CHAPITRE If
>ARTtC BOOMATIQDB. — DÉFINITIOlf Dl LA PHILOSO^EI^.
De l'examen auquel nous nous sommes litres > dans le chapitre précédent , il résulte que la philosophie a été toujours recherchée et proposée comme un système spécial d'instruction ou une méthode générale propre à conduire les hommes dans la pratique des choses de la vie ou des choses sociales. 11 résulte aussi de notre examen, que ce genre d'instruction n'a jamais été défini par le but qu'on s'y proposait d'atteindre , et que par suite il n'a pas eu de limites fixes. Les défini-* tions que nous avons citées, nous montrent qu'on ne l'a presque jamais renfermé exactement dans les bornes de la fonction qu'il est destiné à accomplir. Presque toujours on a attribué à la philosophie plus qu'il ne lui appartenait. Ainsi, sous ce nom on a traité de théologie , d'astronomie , de physique, etc. ; en un mot, on a compris tous les genres d'explication et de théories en toutes espèces de questions. On a fait une science uni- Tcrselle.
Cette extension doit être attribuée non seule-
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ment et en iM'eniier lien , comme nous Trions de le dire , an défaut d'mie définition relatiye au but de la science qui en eût déterminé leslimices ; mais encore , en second lieu , à Tafiiaâblissement de la foi religieuse qui , laissant les hommes sans certitude dans la pratique de la vie , les forçait à chercher cette certitude dans le raisonnement on dans une certaine instruction. Il arriva ici ce qui arrive toujours dans les circonstances pareilles; lorsque la puissance de l'éducation di^ minue , celle de Tinstruction augmente. Néanmoins , si la philosophie eût possédé une définition positive et spéciale, jamais elle n'eût été susceptible d'une pareiUe extension ; jamais on ne lui eût prêté le pouvoir ou le droit de résoudre des problèmes qui eussent été en dehors du cadre qoi Im eût été réservé , et la question de foi , posée sur le véritable terrain , eût été sans doute ]dus tôt résolue et plus tôt terminée.
Mais , la philosophie est-elle une spécialité né-» cessaire; a-trclle une fonction déterminée et utile? Nous pourrions dire qull en a été jugé toujours ainsi , et invoquer l'assentiment universel dont l'histoire esquissée précédemment est une preuve » mais nous aimons mieux en aborder la démonstration directe. Pour l'obtenir» il suffit de montrer qu'il y a , en effet, dans les sciences une fonction qu'elle seule peut remplir, une utilité qu'elle seule peut satisfaire. Examinons en effets
tl(y DÂrillITieN 1» LA raiLOSOPVIX.
Toutes les sciences , quel qu'en soit le nom ^ scmt en réalité des méthodes spéciales destinées à atteindre un but q)écial. La philosophie s'en dûsk tingue en ce qu'elle est une méthode générale destinée à diriger toutes ces spécialités diverses, et à y maintenir Funité d'action et de tendances. En effet , chacune des q)écialités dont il s'agit est complètement étrangère à toutes les autres ; elle en diffère par la nature des faits dont elle s'occupe , par l'espèce des coordinations possibles , par celle même des applications , et le plus sou-^ vent par le langage. Elles ont toutes cependant une origine commune et servent à un même usage ; c'est l'homme et sa destination terrestre. De toute nécessité , pour qu'elles marchent avec ensemble vers cette commune conclusion , dans^ la direction même du point de départ originel et de l'utilité finale , il faut qu'elles soient mainte-^ nues dans fo voie par quelque connaissance su* périeure , applicable également aux unes et aux autres» propre à les tenir incessamment en^ éveil sur la tendance et sur les rapports dont elles ne doivent point s'écarter. Or, c'est précisément ce que la philosophie est appelée à faire , en introduisant partout les mêmes procédés rationnels, la conviction des mêmes rapports ontologiques et la considératioa de la même fin tem-^ porelle.
Si, dans ces derniers temps , plusieurs sciences^.
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spéciales ont été écartées des vraies voies, si elles ont été entraînées à des écarts étranges , et qui les rendent pour le moins stationnaires, il faut l'attribuer au manque d'études philosophiques. D'un autre côté , si les savans ont négligé celles-ci » c'est parce que le défaut d'une défim<* tien précise ne leur en a point montré le but ; ils Jes ont cru inutiles et n'en ont tenu compte. Ils n'ont pu penser que sous tant de définitions opposées ou diverses , il y eût quelque chose de réel ou d'assez important pour mériter les rechwches auxquelles il leur eût fallu se livrer.
Nous allons tacher de combler cette lacune. Nous définirons la philosophie par le but qu'elle nous parait avoir rempli jusqu'à ce jour, et devoir remplir dans l'avenir. Nous craignons ce* pendant de n'avoir point encore trouvé la meilleure formule ; mais au moins nous sommes sur la voie.
La philosophie est la science qui forme le compléoteot des études scholaires. Laj^hilosophie est une méthode générale dont le but est de diriger les diverses parties de l'activité intellectuelle vers une conclusion commune, par l* identité de procédés et de vues, ou, en d'antres termes , par l'usage des mêmes procédés rationnels et des mêmes points de vue généraux. Nous disons que la philosophie est une néthode générale ; en effet , elle comprend tour-
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jours un genre d'enseignement dont le résultat est de mettre les spécialités sous Tinfluence d'un même système de logique ou des mêmes procédés rationnels ; par l'ontologie elle place toutes ces spécialité aux mêmes points de vue , dans les mêmes données primordiales , dans Té* tude des mêmes relations, et par conséquent dans la voie d'une certaine conclusion ; enfin , par l'éthique, elle les met en présence du même système de vérifications temporelles. Elle cherche à produire ainsi d'une manière grande et large , des effets semblables à ceux que l'on par-^ vient à obtenir, dans la dialectique , par l'enseignement des méthodes , des catégories , des universaux, etc. Nous disons que la philosophie conduit à une même conclusion par l'identité de procédés et de vues ; en effet , il est impossible que des spécialités , quelque diverses qu^elles soient, n'aient pas une marche et une conclusion fondamentalement semblables , quand elles sont développées par l'emploi des mêmes «méthodes , sous l'iniluence des mêmes vues et des mêmes conditions de vérification temporelle. Nous disons enfin, que la philosophie est le complément des études ; en effet , en supposant ma définition exacte , il en résulte que c'est la connaissance qui ouvre directement la voie de toutes les spécialités, puisqu'elle en forme la méthode générale. U feut remarquer que , d'après les termes de:
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cette définition , la philosophie n'est point une science indépendante , et qui se suffise en quelque sorte a elle-même ; il en résulte au contraire qu'elle est subordonnée à la conclusion qui est proposée aux diverses parties de l'activité intellectuelle ; parce que la philosophie est une méthode , elle est nécessairement secondaire ; elle est appropriée à une certaine fin , qui est d'obtenir une certaine conclusion à l'aide des spécialités d'études qu'elle est destinée à discipliner. Quant à cette conclusion , but suprême de toutes les catégories de la science , ce n'est point la philosophie qui l'engendre , mais c'est par elle au contraire qu'elle est engendrée. Ainsi , la philosophie découle , comme toute autre branche des connsûssances humaines , de principes premiers et supérieurs ; elle peut , en raison des modifications opérées dans ces principes ou des diverses interprétations qui en sont données , éprouver des changemens ; mais, considérée en elle-même, elle est immuable quant au but particulier que nous lui avons assigné, celui de diriger toutes les parties de l'activité intellectuelle vers une certaine conclusion commune par l'identité de procôîés et de vues.
Sous ce rapport , notre définition est universelle. Elle est applicable aux philosophies de tous les temps et de toutes les écoles. Elle détermine en outre, d'une manière positive, les limites
17 A DéFINITIOll DE LA PHIL080PHIB.
au delà desquelles on entreprend sur ce qui appartient aux autres spécialités ; enfin elle donne la raison des diverses connaissances dont la science doit être composée , c'est-à-dire des divisions qu'elle com(K>rte.
En effet, on doit y exposer les procédés rationnels propres à féconder et à assurer les recherches ; c'est là l'objet de la logique. On doit encore donner une vue générale du sujet sur lequel l'activité scientifique est appelée à agir ; c'est l'objet de l'ontologie ou métaphysique ; enfin , on doit donner le principe général et commun des vérifications à l'égard de toute œuvre temporelle ( la science n'est jamais plus ) , en en faisant apercevoir d'une manière générale la destination sociale ; c'est l'objet de ce que l'on a nommé éthique ou morale , et de ce que nous appellerons théorie sociale ou pratique (1).
On peut exprimer d'une autre manière, et peut-être plus clairement que dans l'exposition précédente, comment notre définition commande
(1) En substituant le mot pratique à celui d'éthique» nous ne faisons que remplacer un mot grec un peu vague» par un mot français très expressif. EOoç, en effet , ne veut dire que coutumes et habitudes. Je ne suis pas le premier qui ait préféré le terme de pratique. Dans plusieurs anciens traités l'expression , philosophie pratique, était employée comme synonyme d'éthique. Voyez , à cet égard ,, le Dictionnaire de Chauvin.