‹ Essai d'un traité complet de philosophieChapitre 17 sur 51 · XVII. — DE LA VÉRIFICATION · texte numérisé non relu

XVII. — DE LA VÉRIFICATION

La vérification constitue le second terme de l'opération par laquelle s'opère l'invention. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit, savoir, que l'hypothèse et la vérificaliou étaient deux moyens inséparables. Nous avons.

WTHODE d'iATEKTIOX. 313

îl nous semble , suffisamment insisté pour que Bos lecteurs ne puissent oublier que ces deux larmes sont indispensables l'un à l'autre , égalenent nécessaires , et enfin sans valeur et sans sgnification si on les considérait isolément un isiil instant.

Les choses étant ainsi établies, toutes les objections faites contre le mode par hypothèse se trouvent écartées. 11 n'y a plus rien à redouter ni de l'imagination , ni du caprice , ni de l'inluence fâcheuse qu'exercerait sur la science une areur brillante et défendue avec art et convieion. Une seule crainte pourrait rester : c'est que la préoccupation de l'hypothèse ne nuisit à la ^faction de la vérification ; c'est , en d'autres termes, que l'homme, préoccupé et convaincu de l'idée qu'il a conçue, possédé tout entier par elle, et ne voyant les faits en quelque sorte qu'à trarers cette idée , fît une vérification incomplète ; et subit une illusion telle qu'il en résultat pour lui seulement la perception des phénomènes favorables h son hypothèse , et non celle des faits qui y seraient contraires. Ce genre d'illusion n'est pas rare en effet ; l'histoire de la science nous en offre beaucoup d'exemples ; mais elle nous apprend en même temps que cette espèce de fascination n'est nuisible qu'à l'auteur lui-même , et qu'elle est absolument sans conséquences quant à la science. En effet, l'auteur de l'hypothèse il. 44

21& LOGIQUE. PABTfE DOGXATIQVI.

n'est jamais le véritable vérificateur de so: vre ; il ne s'abstient pas sans doute, il ne d< s'abstenir de toute vérification ; car , avant vrer son hypothèse à la publicité et à la (i sion , il faut qu'il ail acquis quelques prol tés d'où il puisse induire pour son propre C( qu'elle n'est pas totalement dépourvue de i et, ces quelques probabilités , il ne peut les ver que dans une vérification plusou moini due. L'auteur d'une hypothèse doit donc es mencer la vérification ; mais , s'il est sage, laisser à d'autres le soin d'achever l'œuvr reste , qu'il prenne ce parti ou ne le prenn les choses sont tellement arrangées qu'il toujours à subir les vérifications opérées p étrangers. Son hypothèse trouvera pour 2 saires toutes les doctrines antérieures et co poraiùes ; elle aura pour ennemis tous ceu3 elle dérangera la quiétude ; elle aura à vaini doutes, l'inintelligence, lesdéveloppemensi que lui donneront les élèves de l'auteur. 1 ces circonstances, toutes ces difficultés sero tant d'occasions de vérification. Et il est de fî eflet , que les hypothèses les plus fructueus toujours à grand'peine conquis la publicité e pire qu'elles méritaient. Il est de fait encoi depuis vingt- quatre siècles il y a eu des ra d'hypothèses de produites, et que celles-là ont triomphé qui étaient de nature a servi

MÉTHODE D'iKYEIVTIOir. 215

|:frogrès des sciences. L'histoire nous montre que

{hypothèse est le fruit du génie d'un seul homme,

mis que l'acceptation de cette hypothèse comme

vérité scientifique est toujours le fait d'un vote

' niversel en quelque sorte.

0 faut donc moins craindre encore l'hypothèse i|Qe le préjugé. La première a mille chances pour -élre étouffée par le second avant de parvenir f ftn/ement à être mise à l'épreuve de la discus- I ion et de la vérification.

La démonstration d'une hypothèse résulte de ftqu'on la trouve appropriée à l'ordre de faits Ob de phénomènes qu'elle était destinée à compiendre. On pourrait dire que cette appropria- Son se démontre en général par la pratique , î*est-à-dire par l'application aux diverses espè- ^ d'usage qui résultent de la nature de l'hy- X)thèse. Mais , si nous nous bornions à ces termes généraux, bien que très exacts, nous resteions obscur , et nous croyons utile de nous serrir d'un langage plus vulgaire , quoique moins ngoureux. Nous allons donc examiner les prinâpales espèces de vérification.

On peut vérifier certaines hypothèses par expérience. Ainsi» on émet cette hypothèse, que les corps , dont la connaissance compose la science diimique, sont primitifs, élémentaires, irréductibles les uns en les autres. M. Yauquelin fait , en conséquence , cette expérience. U enferme une

poule , lui donne une nourriture dont la tom^

sitiou est connue sous le rapport des princi]

élémentaires qui la composent , et surtout qm

à la quantité de la chaux qu'elle contie:

Il recueille avec soin les œufs que pond ce

poule emprisonnée ; il en pèse et en anal)'se

coquilles. Au bout d'un certain temps, il lue

poule , analyse ses os , constate qu'ils ont toi

la substance calcaire qu'ils doivent avoir, et

remarque que la poule , bien qu'elle n'ait roanj

que quelques grains de substance calcaire , bic

qu'elle ait des os aussi solides qu'aucune autre,

cependant pondu des œufs contenant quelque

gros de celte substance calcaire. M. Vauquelfa

en conclut que la digestion , chez cette poule, s

produit de la chaux, ou plutôt a converti en chaŒ

d'autres substances. Cette expérience ne suffi

pas , et l'on se sert d'une autre. On prend pou

sujet d'observation les animaux herbivores. D

présentent en effet celte particularité, qu'ils s

nourrissent de végétaux, qui ne contiennent pr«

que pas ou point d'azote , tandis que leurs chaii

enferment une très grande quantité de cette sul

stance. On se demanda d'où ils tiraient ce gran

excès d'azote, et l'on répondit qu'ils le liraien

de l'air par la respiration. On analysa donc d

l'air où on en avait enfermé quelques uns, a

analysa celui qu'ils expiraient , et l'on constat

qu'ils n'absorbaient pas la moindre parcelle d*a

KÈTHODE d'iicyeutioh. 317

2Dte. On en conclut que les herbivores formaient de tontes pièces de l'azote par la digestion. L'on acquit donc la preuve que les prétendus corps flémentaires n'étaient rien moins que tels, et Ihypolhèse primordiale fut mise à néant.

On ne peut guère donner des règles pour instituer ces expériences. Le mode en varie selon la «denceet même la question dont on s'occupe. Ces régies d'ailleurs s'apprennent par la pratique Acbaque spécialité. Ce n'est point , au reste , •e chose toujours facile de trouver le mode exférimenial le plus propre à vérifier la valeur l'une idée ; c'est quelquefois presque une affaire le génie.

Il est d'autres hypothèses qui ne sont vérifiales que par l'observation. Cela arrive dans tous s cas où il nous est défendu ou impossible de ■éerles circonstances de l'expérience : tels sont ux de médecine , d'astronomie , de météorolo- B, etc. Ainsi , soit cette hypothèse sur la méorologie , que les variations dans le cours des nts , variations dont dépendent en partie les angemens de température , les pluies , les êles , etc., sont soumises à une loi régulière ; € faut-il pour constater cette régularité? Une servation suffisamment généralisée et poursuiî pendant une assez longue suite d'années ! Soit ypolhèse des rapports des marées avec les phémènes solaires et lunaires ; il suffit d'une cer-

318 LOGIQUE. PARTIE DOGHATIQUK.

taiue suite d'observations pour constater ce rapt *" port. r

La pratique est le moyen général de vérifier <r les hypothèses , en cela que c'est elle qui nom ^ met dans la nécessité de faire non seulement le .e plus grand nombre d'observations et d'expé* .^ riences , mais encore les observations et les ex- ^ périences qui sont les mieux perçues. En effet, du <^ point de vue de l'hypothèse , nous nous attendons ^^ à rencontrer tel fait ou tel autre , et il se trouve, .., ou que nous ne nous sommes pas trompés , ob j que nous rencontrons le contraire. C'est ainsi que . la pratique , en médecine , en politique , etc., a ^ été justement appelée le moyen de vérification f, de toutes les doctrines.

Les moyens dont nous venons de parler ne sont i)oint applicables aux hypothèses qui sont , destinées à la fonction de formules ou de théorie» générales. 11 serait a désirer même que la connaissance humaine fût assez avancée pour que l'on pût les négliger dans toutes les questions qui sont relatives, soit à l'homme , soit à la sociélé. B est, en effet, une espèce de vérification qui eslU plus large et la plus certaine de toutes lorsr qu'elle peut être employée : c'est celle qui consiste (laiLs l'examen de l'appropriation d'une formule ou d'une théorie aux faits qu'elle Joil comprendre et exprimer. Lorsque celle-ci saisit facilement tous les faits , les saisit exactement à

METHODE d'iuveutioic. 219

ce et dans les rapports réels où ils sont , en >arfaitement compte , sans eu rien déranger rien oublier , on peut prononcer hardiment e est conforme à la vérité. Telle est , par pie , en astronomie, la formule de la gravi- ; telle est , dans un ordre de faits bien plus [iqués et. bien plus nombreux , la formule ogres ; telle est , dans un ordre de faits plus reux encore , la formule chrétienne catho- Le résultat ordinaire de ces formules n'est ulement de rendre compte des faits coudes rapports que Ton a remarqués entre i'est encore, d'indiquer de nouveaux fails et iveaux rapports. Par là, la démonstration nnée d'une manière surabondante, us voudrions pouvoir insister davantage à d de ce quatrième moyen de vérification , que nous désirons que nos lecteurs médiar cela , que l'appropriation parfaite d'une lie à toutes les choses dont elle doit ren- »mpte, en prouve l'exactitude au plus haut . C'est là, selon nous, le plus puissant arguscientifique dont on puisse faire usage, our montrer l'erreur , soit pour prouver ité. Dès qu'une formule rencontre un seul ositivement contradictoire, soyez certain 3 est fausse. Ainsi prenez la formule matée : elle se choque contre quelques faits de la îre évidence pour tout le monde ; elle est

obligée de les nier : ainsi, par exemple, elle nie le commencement du monde, le progrès, la liberté , etc. , elle ne peut en rendre compte : pro* noncez donc qu'elle est fausse. Au contraire , la religion rend compte de tout , explique tout ; elle nous fait môme prévoir : prononcez donc qu'elle est vraie. Vous appliquerez ainsi aux questions métaphysiques les règles de démonstration qui sont aujourd'hui généralement reçues en mathématique et en histoire naturelle, savoir, que les théories et les formules générales ne se prouvent que par les consé(^[uences qui en découlent; c'estrà-dire , parce que les ordres de succession ou de génération de phénomènes, que ces théories et ces formules supposent , sont trouvées en conformité parfaite avec la réalité.

Nous terminerons cotte deuxième section par une exposition dos règles des hypothèses que nous tirons d'un ouvrage que nous avons publié en commun avec l'un do nos amis (1).

1" Circonscrivez notteincnl, et en vous plaçant h un point do vihî encyclo])édique suflisamment élevé, l'ensemble des phénomènes entre lesrjuels vous vous proi)osez do découvrir un rapport général.

(1) Introduction à l'ctude des sciences, par P.-J.-B. Bâchez; leçons orales recueillies et rédigées par H. Belfidd- Lefèvre , I). M.

MÉTHODE d'iuybutioit. 211

H* Examinez successivement , et en les rangeant dans l'ordre de succession historique, toutes les hypothèses qui ont eu pour but de coordonner cet ensemble de phénomènes ; et regardez ces hypothèses comme d'autant plus exactes que les phénomènes qu'elles coordonnent, sont plus nombreux, que les rapports qu'elles établissent , sont plus généraux , que la prévision qu'elles permettent , est plus étendue.

3* Établissez en trois catégories distinctes et parallèles : 1^ tous les faits qui ont été découverts au moyen de ces différentes hypothèses ; 2"* tous les rapports plus ou moins généraux que ces hypothèses ont établis entre ces faits ; 3° toutes les lacunes et toutes les contradictions que ces rapports ont mises en évidence.

4^ Soumettez tous les faits ainsi classés à un examen rigoureux que vous renfermerez entre les deux limites que voici :

S*" N'acceptez aucun fait dont les conditions d'existence soient impossibles ; dites seulement : Ce fait est faux.

6* Ne rejetez aucun fait parce qu'il est en contradiction apparente avec d'autres faits ; dites seulement : La théorie de ces faits est fausse et implique une généralité insuffisante.

7* Les faits étant connus , les rapports étant établis , les lacunes étant constatées , et tous ces signes étant en même temps présens à votre

222 LOGIQUE. PAJITIK DOaMATIQUB.

esprit , placez-vous au point de vue religieux le plus élevé auquel vous puissiez atteindre : créer une hypothèse nouvelle et formulez-la. =

S"" Si votre hypothèse, par les inductions théoriques ou par les conclusions pratiques, tend à révoquer en doute les existences que la loi morale suppose et que l'ontologie démontre, rejetez-la.

9"" Si votre hypothèse n'est pas susceptible d'une vérification complète, directe et immédiate , rejetez-la.

lO"" Si votre hypothèse tend à confondre sons une même loi des phénomènes de Tordre circulaire , de Tordre sériel et de Tordre libre {!) , rejetez-la.

H ** Si votre hypothèse renferme une considération fondamentale sur Tessence des faits, rejetez-la.

12^ Si votre hypothèse échappe à toutes ces conditions d'exclusion , vérifiez-la.

13° Développez et formulez toutes les propositions secondaires qui sont virtuellement renfermées dans votre hypothèse; et démontrez, par des procédés logiques rigoureux , que ces propositions secondaires sont les cojséquences nécessaires ou les conditions essentielles de votre hypothèse.

(i) On trouvera l'exposition de ces trois ordres de force» dans rOntologie.

MiTHODB D'iUTBMTIOir. 223

IV Portez chacune de ces propositioiis secondaires au contact des faits ; et constatez , par tous les procédés connus de vérification scientifi^e y que c^ propositions expriment rigoureusoment des rapports existant entre ces faits.

15* Démontrez que votre hypothèse tient compte de tous les rapports déjà découverts au moyen des hypothèses antérieures à la vôtre.

16* Démontrez que votre hypothèse comble toutes les lacunes que les hypothèses précédentes ont mises en évidence.

Alors : 1 * parce que votre hypothèse est rigoureusement conforme à la loi générale qui règle les rapports des hommes avec Dieu , des hommes entre eux et des hommes avec le monde ; — 2** parce qu'elle établit un rapport unique entre tous les phénomènes qui ont été observés au moyen des hypothèses précédentes; — 3** parce qu'elle tient compte de tous les rapports déjà constatés comme existant entre ces phénomènes ; — 4° parce qu'elle comble toutes les lacunes que ces rapports différens ont servi à mettre en évidence ; — S° enfin , parce qu'elle augmente le domaine de la science, en dirigeant Taltention vers des rapports nouveaux , de nouvelles observations ; — pour toutes ces causes , et à toutes ces conditions , votre hypothèse sera véritablement utile et féconde ; elle sera rigoureusement vraie pour tout l'ensemble de phéno^

39& LOOIQVB. PAaTlB DOOMATIQUl.

mènes que vous avez eu pour but de coordonner; et vous aurez do té la science humaine d'une puissance de plus , et vous aurez écrit votre page dans cette œuvre immense que le génie des hommes élève à la glœre de Dieu.

MÉTHODK SB FIIOBATIOR. 32S

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