L ORIGIHE DES IDÉES ET SDK L DE LA CERTITUDE
U. RosmiDÎ Serbatt, ecclésiastîtjue italien, a publiai Home, on 1830, iiii ouvragre lies étendu, tnliiulé .\mv Sa(j(jio mU'arUjlne délie idée. Dans cet ouvrage, l'auivui a diiveluppé un système idéologique r|ui a eu beaucuui^ Je reti'ntjssempnt dans les écoles italiennes , où il <:ummt'Bf« à être généralement enseigné. Cette ciiconsiance noiisfiit un devoir d'en donner une appréciation sommaire, et de le soumettre ù nuire examen.
Avant d'aborder les ([uestions traitées par M. Rou nous éprouvons le besoin de faire une remarque qoi permettra de mieux juger sa doctrine. C.vllv n-jit;injui' i est suggérée par la préface que fiiuriur a pbrM- i-niiX son ouvrage. Dans cilHO|ffijJLoe. M. Rtttrafof attmi positiveoipul i/ue h iiIiîTosopIîte iloit nvuir (inur ("■! réformer la s'-irm-r, ,'[ ,, J.
THEORIE DE KOSMINI. 563
la morale , afia de constituer la société ébranlée sur des bases solides. Au reste , voici ses propres expressions :
c II importe aujourd'hui plus que jamais de ne pas nous c arrêter à la surface des choses, ti de nous cacher à nousc mêmes Ténormité de nos misères par l'application de c quelques palliatifs. Il est nécessaire que tous les honnêtes € gens qui ont du pouvoir et du savoir s'accordent prompc tement , et se mettent ensemble à Tœuvre de la réforme c de la science, afin de reconstituer la morale, pourrecou- < stituer la société ébranlée et décomposée ; que, pour réc former la science, ils commencent par donner un nouvel c éclat aux principes les plus élémentaires, aux principes f d'où dépendent toutes les vérités et tous les biens qui les f accompagnent. Il faut que les sceptiques soient forcés de c confesser leur impuissance à anéantir toute certitude ; il c faut que les indifférens soient convaincus publiquement f de mauvaise foi , lorsqu'ils affectent de dédaigner les véf rites qui caractérisent les êtres raisonnables, et les biens c éternels auxquels Dieu les convie. »
Ces paroles nous ont fait penser un instant que M. Rosmini se plaçait , comme nous , sur le terrain de la morale pour appeler dans la science et dans la philosophie les réformes que la morale réclame impérieusement. Cette pensée était fortifiée par le caractère religieux , et par l'intention profondément catholique que le prêtre italien avait imprimée à sa préface. Nous nous attendions à trouver dans le développement de la doctrine de l'auteur une suite de raisonnemens qui concluraient de la loi d'activité que l'homme a reçue de la révélation à l'affirmation ontologique des existences entre lesquelles cette loi établit des rapports, et qui de cette affirmation , considérée comme élément et non comme principe de toute science humaine, le conduiraient aux conceptions philosophiques les plus positives et en
56& taio&it-
néme temiis tes plus propres à rappeler aux iMMmiiei H loi moitié qui leur a été donnée. Noos nous nttendioni» ca m mot, qne celte loi monde, par la oonnaiaBaiioe qÉ'dk sons donne des nipporisqid oiJatenl entre TlHNmiie et tm ce qui l^entoore, serait envisagée comme mi crtfArigM jageant les hommes et les doctrines* comme déterminant ks actes et la science* comme'nn principe de certitude plMé en ddiors de l'individu, et reçu de la sodéléé préexistiat i la formation des idées et à racquintioa des connaisnaco, serrant de point de départ à tonte logique , à tonte pratH que, et réglant toute coordination encyclopédique. Ea m mot, nousnousattendionsà voir enfin la morate juger ei commander toutes les manifestations de l'activité humaiae. Nous devons dire que nous nous sommes trompé, et qae notre attente a été déçue.
Dès les premières pages, nous nous sommes aperça que Fauteur, cherchant dans l'ontologie le principe, le moyen et la fin de toute sa philosophie, au lieu de séparer nettemeat ce qui est de la morale de ce qui est de la science , au iiett de confirmer la morale en en faisant découler toute cortitude scientifique, a tout confondu, science et morale, a* qui est de l'aetivilé avec ce qui est de l'existence ; nous avons vu que pour lui la connaissance était non seulement le moyen, mais encore le but de l'activité humaine. Eo effet, selon M. Rosmini , /'t(iée innée et indéterminée de Vêire est donnée à l'esprit de l'homme pour le conduire dans sa carrière terrestre ; elle lui donne formellement rt irrésistiblement la connaissance de Tétre; elle déteiiotiie ainsi nécessairement sa fin , qui consiste à entrer apréscette vie dans la plénitude de cette connaissance. Ainsi , la loi de l'activité humaine, ainsi la morale, au lieu de déterminer des actes terrestres en harmonie avec les rapports étjUi» par Dieu , se trouve arbitrairement transformée en one
DE ROSMIKI* 565
forme de notre esprit ; elle devient une aspiration individuelle à la connaissance qui est le suprême but, le suprême bonheur.
Il résulte de cette confusion que Tauteur, au lieu de faire uneoeuvre catholique, ainsi qu'il en avait la ferme intention, a donné à sa philosophie un caractère tout différent , en confondant la morale avec la science , c'est-à-dire le but de l'activité humaine avec les notions pures de l'esprit. Bien plus , il a eu le tort grave de faire reposer le dogme fondamental de la destinée humaine sur une proposition ontologique, arbitraire, indépendante de toute relation dogmatique, tout aussi païenne que chrétienne, et surtout très aisément réductible au panthéisme. C'était donner aux affirmations regardées comme les plus graves une base bien fragile , que les flots changeans et tumultueux, de la discussion peuvent atteindre , combattre et anéantir : c'était s'exposer à faire subir aux enseignemens d'une doctrine que Ton regarde comme catholique , toutes les chances d'une opinion personnelle.
Il y a ainsi, dans le système que nous avons à examiner, deux erreurs fondamentales que nous devons signaler avant d'aller plus loin. La première est une erreur de principes, la seconde est une erreur de méthode. L'erreur de principe tient à ce que l'auteur subordonnant la morale à l'ontologie, l'activité à l'existence, sans s'enquérir des rapports que Dieu a établis entre l'homme et le monde, entre l'homme et ses seodblables , entre l'homme et Dieu , isole l'activité humaine , la parque dans les limites de l'individualité , et brise toutes les relations qui l'unissent à Tensemble des choses créées. L'erreur de méthode, tient à ce que l'auteur, ne s'appuyant sur aucun principe de certitude qui lui soit supérieur, et qui puisse juger ses conceptions , s'aventure au gré de ses pensées, avec la seule autorité de ses inductions, à l'affirmation personnelle et tout-à-fait aru. ^<S
566 rmiKfÊLim
bitraire d*iiD préientlu principe universel de eertitade qie chacun de nous est en droit deréctisery ainsi qa'onlefem bientôt.
Voilà ce que nous avions à dire avant d^aborder l'examen de ia théorie de M. Rosmini. Il était indispensable de faire connaître , dès les premières lignes de cette notice , que les intentions les plus pures et les plus louables ne sont pas toujours , en matière scientifique, une garantie contre l'erreur ; il importait de prévenir nos lecteurs que M. Rosmini , loin de proposer une réforme radicale dans la [^iHo- Sophie, n*a fait que suivre la voie stérile qui avait été fraiée avant lui , et dans laquelle les philosophes du catholicisme semblent persévérer avec une inconcevable ténacité, malgré le bon vouloir de la plupart d'entre eux , malgré le» avertissemens qui de toute part s'élèvent du sein de là société européenne.
Nous ne pouvons offrir une analyse complète et mioutieuse de la théorie de M. Rosmini ; un volume ne suffirait pas pour cela. Nous devons nous borner à donner une idée exacte de la manière dont il a posé et résolu le problème de l'origine des idées et de la certitude (i).
Dans le premier volume, qui est en quelque sorte l'introduclion de l'ouvrage (édition de Milan), raulcur pos»» la question, en fait connaître rimporlance , et la manière dont elle s'est piésenlée à l'esprit des philosophes qn Fonl précédé dans la carrière. Ce volume contient unirjvail de critique qui, selon nous, est très remarquable, fn
(I; Nous avons sous les yeux rédilion de !^!ilan , en Z grandi vol.iD^ Nous devons prévenir nos lecteurs que nons atons recouru , non 8«i>menl à Touvrage de Tauleur lui-m^me, mais encore à l'exposé qui n"** fait de sa doctrine par MM. Tommaseo (articles insérés dans le Subalp*»numéros de juin, juillet, août, octobre 1857 el jantier 1858). Corle, Eifmenln pMluwphiœ iheoreticœ, et Martini Sloria deUa fihsofia.
DE AOSHIIfl. 567
ce sens qu'il montre très clairement comment la philosophie a fait fausse route dans la recherche de l'origine des idées. Il montre Terreur des idéalistes qui ont fait créer par Tesprit , pour ainsi dire de toutes pièces, les idées générales qui , selon l'auteur, sont le produit de l'idée primitive et simple de Tétre, appliquée à la sensation.
Le second volume contient la théorie générale. Il com^ mence par démontrer la nécessité et la nature de Fidée universelle de l'être; puis il indique comment, de Tidée de rétre unie aux sensations , procèdent toutes les autres idées ; il explique comment cette idée se trouve être le fondement principal du principe d'identité, du principe de contradiction, de l'idée de substance et de l'idée de causer n passe ensuite à l'examen de l'origine des idées de eorps, de mouvement, d'espace et de temps. Dans ce long examen, Tauteur, comme l'observe M. Tommaseo, ne suit pas Tordre chronologique de la généalogie des idées ; il se contente de démontrer la possibilité d'en reconnaître Torigine dans une seule idée.
Le troisième volume aborde l'application de la théorie et du grand problème du critérium de la vérité, et des principes du raisonnement ; application qui conduit l'auteur à proposer ce qu'il appelle une classification de connaissances humaines, basée sur le principe de l'idée générale de rétre.
Tel est le plan général de l'ouvrage dans lequel M. Rosmini a exposé et développé sa théorie de l'origine des Idées. C'est d'après ce plan que nous examinerons les données fondamentales de cette théorie, en ayant soin toutefois, dans l'intérêt de la clarté et de la brièveté, de ne pas suivre rigoureusement Tordre dans lequel l'auteur a donné ses développemens souvent diffus. Notre examen se divisera donc en trois parties, correspondant aux matières traitées dans les trois volumes;
56 s THÉOILIE
Première partie. — Examen de la question , ei expoié ia motifs qui l'ont rendue insoluble jusqu'à l'auteur.
M. Rosmmi, par cela seul quMl cherche dans Tontologie Texplication de Torigine et le critérium de nos connaissances, devait reconnaître que la vérité est un domaine difficile à conquérir. Il devait s'en attrister, car pour toi la vérité cognitive est le but de l'activité humaine. Il codmence , en effet , par témoigner son regret qu*il en soit ainsi, et que la route qui conduit à la connaissance soit de nature à ne pouvoir être parcourue que par un petit nombre de privilégiés. Or, ce nombre de privilégiés est bien restreint , puisqu'il démontre combien les philosophes les plus illustres qui l'ont précédé , ont fait d'efiforts sans parvenir au terme si désiré de leurs recherches. Il est bon de Reconnaître que Fauteur n'eût pas eu ce regret, si , au lieu de faire consister le principe de la connaissance et de la certitude dans la notion de l'être , il l'avait placé dans la notion révélée des rapports établis par Dieu entre les existences , c'est-à-dire dans la loi morale. Il eût vu alors que l'humanité ne s'était pas égarée dans la route qui lui avait été tracée; il eût vu que des sociétés entières avaient connu tout ce qu'il leur avait été nécessaire de connaître; il eiit aperçu que ces sociétés avaient produit des actes qui supposaient un principe de certitude et de connaissances placé en dehors des tatonnemens de quelques philosophes; il eût enfin reconnu que la philosophie qu'il appelle vulgaire , et qu'il regarde comme imparfaite , se trouve être plus féconde, plus certaine que celle des privilégiés, qu'il honore du titre de philosophie savante. Il eût peut-être vu, pouvons-nous ajouter, que la science des penseurs n*est qu'un paie reflet , souvent infidèle , de la science des peuples. En un mot, il eût abandonné la contemplation de l'individu pour voir l'humanité agissant d'après la loi rêvé-
BK ROSMINI. 569
lée , et en vertu d'un but commandé , au sein du monde qui a été livré à son domaine. C'est ainsi que, dès les premières lignes de notre auteur, nous trouvons exprimé un regret qui accuse et le principe , et la méthode de la philosophie. Mais poursuivons.
M. Rosmini indique le procédé qu'il fera servir à ses recherches. Ce procédé consiste, ni plus ni moins, à éviter deux extrêmes : celui des philosophes qui ont péché par excès en multipliant sans nécessité les idées innées, et celui •des philosophes qui ont prétendu tout expliquer par la sensation. Ce procédé n'est pas très rassurant , car il n'est pas de nature à nous indiquer la voie que suivra Fauteur ; il pourrait ne pas recourir à plusieurs idées innées, et en admettre une qui en renfermât un grand nombre ; il pourrait aussi ne pas recourir à la sensation , et cependant se rendre à l'affiimation de saint Paul : Fides ex audku.
L* homme a des idées générales comment les acquiert-il? Comment sont-elles en nous? Voilà la question principale. L'auteur démontre qu'elles ne sont pas produites par l'abstraction ni par le jugement. Elles ne sont pas produites par Tabstraction , parce que l'abstraction sépare les accidens du sujet pour les considérer isolément. Or, non seulement séparer n'est pas créer, mais encore pour séparer il faut déjà connaître. Elles ne sont pas produites par le jugement , car celui-ci unissant un prédicat à un sujet , à Taide d'un verbe , suppose déjà la connaissance distincte du prédicat et du sujet; il faut au moins avoir une idée générale du prédicat pour pouvoir faire un jugement. L'auteur en conclut qu'une notion doit préexister nécessairement dans Tesprit antérieurement à tout jugement , ce que nous accordons volontiers ; mais il est bon de saisir ici l'occasion qui se présente de montrer Terreur renfermée dans le système de M. Rosmini touchant l'essence ou la forme du jugement. Ce que l'auteur ap-
570 TBio&n
pelle le jugement primitif n'est point, coAime il le pràe&d^ im jugement à part dans la catégorie des jagemeiB. €omme tout jugement , il e^t Facte qui attribue on prédicat à un sujet. L*idée dé rètre n'est point, quoi qu'en dise M. Rosmini , le principe de l'activité spiritueDe ; elle n'est point le levier de Tesprlt ; elle n'explique point la puissance d'unification donnant la forme intellectuelle à la perception sensitive ; cette idée n'est autre chose que celle d'an prédicat, l'idée abstraite ^'un attribut universel, ou mieux ridée de la qualité commune à toute chose, pour nous se^ vir des expressions de l'auteur lui-même. L'idée de l'être doit être conçue ainsi , si l'olti veut comprendre commeot elle trouve sa place dans tout jugement. Dans le jugement dit primitif ce prédicat est unique; dans le jugement cmnplexe ce prédicat est suivi d'un ou de plusieurs autres moins généraux (4). Voilà la seule diflTérence. Vestence oo la forme du jugement n'est donc point dans le verbe être, que l'on douerait ainsi d'une activité qu'il n'a pas; elle est tout entière dans Tactivité de Tesprit , qui n'apparaît dans ce cas , comme dans oui et non , que par le fait de Taffirmation qu'elle a produite. C'est surtout dans ce sens que nous croyons avec Tauteur que le jugement suppose nécessairement une notion préexistante. Nous accordons aussi que rabstraction ne saurait produire les idées générales, puisque l'abstraction est définie la distinction des qualités d'un sujet ; mais nous saisirons cette occasion de faire observer que cette opération assez difficile a été heureusement épargnée à l'honune, grûce aux signes du langage qui nous transmettait les idées abstraites avant
(i) Cela est si vrai qae, dans le langage, Vêtr» peat être sapprimé qoaad un antre prédicat que celai-IA est affirmé. Ainsi les latins disent fndittinctement : 7« bomuMputo on tê esse bonum puio» Ainsi , en fraiçato « dit : Je k croit vrai; je crois que cela est vrai, L*al1lrmation d^on altril^ut implique nécessairement Taffirmation d^nne existence.
DE nOSMIKI. S71
que nous ayons fait un pas dans la science. Or, c'était dans le langage qu'il fallait aller chercher une source féconde en renseignemens. C^est ce que Fauteur n'a pas fait. £n vain avons-nous parcouru les pages de son livre , 11 ne nous a rien dit à ce sujet. Il s'est borné à reconnaître que le langage constituait notre liberté , en nous donnant des idées générales abstraites, et en nous épargnant des efforts qui auraient consumé notre existence , si nous avions été privés des bienfaits de ce précieux instrument de nos con* naissances.il est évident que Tauteur, préoccupé de Tindividu et de la généalogie de ses idées, n'a laissé percer cette vérité, applicable à l'espèce , que pour essayer de réparer en un instant une omission qui porte sur toute sa théorie.
Il eut été à désirer que l'auteur donnât une définition juste de l'idée avant de s'engager dans l'examen du problème qu'il avait à résoudre sur l'origine des idées. C'est ce qu'il n'a pas fait. Ce n'a été que lorsque nous sommes arrivé à la fin de son ouvrage que nous avons reconnu que pour lui l'idée est la conception d'une existence possible. Cette conception prend le nom de perception intellectuelle lorsqu'une existence déterminée en est l'objet. Ainsi l'auteur a toujours soin de faire prédominer, ou mieux, de faire régner souverainement la catégorie d'existence, oubliant que l'idée ou la conception d'une existence implique une affirmation de l'esprit qui n'est possible qu'à la condition de connaître les rapports de cette existence. C'est ainsi que l'idée est une affirmation de rapports, et qu'elle se traduit par une proposition dans laquelle l'activité détermine, moyennant une connaissance générale préexistante, et à l'aide d'un verbe, un rapport d'activité , d'action et de passivité ou de but, entre ce qu'on appelle le sujet et le régime.
Quoi qu'il en soit , toute la question se réduit à savoir comment les idées générales viennent à l'homme. C'est la
572 rntonit
pierre d'aehoppemenl contre laquelle les philosophes sont venus se heurter par des routes et des moyens divers. L'auteur fait remarquer que les uns se sont égarés pour nV voir pas donné une explication suflSsante , ce sont les sensualistes ; les autres, pour avoir multiplié sans nécessitéles moyens d'explication ^ ce sont la plupart des idéalistes. L'auteur reproche à ceux-ci d'avoir en quelque sorte déifié l'âme humaine ; à ceux-là , de l'avoir matérialisée et anéantie. Parmi les premiers se trouvent désignés à des titres différens Locke, ConcËUac, Larbmiguiëre , Reid, Stewart , etc. ; parmi les seconds se trouvent nonunés Platon, Aristote, Leibnitz , Kant, Cousin, etc. Si les uns et les autres n'ont pu obtenir la solution qu'ils cherchaient, c'est qu'ils n'ont pas su apercevoir que Dieu avait donné à l'âme une forme naturelle, à Taide de laquelle elle acquiert, au contact de la perception iemitivct toutes les idées doot nous la voyons en possession. Cette forme de notre esprit, cette lumière , cet élément de notre raison , ce levier, celte source de toute connaissance , ce principe de tout raisonnement et de toute certitude , ainsi que M. Rosmini l'appelle indifféremment, c'est Vidée de l'être indéterminé universet. C'est ainsi que l'auteur compte résoudre la question de l'origine de nos connaissances, en réduisant toutes les idées générales , celle de causalité elle-même, à une idée d'existence. Pour lui , comme pour la plupart des philosophes qui ont puisé dans l'ontologie Télément de leur certitude et le but de l'activité humaine, le verbe être semble être le verbe par excellence , comme si à l'aide de ce verbe on pouvait exprimer les rapports d'activité et de passivité, de cause et d'effet, dont la connaissance, donnée par la morale, crée toute science humaine, et détermine pour notre esprit toutes les existences. C'en renouveler l'erreur qui a ouvert au panthéisme ancien ei moderne le domaine de la philosophie.
DE ROSUI5I. 573
Deuxième partie. — Solution de la difficuUé. De ridée générale de l'être, considérée comme source et explication de toute conmàssance.
M. Rosmini s'imagine que l'idée de l'être est la lumière que l'âme a reçue en même temps que l'existence. Il fait de cette idée innée, en quelque sorte, le verbe divin éclairant l'esprit de l'homme, et constituant l'élément fondamental de sa raison. Il ne faut pas oublier qu'il considère toujours l'honune comme un être isolé du milieu social , et pouvant devenir ce qu'il est par lui-même. Adoptant ainsi le principe des sensualistes , dont il se montre en cela le disciple fidèle , il était nécessaire qu'il dotât l'âme humaine d'une forme, ou plutôt d'une idée innée, qui servît à expliquer toutes nos connaissances. Il en résulte que, tout en croyant marcher entre les deux erreurs qu'il avait signalées, il accepte le joug de Tune et de l'autre.
Les idées générales , dit l'auteur, ne naissent pas des sens ; cela est reconnu, si par sens on exclut Touïe, servant à l'audition des signes parlés; ou la vue, servant à la vision des signes figurés. Elles ne sont pas non plus, comme le veut Kant , des formes absolues de notre esprit , car l'âme se trouverait ainsi divinisée. Or, M. Rosmini réclame une place pour l'idée de l'être , sur laquelle l'esprit opère activement de manière à produire toutes nos connaissances. Évidemment il ne diffère pas de Kant quant au principe ; car une idée créée par l'esprit , ou fécondée par l'esprit , n'implique aucune différence essentielle.
Quoi qu'il en soit , l'idée de l'être étant l'idée la plus générale, l'idée universelle, celle qui renferme la notion de la seule qualité qui soit commune à tous les corps , cette idée est pour l'auteur l'idée par excellence, l'idée fondamentale. Elle est la clef à l'aide de laquelle l'esprit humain pénètre dans la profondeur de la connaissance.
$7 II THÉomn
M. Rosmini affirme : 1* que l'idée UDÎverselle de Fètre existe dans tous les hommes ; S* que celte idée est nécessaire à Tbomme pour penser; 3* qu*elle est innée; 4* que cette idée est l'élément primitif et indispensable de toute connaissance.
Nous n'avons aucune preuve de la première pitqiositiot, si nous faisons abstraction du milieu social dans lequel l'homme puise les notions générales à l'aide du langage.
Quant à la seconde proposition , nous ne la contestoBS pas , mais par elle-même elle ne prouve rien en faveor de la théorie de l'auteur. L'idée de l'être est impliquée dans l'idée d'activité , qui détermine nécessairement l'idée de l'être sujet et de l'être régime. En effet , le verbe , qui est le signe de l'activité affirmant ua rapport, qui manifeste la forme réelle de l'esprit humain, ne constitue-t-il pas le radical de la proposition? Or, le verbe , expression si fidèle de Topération première de l'esprit , implique prédsément le sujet ou l'être actif, et le régime ou Têtre passif, c'est-à dire le but, entre lesquels il affirme un rapport. Le verbe aimer ne renferme-t-il pasTidée du sujet aimant, celle de Tobjet aimé? N'implique-t-il pas le substantif amour, donnant Tidée du rapport exprimé entre le sujtl aimant et Tobjet aimé? N'implique-t-il pas Tidée d^ amabilité, en permettant d'abstraire et de considérer indépendamment du sujet les qualités du sujet aimé, etc.? Nous contestons donc que Tidée de l'être soit rélément primitif de la pensée , quoique nous ne contestions pas que cette idée, étant impliquée dans celle d'activité, et se trouvant forcément exprimée dans tout jugement , ainsi que nous l'avons dit , ne concoure nécessairement à toute opération de Tesprit. Le prédicat d'existence est un élément indispensable de la pensée , mais il ne la produit pas.
Passons à Texamen de la troisième proposition : l'tdef de l'être est innée. Nous venons de voir que l'idée de l'être
DR nOSMTM 575
fBSt impliquée dans une affirmation qui n'est possible qu'en vertu d'une notion préexistante. U s'agirait donc de savoir si la force qui sert à produire cet acte est elle-même inliée , avant de s'enquérir si l'idée qu'elle affirme est ou non un don naturel , comme l'appelle l'auteur. Or, la force qui produit l'affirmation est précisément l'esprit lui-même. Il y aurait absurdité à dire que Tesprit est inné , puisqu'il est le principe sans lequel Thomme ne serait pas ; mais l*esprit pour affirmer, c'est-à-dire pour manifester la forme d'activité qui le caractérise , a besoin de deux élémens préexistans au dehors de lui ; il a besoin 1^ d'une notion des rapports qui existent entre lui et les êtres, 2" des signes qui expriment ces rapports et qui désignent ces êtres; il a besoin, en un mot, que le signe de l'activité lui soit donné. Nous avons démontré que ce signe n'est autre chose que le verbe; d'un autre côté, M. Rosmini a reconnu lui-même que les idées abstraites étaient celles sur la production desquelles le langage exerce la plus grande influence. Or, que M. Rosmini nous dise si Tidée de l'être en général est autre chose qu'une idée abstraite selon la plus rigoureuse définition de ce mot? N'est-elle pas, d'après les expressions de l'auteur lui-même, l'idée de la qualité commune à toute chose ? L'idée de l'être étant d'ailleurs impliquée dans celle d'activité , comme l'existence est impliquée dans l'action , et la première n'impliquant point la seconde , il en résulte que la forme première de l'esprit , celle qui en constitue l'essence, se trouve dans l'activité qui affirme , et non dans l'être qui est affirmé; il en résulte encore que l'élément de cette activité n'est point une idée d'existence , mais une notion de rapports sans laquelle l'existence objective serait une identité , une confusion , un véritable panthéisme ; il en résulte que cette notion de rapports n'est point innée ni créée spontanéçient par l'esprit ; car créer cette notion , ce serait créer
ces rapports em-ntees , et IImmbok serait EHe« : i a rësoUe par ccmséqoeDt qo'^e est BB don de la sodété^qi Ta reçae de Diea ImBéiBe » soos le non de Fcràe ifiin, et qai la transmet par la parole.
Jean lorsqoll parie du Verbe di qui édaire tout boomie vemmi aa monde. C'est ea adaeltant ceue doctrine que l'on se prosterne denot bRéfd»tion , et que Ton recomait dans rÉfiise catboiiqne h foattkm sainte de consenrer intact le précieiix dépôt de Fcaseignenient de JésosChristy et de le conmnniqKr mi liommes. — Abordons la quatrième proposition*
L'idée générale de têtre e$t tanghte de moê idée$ et de nos ecmuttêsanees. Voici en peu de mots le résumé de Targomentation de l'antair : i L'homme est doué d*me ine et d'an corps; diacon de ces deux élémens constimifi de son être apporte son tribnt à roenvre de la cognitioi. Le corps, sous forme de sensation, de sentimeot de l'existence et de sentiment intérieur ( conscience psychologique), donne à 1 âme la perception purement lewiiiive, c'est-à-dire Tétre qui ne perçoit que les qualités, les modes ou les accidens des êtres. L'ame de son côté, étant en possession d'une idée première et géoërak, celle de l'être, applique le prédicat de rexisienceàla perception sensitive. C'est ainsi que se produit louie perception intellectuelle. La perception sensitive seule ne saurait donner la notion de l'être indéterminé; celle<i seule ne saurait donner la notion d'un être détermiDé. L'une et l'autre réunies et combinées constituent la connaissance ; mais l'idée de l'être , qui distingue l'âme humaine de l'âme des animaux, a sur la perception sensi tive une prédominance énorme , car c'est elle qui fournit l'élément essentiel de l'idée de l'infini , et qui donn^ ainsi à l'âme humaine une carrière dans laquelle die
DB BOSMIIVI. 577
« n'aura sa pleine satisfaction qu'après cette vie (i). > Nous venons de résumer un énorme volume en quelques lignes. Nous pensons que ce que nous avons dit aupara- Tant , et ce que nous avons encore à dire , servi, a de commentaire à ce résumé , et que l'on connaîtra aisément l'erreur fondamentale de toute cette théorie. Il suffira pour cela de répéter ce que nous avons déjà dit plusieurs fois ; il nous suffira de signaler cette préoccupation étrange, qui fait du savoir humain une question de notion d'existence , tandis qu'il consiste tout entier dans une connaissance de rapports. La science , sur la terre et pour l'homme , n'est possible qu'à cette condition. Voici le procédé à l'aide duquel les connaissances sont acquises à Thomme. Un rapport général est affirmé entre l'activité humaine et le monde, entre cette activité et les hommes, entre cette activité et Dieu. Ce rapport est créé par Dieu , révélé par Dieu , exprimé par Dieu. La notion de ce rapport général , dans lequel l'activité humaine trouve sa loi , son mobile, sa lumière, est ce qui constitue la morale. L'homme étant gratifié du don de cette notion générale , et des signes qui l'expriment, en déduit des rapports moins généraux applicables à des espèces , et c'est cette déduction qi^ constitue les sciences dites spéciales. Le but de ces sciences est la prévoyance. A quoi sert , pour cette prévoyance , la notion des existences? implique-t-elle autre chose qu'une condition d'identité universelle sans sucèessîvité ? Or, la succession est précisément l'objectif de la science. C'est ainsi queTidée, quelle qu'elle soit, a été définie dans ce livre un acte d'affirmation en vertu d'une connaissance préexistante. C'est ainsi que cette connaissance préexistante , au lieu d'être une idée d'existence indéterminée ou
(l) M. Roimini ne fait que reprodoire tous d'aotrei forniei la doctrine d^Ariitote eipoaée dam le t*" Tolame , p. 205.
in
^seulemeot possible » est; néoesMiremmt une CMUiiiiMiMe positive et déterminée d'un rapport {dus général que cM qui est conçu dans l'idée (1 ).
Il est des idées qui constituent le eardetère propre de ridée ^e Tétre » ou plutdt se confondent avec die* M.Boir mini énumère les idées d'unité , de n<ftnlM*e , de perfectibilité , d'universalité , de néceâûté, dlmmulahilité et d'ebjkilu, comme des idées renfermées dans Tâtre idéal. CaM, nous ne comprenons pas commet » pour un pUknopbe catholique, la. forme de l'esprit puisse revêtir tous ces caractères, ce qui ferait supposer que cette forme eit ta divinité , et que cette divinité est lé tout tdendqMe. Nom démontrerons, au reste, en terminant cette notice, qee telle est la conclusion logique de la théorie dé M. Bosaiii.
Quant aux principes purs de(^ la raison , c'est-i-dire Id principes d'identité , de contradicticm , de subataneeetde causalité, H. Rosmini les réduit tdus à Tidéé de Tècre, élément unique et fondamental de l'activité de l'esprit.
Voici pour les deux premiers les preuves qu'il donne: il saisit les exemples de ces principes donnés par les piiilosophes : ce qui est est; ce qui est ne saurait ne pas être, H il en conclut, comme l'ont fait , au reste , les aristotélicieiu^ et les platoniciens, que ces deux principes sont Tappliution de Tidée universelle de Vêtre, tandis qu'ils sont le produit d*une activité qui , en vertu d'une notion de rapports déjà acquise, applique à un sujet le prédicat de l'existeoce. prédicat qui peut être attaqué dans une foule de jugeinens.
Le principe de substance n'est autre chose, pour M. fî(xr mini, que l'application de l'idée de Tétreà un sujet doot on a séparé par l'abstraction les attributs difTérens de l'attribut universel qui le déterminent. Ce philosophe nesV
(ij Voyez dans U logique , partie critique , toI. f , p. i88-Slt, Il réli' tatioD anticipée de tonte cette théorie.
DB Bosmis'i. 579
perçoit pas que l'être , dans un sujet dépouillé de ses attributs, se perd dans ridentlté universelle, et qu'il ne saurait plus être considéré conune une substance. £n vérité, il faut être bien aveugle pour ne pas voir que c'est le néant qu'il met à la place du sujet ; négligeant la considération de l'activité spirituelle qui affirme un être , il s'efforce en vain de voir une substance là où les rapports cessent d'être exprimés.
L'idée de causalité n'est autre chose pour M. Rosmini que l'idée de l'être appliquée au sujet dont le mode est l'action. Le panthéisme ne saurait être exprimé plus explicitement. En effet , l'action étant un rapport entre une activité et un but, la regarder comme un mode de l'être indéterminé, c*est proclamer une identité complète entre rétre actif et l'être passif, entre le principe et le but , entre le créateur et la créature.
Les idées de temps, d'espace, de mouvement , sont expliquées avec la même méthode; ce sont des perceptions intellectuelles dont les faits de conscience , la faculté locomotrice, par exemple, constituent les élémens sensitifs.
Les idées de vrai , de beau et de bon , ne sont autre chose que l'idée de l'être qui , comme nous allons le voir, devient pour l'auteur le critérium universel.
Nous ne pouvons poursuivre l'analyse de cette théorie dans l'explication qu'elle nous donne de l'origine des idées de corps , de substance spirituelle , de substance corporelle, etc.
Abordons la troisième partie.