‹ Essai d'un traité complet de philosophie (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

UMSIQUB.

IXTRODUCnON.

La logique est appelée la première partie de la philosophie ; &ï effet , elle a ^^écialement pour but de reconnaitre et d'établir qaels sont les moyens uniTersels de certitude usités entre les hommes.

Qu'il existe une certitude pour les hommes , c'est un fait indubitable ; l'histoire tout entière et l'expérience de chaque jour en offrent la preuTe. Car il est yrai de dire que chaque fois que l'homme agit , chaque fois aussi il fait acte de certitude à un degré ou à un autre. En effet , s'fl doutait en même temps de son but , de ses moyens , et du résultat qu'il se propose , il resterait constamment immobile. Aussi , lorsqu'il se met en mouvement , c'est parce qu'il est certain à l'avance de quelqu'une de ces trois choses ; et

la satisfaction du plus simple, du plus grossier de ses instincts animaux, suppose qu'il a une foi quelconque , ne fut-ce que dans la réalité de ses sensations , ne fût-ce que dans la réalité de l'objet de ses appétits. U n'est point difficile de citer des milliers de cas où personne n'hésite, où tout le monde au contraire porte une ferme et entière assurance : nous savons tous que nous sommes nés , et que nous devons mourir. Qui de nous doute que le soleil paraîtra demain, et nous éclairera comme aujourd'hui ? qui de nous n'est assuré en portant le fer ou le feu dans la chair de ses semblables de causer de' vives douleurs? qui de nous n'accepte complètement mille lois morales, mille axiomes scientifiques? U y a donc des moyens de certitude pour les hommes. H faut les trouver ; car s'il est possible de faire sortir de l'état vague et obscur où ils sont cachés, des moyens aussi puissans , aussi positif , aussi universels , et de les convertir en formules fixes et maniables , nous aurions acquis plus que cette certitude dont la force ne profite qu'individueUement et lorsque l'occasion d'agir se présente ; nous acquerrions des métiiodes qui nous serviraient à pousser nos découvertes sur des terres qui autrement resteraient éternellement inconnues.

n ne nous est pas permis, d'ailleurs, de douter de la valeur et de l'appropriation de cette certi-

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tilde à tous les ordres de faits. Elle est évidemment destinée à nous mettre à même de connaître la réalité des choses de ce monde. En effet , nous avons vu que cette puissance cachée conduit les hommes , soit comme individus , soit comme coUectîsmes sociaux, et les dirige dans tous leurs modes d^activité; nous savons que ceux-ci ne peuvent agir sans entrer en contact avec le milieu , non seulement humain , mais brut qui les environne ; sans toucher, en un mot , la nature tout entière. Or, si leur certitude les avait trompés, ce serait pour nous une chose depuis longtemps évidente ; ils eussent échoué dans leurs projets; ils se fussent brisés contre la force des lois physiques : l'humanité eût péri. Quelle démonstration plus claire peut-on demander de l'appropriation d'un acte aux faits du monde , que le succès même de cet acte? Lorsque quelqu'un dit -.voici une route droite et solide, et qu'en conséquence il se met à marcher, demanderat-on une autre assurance de la vérité de ses prévisions que le succès même et la sécurité de sa marche. 11 en est ainsi de l'humanité : elle est comme le voyageur dont une certitude ou un dessin tracé à l'avance guide les pas : rexcéllence de la certitude, la perfection du tracé, sont démontrées par l'heureux événement du voyage. C'est à découvrir les moyens de certitude donnés à l'homme , c'est à les formuler et à les ren-

dre maniables à volonté , et dans toutes circonstances » que se sont appliqués les philosophes qui se sont occupés de logique ; travail long et difficile , puisque après tant de siècles de labeur, il est encore si peu avancé, que, dans les affaires les plus importantes , tous les savans ensemble sont souvent moins habiles et plus mauvais juges que le peuple lorsqu'il vote en masse ! Quoi qu'il en soit, le but que l'on recherche dans l'étude de la logique, se trouve dans les diverses définitions qui en ont été données. En voici quelques unes : Port-Royal définit (1) la logique c l'art de bien conduire sa raison dans la c connaissance des choses , tant pour s'instruire c soi-même, que pour en instruire les autres. » La Philosophie dite de Lyon (2) la définit c une € science pratique qui dirige les opérations de c l'esprit. {ScietUia practica , mentis cogitationes € dirigens.) > D'au très la définissent c une science € qui donne des règles pour conduire l'esprit € dans l'étude de la vérité (5) ; > d'autres < la c science ou l'art de bien raisonner ; > d'autres € l'art de trouver la vérité ; > d'autres « l'art de € penser, etc. » Aucune de ces définitions n'est complète, comme il est facile de l'apercevoir à la

(1) La Logique ou TÂrt de penser, Paris 4753.

(2) InstitutioDum phîlosophicarum cursus novus.

(3) L'abbé Doney, Nouveaux élëmens de Philosophie.

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simi^e lecture ; mais chacune d'Idles exprime le bat que nous avons indiqué nous-même. Sous ce rapport , elles sont toutes également au dessous de rénergie du mot logique dont elles étaient cependant destinées à donner le sens.

On dit imlgairement que ce mot vient du radical 7.070Ç, logos, qui signifie discours ; mais on a eu le tort de ne pas faire remarquer que Xoyo^ veut aussi dire raison. Platon considérait le logos comme Tune des personnes de la trinité divine , c'est-à-dire , comme la raison divine elle-même. En lui il plaçait le principe d'où émanaient les idées archétypes, absolues, qu'il nous était donné de connaître , et par conséquent le logos était à ses yeux le critérium souverain et universel. Ainsi , pour un platonicien, d'après la seule âgnification du mot , étudier la logique , c'était redberclier les lois absolues de la raison. Avant Platon, Timée de Locres désignait sous le nom de togos la raison active qui au commencement avait réuni la forme et la matière , et avait ainsi donné origine au monde. Les Pères de l'Église employaient ce mot pour désigner le Fils de Dieu en tous les lieux où dans les traductions françaises on lit le Verbe. Le mot dont il s'agit , avait donc une signification première qui' emportait ridée d'une certitude absolue et toute puissante, et partout où ce radical était employé , c'était pour rappeler quelque chose d'analogue^ A cause

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de cela /Je mot nous paraît excellent. Il est, en effet, prouvé par les réflexions précédentes, pour nous et aussi, nous Tespérons, pour nos lecteurs, qu'il y a pour Thomme des principes de raisonnement et de méthode, des élémens de certitude qui , bien qu'inconnus en grande partie, existent cependant , et agissent le plus souvent à notre insçu.

Ïjbs matériaux de l'étude qui fait l'objet de la logique sont considérables. La logique humaine a engendré des actes innombrables , et produit des richesses considérables , dans lesijuelles on peut aller rechercher quels en sont les procédés , et au contact desquelles on peut aussi vérifier toutes les formules de méthodes que Ton aurait hypothétiquement supposées. L'histoire nous a conservé la plupart des actes sociaux et beaucoup d'actes mdividuels, dont elle nous raconte les circonstances , les périodes , en un mot l'entier événem^it. Enfin les produits de la logique humaine , que personne ne peut récuser, ce sont les langues , ce sont les sciences spéciales. Aucun de ces moyens de recherche ne doit être négligé ; on doit les faire concourir tous simultanément à la même solution , cherchant en cela à imiter la réalité» car soit dans la société , soit dans l'individu, ils ne servent jamais séparément, mais Concourent ensemble en toute occasion à la dé* couverte de la vérité.

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L^histoire est {Nropre à nous montrer les pro* généranx de la certitude hninaine» les édës généraux de la logique. Nous avons dit ailleurs que l'humanité était comme un homme , qu'elle manifestait les mêmes facultés et les mêmes procédés rationnels que l'individu, et n'offrait , avec ce dernier, d'autre différence que la durée et la grandeur, et par suite l'évidence de chacun des temps d'une opération logique. S'il en est ainsi, l'histoire est certainement , pour le philosophe , Tune des sources les plus précieuses où il ait à puiser.

L'étude du langage a été poursuivie par la plupart dfô logiciens dans le même but. Hofflangue, en effet , et nous entendons par la non seulement le vocabulaire des mots qui la composent , mais la syntaxe , mais le système grammatical qui en a arrêté la forme. Une langue est une manifestation directe de la logique d'un peuple ; elle en est une manifestation d'autant plus complète , que le peuple lui-même , auquel elle appartient , est plus avancé ; une langue est une méthode , et c'est pour cela que , sur les questions qui sont les plus nombreuses, parce qu'elles sont les plus usuelles , tous les hommes peuvent raisonner et bien raisonner. 11 sufiBt de parler pour posséder aussitôt toute la puissance rationnelle qui est dans la langue dont on se sert. Aussi , suivant nous , il n'est pas indifférent , dans le but des

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recherches de logique , d'étudier indifféremment telle langue ou telle autre ; il en est de préférables ; il en est de plus parfaites , et ce sont celles qui sont les phis éloignées de l'origine primitive , celles qui se présentent comme le résultat des efforts combinés et accumulés d'un plus grand nombre de siècles ; ce sont celles , en un mot , que l'esprit des hommes a le plus travaillées* Telle est aujourd'hui la langue française. Elle est sans contredit celle où le sens des mots est le mieux fixé et le plus précis , selon que le veut la rigueur philosophique ; elle est celle où les différences et les rapports entre les mots sont établis de la manière la plus assurée et la plus conforme aux lois de la logique ; elle est celle enfin dont la syntaxe et la grammaire sont les plus achevées. Si c'était ici le lieu de faire de l'histoire , s'il n'était pas nuisible au but de ce livre de nous livrer à de trop longues déviations, nous pourrions montrer qu'il est des formules , et , par exemple , celles du verbe de la proposition , qu'il était impossible de bien concevoir et de démontrer avant de posséder la langue dont nous nous servons. On peut considérer le français comme moins poétique que plusieurs autres idiomes , parce qu'il n'offre ni arbitraire , ni vague dans les mots et dans les relations qu'ils ont entre eux ; mais , remarquons4e , c'est pré-

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cisément à cause de ce défaut qu'il est éînmem<ment philosophique.

Les sciences spéciales forment le troisième élément d'observation ouvert aux études des lo« giciens. Parmi elles , il n'en est pas une seulequi ne présente une certaine somme d'acquisitions positives et bien d^ontrées. On doit en cou* dure que les procédés par lesquels on a obtenu ces richesses ne manquent pas absolument de justesse, et présentent, comme moyens au moins , quelque peu de la valeur réelle que l'on accorde aux produits ; car on peut , jusqu'à un certain point , mesurer la vérité des méthodes à celle des résultats^ Le philosophe trouvera donc dans l'étude des sciences naturelles^ et surtout dans l'histoire de celles-ci, de grands enseignemens. Les éclectiques modernes ont* affiché d'une manière particulière , dans ces derniers temps, le dessein d'emprunter aux sciences dont il s'agit, le secret des découvertes dont elles ont été enrichies ; ils ont affirmé même qu'ils le possédaient ; ils ont annoncé qu'ils se servaient de la méthode dite naturelle. Parmi les prétentions de ces messieurs nous n'en connaissons pas de plus vaine et de moins fondée. Bien fou d'ailleurs serait celui qui croirait apprendre dans les chapitres inscrits en tête des livres scientifiques , sous le titre Méthode , la méthode des sciences naturelles ; il n'y trouverait qu'un ba-

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vardage dont l'ouvrage lui-même offiie ordioairemeut le plus complet démenti aux yeux de qui peut le Ure^et le OMnprendre. La manie des préfaces philosophiques , dans les ouvrages qui traitent d'arts et de sciences , nous vient du dix-huitième siècle ; la plupart de nos savans du jour n'ont pas seulement imité ce travers , ils ont hérité en outre de l'esprit de ce siècle qui , conmie chacun sait, faisait profession d'incrédulité à l'égard de toutes les choses religieuses, et voulait tout reconstruire du point de vue du sensuçtlisme. En conséquence , leurs traités de méthodes ne sont pas autre chose que de longs discours sur l'excellence du fameux axiome d'Aristote : nihil est inteltectu quod non pritis fuerit in sensu , sur l'excellence de l'observation et de l'expérience ; celles-ci seules , disentrils , méritent confiance ; elles seules sont fécondes , etc. Or, lisez l'on* vrage qui suit : ou il ne contient que des faits déjà connus , alors peu importe la méthode à laquf^Ue croyait l'auteur, car il n'a rien écrit de son propre fonds, et il n'a fait que copier ; ou bien au contraire le livre contient quelques découvertes , alors vous trouverez que celles-ci ont été acquises par des procédés tout autres que ceux enseignés dans l'introduction. C'est qu'en effet il y a dans les sciences des méthodes qui s'apprennent par la pratique, et dont la plupart font usage sans s'en rendre compte; méthodes que per-^

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sDOne, à ma connaissance, n^a encore fonnnlées. Nous aurons à en parler bientôt.

De tout ce que nous Tenons de dire il faut conclure 1"* qu'il y a une certitude pour les hommes ; 2'' que la logique a pour but de rechercher et de formuler les moyens de cette certitude , et Zi^ que les matériaux de ce travail se trouvent dans l'histoire de Thumanité , dans l'étude du langage , dans l'histoire de celui-ci et dans celle des sciences.

Nous diviserons ce traité en deux parties ou chapitres. Dans le premier,. nous examinerons du point de vue critique les principaux enseigne» mens de logique^ qui ont le plus général^nent cSours aujourd'hui ; dans le second , nous expose-^ rons notre propre doctrine sur ce sujet.

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