les anciens et celle des novateurs. Pour faire ressortir de tout ce mouvement une modification manifeste dans la méthode philosophique , il ne fallait

qu'une généralisation faite par un honune assez hant placé pour cpie son travail fût universellement connu. Uauteur de cette généralisation fut Bacon ; il fit l'inventaire du désordre scientifique qui existait de son temps; il accusa la méthode grecque de stérilité ; proclama qu'il en fallait une nouvelle, qu'il fallait rendre la science active [activa sdentia) et profitable au genre humain ; il écrivit enfin son Novum organum. En toutes ces choses , sauf dans le dernier ouvrage , Bacon ne fit que réunir des idées qui étaient déjà reçues et dont on trouve des traces nombreuses dans des écrits antérieurs à lui. Descartes fit la même chose en France et plus que Bacon ; d'abord il rompit avec le doute qui était venu l'assaillir, par son fameux argument, c je pense, donc je suis. » Puis réservant les questions de foi , il écarta la science grecque et entre autres le syllogisme par un argument analogue à celui de Bacon ; enfin , au lieu de chercher une méthode comme Bacon, il donna l'exemple d'une méthode. Il émit sa grande hypothèse de l'univers mu par des forces mécaniques ; il fit sortir de là de nombreux corol* laires» etsemit à les vérifier. Enprocédant ainsi il est devenu le chef de la plus nombreuse catégorie des savans modernes , et sa puissante invention est encore en plusieurs parties l'objet direct de leurs travaux (1). D'un autre côté. Campa-*

(1) Nous croyons devoir faire remarquer en passant que

80 IRTBODCCTIOR.

uella , de Tordre des frères Prêcheurs , publiait sa Dùputatio in prologum instauratetrum scien^ tiarum ad Scholas Christianas prœsertim pari-> sienses (1). Là, non seulement il attaquait la mé* thode grecque en prouvant que ses conclusions étaient rigoureusement contraires aux saintes Écritures» aux décisions des conciles et des Pères; il demandait une méthode et une science chrétienne qui fût tanquam ancilla ad arcem. Nous avons remarqué ce passage où il répond à ceux qui voudraient bannir la science à cause des dangers et des scandales qu'elle produisait : c Chric stus docuit moralem philosophiam , nedum c theologiam , et politicam et œconomicam ,

< quœ onmia habemus in Epistolis Apostolicis

< plenius, unde canones et leges eliciuutur (2). » Campandla ensuite traite de toutes les sciences

rhypothèse de Descartes , dont nous venons de donner la formule générale, est incomplète; elle ne comprend qu'un côté de la science et des faits. Elle ne tient compte de ceux de formation qui ont incessamment lieu » aussi bien que les phénomènes circulaires de Tordre mécanique chimique, etc. Aussi, dans cette circonstance, ce n*est pas le point de vue scientifique de Descartes qu'il faut examiner, mais la manière dont il a procédé. Il a posé d'abord une hypothèse, puis il l'a définie , puis il Ta vérifiée. Voîlà où est le vrai et le nouveau.

(1) Thomse Campanellse disput. In-fol. Paris, 1637.

(2) Loc. cit., t. IL Disput. in prol. scient. Responsio ad primum argumentum. R. 285 de la Biblioth. royale.

îNTAODUCTIOJf. gf

spéciales que nous avons nommées ; sa méthode est une imitation de celle de saint Thomas d'Aquin , en y joignant coomie argument Texpérience.

Nous ne nous arrêterons pas plus long-temps sur le moment où la rupture entre la science grecque et la science moderne fut enfin établie ; nous ne nous occuperons pas d*en compléter davantage Thistoire , car nous aurons dans cet ouvrage souvent occasion d'en parler. Nous allons examiner ce qui s'en suivit en philosophie.

OPATOlftltE PÉRIODE. ^ ^Vi •- ^'^

L'insurrection dont nous venons de parler» eut une grande influence sur la marche des sciences. Les méthodes anciennes furent abandonnées. Chacun s'efforça de rendre les sciences actives , selon l'expression de Bacon, c'estpà-dire fécondes en découvertes et en richesses nouvelles; non pas positivement qu'on suivit un système nettement formulé d'investigation ; mais chacun s'en faisant un, suivant les indications de la pratique de ses devanciers. 11 est remarquable au contraire que dans les introductions sur la méthode , qui précèdent la plupart des traités scientifiques, même dans ceux du commencement de ce siècle , on proclame une méthode qui , dans la pratique . n'a été suivie nar au-

8S iHTmoDUGTiOir.

can inventeur et très souvent ne Ta pas été même par l'auteur de Tintroduction. Nous aurons , lorsqu'il sera question de la logique , à nous occuper de cette très singulière contradiction entre les dogmes enseignés et la pratique. Quoi qu'il en soit, la réaction du comcement du dix-septième siècle fit avancer les sciences. 0 y eut production de richesses et démonstration par le fait, qu'il suffisait de sortir du système ancien d'investigation pour découvrir des choses nouveUes.

Mais la philosophie n'éprouva à vrai dire aucune influence, aucune modification capitale. On vit paraître des traités ayant les uns pour titre Philosophie selon saitU Augustin, les autres selon saint Thomas. Enfin il suflBt de prendre le livre qui fait la base de l'enseignement des sémi* naires et de la plupart des collèges en France , livre qui de plus est le patron sur lequel ont été arrangés tous les abrégés classiques , la Philoso^ phie de Lyon, il suffit de lire le traité de logique qui en fait partie , et l'on aura la preuve que » jusqu'à ce jour, la philosophie n'est point sortie des habitudes du rationalisme grec» On ne trouve dans ce traité, de plus que chez les Grecs, qu'une addition, c'est celle dndoute méthodique de Descartes. Nous verrons plus tard si cette théorie du doute peut être considérée comme un principe de logique , et à quel point elle est exacte.

utTBomrcnoif. 88

Nous n'avons parlé jusqu'à ce moment que des traités de philosophie universellement reçus dans l'enseignement de l'Europe ; i» nous exami* nions ceux qui ont été écrits par quelqu'une des écoles modemesde philosophie, nous trouverions les preuves d'une rétrogradation encore plus franche vers le passé. Quelques uns se sont faits platoniciens purement ; quelques autres se sont fait aristotéliciens. Les premiers ont voulu faire émaner toute connaissance du moi s'observant lui-même ; les seconds de la sensation , et les uns et les autres ont conclu aux principes de méthode correspondans à ces points de départ. Ils les ont peut-être précisés sous certains rapports , mais sous d'autres ils sont restés au dessous des anciens. Au reste les écoles philosophiques dont fl s'agit n'ont jamais prétendu être chrétiennes; loin de là , elles affichent la prétention d'élre en dehors de toute croyance religieuse spéciale. Il n'est donc pas nécessaire d'entrer vis-à-vis d'elles dans mie discussion» dont la conclusion serait d'établir ce qu'elles avouent et ce dont elles se vantent. Nous en avons parlé seulement pour faire voir que dans aucune direction philosophique , la réaction du ^-septième siècle n'avait porté finit , et il nous faudra tant de fois, dans le couib de cet ouvrage , revenir sur ce dont il est question ici , que nous devons chercher à abréger toutes les fois tpie nous le pouvons.

%k IHTmODUGTIOK.

œNCLUSION.

De Texamen qui précède on est obligé de conclure , qu^il y a aujourd'hui en philosophie une méthode grecque et une méthode protestante ; mais qu'il n'existe pas de méthode chrétienne proprement dite» c'est-à-dire de méthode universelle ou purement catholique. Nous disons que la philosophie possède une méthode grecque, parce que la logique se compose, quant aux méthodes , presque uniquement de l'exposition du syllogisme et de l'induction. Nous disons également qu'elle présente au lihre arbitre de chacun , le choix entre la méthode grecque et la méthode protestante. En effet, la philosophie éclectique est achevée sous tous les rapports. Les principes généraux, que nous avons exposés, suffisent pour montrer que le système est complet. Mais où est la philosophie ou plutôt la méthode chrétienne ? Elle se trouve sans doute dans les écrite des Pères de la première période; elle est cachée dans les procédés pratiques par lesquels les savans des trois derniers siècles ont perfectionné la science ; mais nulle part elle n'a été décrite.

Ici se présente une objection qu'il nous faut prévenir. On devra en effet demander pourquoi

nmoBUCTion. 85

nons repoussons le syllogisme et l'induction, pourquoi nous refusons de les considérer coamie des procédés propres à fonder une philosophie chrétienne. Nous pourrions renvoyer la discussion de cette objection au chapitre où il sera question de ces méthodes ; mais nous ne nous dissimulons pas qu'une explication est nécessaire en ce moment. L'exposé qui a précédé a dû sans doute frapper nos lecteurs; la différence des moyens logiques employés dans les diverses périodes , la différence des résultats ont dû exciter leur attention ; cependant ils ne possèdent pas le secret des motifs qui ont guidé nos jugemens et nos recherches , et là où nous avons une perception très nette , ils pourraient au contraire ne voir que ténèbres. Nous allons donc entrer dans quelques édaircissemens. Mieux vaut » dans un sujet si grave et » difficile , quelques paroles de plus et quelque obscurité de moins.

Selon nous, une méthode est toujours instituée du point de vue du but qu'on se propose d'atteindre ; ainsi la méthode générale propre à une philoso{^e quelconque , est toujours dans un rapport assez exact avec l'origine de cette philosophie. Lors donc qu'une philosophie a reçu naissance sous l'influence d'un système déterminé , on peut être à peu près assuré que la logique qui en fait partie , est en conformité avec le système faii-méme. Ainsi nous avons vu que la philoso-

S6 UlTRODIfCTIOlf.

phie et la méthode protestante sont dans un rap* port parfait avec le but du protestantisme.

Nous croyons ces propositions incontestables, et de nature à être acceptées par tout esprit juste ; elles seront d'ailleurs démontrées dans le cours de cet ouvrage. Cq>endant si Ton conservait quelques doutes , nous prions qu'on veuille bien les ajourner et accepter momentanément nos affirmations ; peuirétre , en en faisant l'application, en dcmnerons-nous immédiatement une preuve que les plus méticuleux ne refuseront pas. Nous procédons ici comme les géomètres , nous posons des axiomes , nous proposant d'en montrer la vérité par l'utilité que nous en tirerons.

La métliode grecque est en conformité parfaite avec la doctrine fondamentale sur laquelle reposaient toutes les sociétés de l'ancien monde , c'est-à-dire avec la doctrine de la chute. On nous contestera peut-être encore que les Grecs eussent aucun souvenir d'une doctrine pareille. Pressé que nous sommes d'arriver au terme de notre carrière, nous n'irons point gonfler nos pages de citations faciles à trouver, mais qui exigeraient de trop longs commentaires. Nous recourrons de suite à l'argument historique définitif, et nous nous bornerons à dire que personne n'ignore que la science grecque était d'origine asiatique ; nous ajouterons qu'aujourd'hui

UfTHODVCTIOfr. 87

il est hors de doute que le syllogisme lui-même est un emprunt fait à la philosophie indoue. Or, qui ne sait que , dans les Indes , le système social tout entier est, depuis les temps les plus reculés, organisé du point de vue de la chute? Ces faits sont connus de tous ceux qui sont un peu au courant des travaux modernes sur TAsie.

Or, les hommes placés au point de vue de la chute , ne se proposent dans cette vie qu'une chose , c'est de recouvrer par l'expiation , leur pureté primitive. Us sont uniquement préoccupés de leur salut personnel. Chacun , selon eux , est ici-bas pour soi-même , et à la place qu'il a méritée. Loin de vouloir rien changer au temps présent , ils n'y voient qu'une occasion d'expiation ; ils ne pensent qu'à conformer leur vie à cette fin qu'ils cherchent et qui est le retour vers le passé , c'est-a-dire vers la pureté primitive. n$ n'ont rien à innover, rien à inventer ; au contraire Us ne pensent qu'à déduire de la doctrine traditionnelle sur la chute , l'expiation qui est la plus propre à racheter leur péché originel. Ainsi dans une société pareille tout est immobile ; toutes choses sont en quelque sorte immuables. La logique de cette société devra revêtir le même caractère ; elle ne devra aller au delà de pouTOÎr indiquer, qu'un acte particulier est conforme au principe général, ou en d'autres termes que l'on peut se sauver en agissant de telle ou

iyyyti.^r^

88 ijrnoDVCTioir,

teUe manière , parce que cette conduite est en rapport avec la loi générale qui règle les moyens du salut. Or, qu'est-ce que le syllogisme? Cest un moyen logique propre seulement à montrer que tel ou tel précepte ou principe est contenu dans tel ou tel précepte ou principe général ; c'est un procédé qui est apte uniquement à rap- ^* P îN c ^ Is peler le détail à la généralité , ou à subaltemiser f^^ ^ celui-ci à celle-là. C'est un procédé immobilisateur où le raisonnement retourne en quelque sorte sur luinméme , ainsi que , dans la doctrine de la chute, l'homme rapporte incessamment chaque instant de sa vie présente à son passé originel.

Le syllogisme convient parfaitement à un état social tel que celui dont il vient d'être question ; il prouve parfaitement tout ce qui est présent , tout ce qui est connu ; il convient merveilleusement pour démontrer qu'une proposition , si elle est secondaire , est contenue dans une proposition principale ; ea un mot pour établir le rapport de conformité et de non conformité entre un acte particulier et la fin que l'on se propose en produisant cet acte ; mais il ne peut engendrer rien de plus ; il est impropre à découvrir une généralité , impropre à inventer. Aussi a-t-il été condamné par tous les généralisateurs et tous les inventeurs.

L'induction platonicienne a les mêmes pro-

inTBODUCTioir. 89

priétés que le syllogisme , car elle consiste uniquement à procéder par une suite de comparaisons ayec un thème adopté par les deux adversaires, et par unesuited'exclusions à la conclusion la plus conforme à ce thème.

Or, le christianisme est une doctrine de rédemption. Le mérite principal du chrétien consiste à pratiquer la loi de charité , c'est-à-dire à faire aux autres tout le- bien possible, jusqu'à donner sa propre vie peureux. Tel est le précepte positivement établi par Jésus-Christ^ et qui doit nous conduire tous jusqu'à la fin des t^nps. Conmient serait-il possible que toutes les générations qui se succèdent , produisissent incessamment de nouveaux bienfaits pour leurs semblables , si elles ne découvraient ou n'inventaient pas incessamment de nouvelles sources de bienfaits? Comment le bien réalisé par une génération, ne deviendrait-il pas un empêchement aux devoirs et aux désirs de charité de la génération qui suit, s'il n'était réservé à l'homme une immense carrière d'inventions, c'est-à-dire de progrès à parcourir? Jésus-Christ en lavant les hommes du péché originel , a recommandé aux chrétiens d*agir et de faire fructifier sa doctrine, S'U leur est dit de veiller sur eux-mêmes , de dompter leur chair , c'est afin qu'en même temps qu'ilsacquièrent un mérite, ils se mettent à l'abri des passion&qui immobilisent l'hommedans l'abus

90 IluTaODUCTlOlf.

ou la seule considération de lui-même ; c'est afln qu'ils se rendent plus aptes à travailler pour les autres. Tel est le sens des purs enseignemens de l'Eglise , des écrits des Pères ; tel est le sens d'un grand nombre de versets et de pages du Nouveau-Testament. U est commandé aux hommes de faire incessamment effort , de réaliser incessamment dans la direction d'un but qui leur est proposé , le but de charité, c Demandez et on vous donnera , dit l'Evangile ; cherchez et vous trouverez; frappez et on vous ouvrira. > (S. Mat., c. VII, V. 7. ) En un mot c'est l'œuvre du progrès qui nous est proposée par le livre nouveau. Nous montrerons plus tard , lorsque nous traiterons du progrès , et que nous en développerons la véritable signification, nous montrerons que cette loi est une conséquence directe de l'Evangile, assez nettement indiquée dans un grand nombre de passages, aperçue par quelques Pères de l'Eglise, et dont la forme nous est en quelque sorte formulée dans plusieurs versets des livres saints (1).

(1) Nous renverrons provisoirement à la lecture, dans saint Matthieu , du discours sur la Mratagne , ch. v, vi et vu; à celle du verset 53, ch. xiii; vers. 5 et 6, ch. xv; dans saint Luc, la parabole des Marcs d'argent, vers. 12 à 27, ch. XIX ; la parabole de la Vigne, vers. 9 à 16, ch. xx; etv. 6 à 10, ch. xva; dans Tévangile selon saint Jean, ch. xvi, vers. IS, 13 et 14; dans saint Paul , épttre aux Galates, ch. iv; épttre aux Hébreux, ch. ix; dans la S' épitre de saint Pierre, vers. 13, ch. ni, etc.

C' lVv>«^^H

httboductiok. 91

La doctrine dô la rédemption est donc une doctrine d'activité.

A une doctrine de perfectionnement il faut une philosophie semblable ; il faut des méthodes actives , c'est-à-dire propres à ouvrir la carrière de perfectionnement dont le but est proposé. Le syllogisme , Tinduction , etc. , ne sont point des méthodes de ce genre. Nous sommes loin cepen« dant de demander qu'on les proscrive entièrement 9 car elles sont excellentes dans certains ordres de vérités et de faits ; toutes les fois , par exemple, qu'il s'agit de oonocFvoF ou de prouver -^ ^ ^ ^qu'une proposition est conforme à un principe ; mais elles ne sont pas de nature à constituer l'unique procédé rationnel et même le procédé logique principal qui convient au christianisme. 11 faut les conserver et s'en servir comme l'on conserve la tradition et l'on s'en sert ; mais il est nécessaire d'ajouter à ces moyens de l'intelligence ancienne, de nouveaux moyens appropriés à la nouveauté de l'intelligence moderne que nousa donnée l'Evangile. Ainsi nousavons vu que dans le christianisme il y a eu deux périodes que Ton peut appeler d'invention , l'une pendant laquelle a été formulé le dogme catholique, l'autre p^idant laquelle on a fondé les élémens d'une science chrétienne en astronomie , en physique r en physiologie, etc. Or, ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux périodes , le moyen logique

93 IST&ODCCTlOjr.

principal n'a été le syllogisme , ni Tinduction. Ceux-ci ont été ou complètement négligés , ou employés seulement comme procédés accessoires. Les méthodes ont été aussi nouvelles que les résultats cherchés. La valeur des méthodes a été démontrée par celle des résultats.

C'est en nous fondant sur ces réflexions et sur les observations qui les ont précédées , que nous nous sommes cru en droit de dire qu'il n'existait point encore un corps de philosophie chrétienne. Nous ne nous sommes, il est vrai, occupé dans notre examen ni de l'ontologie , ni de l'éthique ; inais il suffira de quelques réflexions pour faire apercevoir qu'elles ne sont guère moins incomplètes que la logique. Dans aucun traité^le philosophie , on ne trouve exposé comment la constitution de l'homme spirituel rappelle l'image de IMeu ; en d'autres termes on n'a point cherché soit à décrire, soit à démontrer comment les propriétés principales de l'âme humaine sont une image delà Trinité divine (1) ; etcependant c'était un point des plus nécessaires à traiter et à éclaircir, car en faisant entendre à l'homme ce qu'il est sous ce rapport , on rendait le doute impossible à l'égard de l'un des mystères que compren-

(1) Cette recherche n'eût point été une nouveauté. On trouve diverses solutions sur ce sujet dans saint Bernard » Bossuet, etc.

umoMiCTiOH. 93

Beat le moins ceux qui se donnent fMurticalièremeat le titre de philosophes. Dtans ancon des traités de phikMqphie dasoqae oa ne fait mention non pins des lois qm goovonentlenKmde, SKÂl de celle qui produit Tordre et les rapports des générations de direrse espèce, soit de cdle qui r^ie le mouvement de la matière brute on Tirante. Ces lois sont cependant des êtres créés, et il est important de s'en occuper ; car c'est le moyen de rallier et de disciidin» les nombreuses qpédalités qui s'occupent de ces études. Quant à l'éthique , il y a à rechercher en quoi consiste et d'où vient ce que la {dûlosophie classique aj^lle Lai fuUurelte , Raison naiureUe , etc. , doctrines dont l'utilité est fort contestable , et dont l'histoire des temps modernes a manifesté le danger, n y a a examiner si elles ne sont pas purement d'origine grecque ou romaine et nullement durétiennes. Enfin il y a à définir la société et à établir queb sont les corollaires qui ressortent de cette définition , c'est-à-dire s'il existe une doctrine politique véritablement chrétienne. Dans l'éthique classique on dit bien que : Societas est plurimorum haminum conjunctio ad eamdem (trnem consociaiis viribus assequendum (1) ; mais on ne dit pas quelle est la fin ou quel ^t le but

(I) Philosophie de Lyoo. Ethica specialis. chap. II.

^à INT&ODCCTIOK.

que la société doit se proposer. Or, c'est là le point capital du problème ; il faut sayoir en effet si le but de la société est le catholicisme ou le protestantisme , ou le paganisme , ou toute autre pratique. Il est facile de voir que la question politique tout entière est dans cette dernière définition. En effet , l'organisation sociale étant un moyen du but , cette organisation doit être appropriée au résultat que Ton se propose d'atteindre ; autrement elle serait un obstacle et un mal. 11 n'est pas permis , à cet égard , de rester dans des termes généraux , ni d'éviter une solution. La philosophie est l'enseignement supérieur destiné aux hommes qui gouvernent la société ; c'est donc à elle qu'il appartient de leur apprendre leurs devoirs positifs à cet égard. Si la science enveloppe la vérité , si elle la dissimule , qui donc pourra la remplacer et la dire pom* elle ? Nous venons d'exposer sommairement quelles sont les lacunes qui existent dans l'enseignement de la philosophie. Nous avons dit quelle était , suivant nous, la cause de ces imperfections; nous avons en même temps fait connaître à quel point de vue nous nous plaçons pour essayer de les effacer. La tâche que nous entreprenons est considérable , elle est même au dessus des forces d'un seul homme ; aussi nous prions encore une fois ceux qui liront cet ouvrage, de n'y voir qu'un essai.

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