‹ Essai d'un traité complet de philosophieChapitre 5 sur 51 · II · texte numérisé non relu

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5& tOGlQinS. PARTIS DOGMATIQUI.

donne la loi , comme celui cjui la reçoit » est an» j térieur à cette loi ; savoir encore : que Yèlvc est . antérieur à l'acte qu'il produit, eic. De là on a y conclu que l'ontologie est antérieure à la pra* ,» tique ; mais cette conclusion elle-même est de ,j Tordre ontologique; on peut même la consîdé- p, rer comme purement hypothétique , car pour* . quoi l'acte et l'être ne seraient-ils pas simulta- ^ nés? N'est-il pas certain même qu'il y a des êtres, . conune la matière , par exemple , dont on ne conçoit l'existence que simultanément avec la loi qui en règle l'action , etc. ? Au reste , il ne , s'agit pas de décider ici un tel problème. Dans le J but que nous poursuivons , il n'est pas question "] de reconnaître si l'acte est postérieur à l'être ou ^ simultané avec l'être ; nous avons seulement à rechercher quel est le critérium des actes. Rentrons donc dans l'examen de ce que les théologiens paraissent accepter à ce sujet en i>hilosophie.

L'un des théologiens catholiques les plus suivis t déclare que l'évidence est le principe de certitude de la foi et des sciences , scicniiarum et fidei principium ceriiludinis est evideniia ; il •considère la certitude de la foi (*ommc supérieure à toute autre, parce qu'elle émane delà r^ vélation, tandis que la science ne vient que d'une évidence humaine (1). Le même écrivain dit

(I ) Tourncly. Prsclecliones thcologico;, 1746, t. r%p.â5.

VO CBltERIUH UMVE^SEL. 5 S

ailleurs que la théologie est plus certaine que toute autre science parce qu'elle est fondée en partie sur la foi , «n partie sui* les élémens qui font la force des autres sciences. Enfin il ajoute que les conclusions théologiques convenablement déduites » peuvent être considérées , non pas sans doute conune révélées immédiatement , mais seulemeut comme médiatement et virtuelleaient révélées ; conclusionem theologicam non passe esse immédiate revelatam, sed médiate àmtaxai et virtualiter (1). 11 ne peut rester de doute sur le sens de ce passage ; il prouve , ^'aux yeux de Técrivain dont il s'agit , la certitude émane de la science , soit du dogme révélé et expliqué, soit de la connaissance qui €st l'œuvre des hommes eux-mêmes. Il admet donc qull existe dans fhomme un moyen de certitude qui tient à sa nature , ou , en d'autres termes» à sa manière d'être ontologique. Il est un passage de saint Thomas d'Âquin qui confinnc complètement cette manière de voir d'où résulte la supériorité accordée au dogme par plusieurs théologiens. Saint Thomas examine si dans l'état d'innocence les enfans fussent nés parfaits en la sdence? Et il répond que comme il est naturel à l'homme d'acquérir la science par les sens , il fût en conséquence arrivé que

(i) TottrnMy. Praîkct. lheo!og., 1. 1", p. 25.

56 LOGIQUK. PARTIR DOGMATIQUR.

ces cnfans fussent sans doute ucs imparfaits, quant à la science , mais qu'ils l'auraient acquise par la suite des temps; car, ajou(e-t-il, la science révélée à Adam doit élre considérée comme un accident (1). Ainsi, il y a dans l'homme un moyen de certitude (pie Tontologie doit se charger de trouver. Ainsi , on i>eut as- " surer que , de l'avis le plus général des théolo- [ giens catholiques , le dogme , la science , ou » en d'autres termes , Tontologic , sont l'argument ' premier de l'art logique, et prouvent toutes : choses.

Nous n'argumenterons pas de ce cpie l'un '' des théologiens les plus suivis donne l'évidence comme princii>e de la certitude humaii>e, en faisant remarquer que c'c^t répondre à une dif* ficuHé par une véritable pétition de principe. ' car il à'agit précisément de SJivoir quelle est l'origine de l'évidence ; or, assurer cpie celle-ci est le principe de la certitude , c'est comme si l'oa avançait que l'évidence est l'origine de l'évidence. Cette pétition de principe est si manifeste que nous avons peine à croire que le mot qui y donne lieu ait été employé dans l'unique but do présenter une définition de la certitude humaine ; peut-être a-t-il été destiné à di'signer Tarte de l'esprit, lorsqu'il donne son assentiment, {lour

(I ) S.Thom» Aqiiînalis summa. Prima part. Quaest. C. I.

, DU CRITERICU VHITERSEL. &7

la première fois , à ce qui va devenir son crite^ mm; mais nous ignorons et nous ignorerons toujours , au moins dans celte vie , en quoi couaste essentiellement ce premier acte , et comment il a lieu ; c'est un mystère qu'il faut , il nous sembfe , laisser tel ; le mot d'évidence ne BOUS le représente nullement, La question n'est pas là d'ailleurs. 11 s'agit , en effet , ici de quelque chose d'essentiellement pratique , de quelque chose qui est toujours actuel , qui regarde des intelligences formées, et dont chacun doit se rendre parfaitement compte. Saint Paul a dit que la foi venait de l'audition, fidesex auditu. La question est ainsi placée sur son véritable terrain : l'apôtre suppose le maître et le disciple , la volonté qui rend attentif, et la parole comme intermédiaire entre eux. Cet axiome nous semble indiquer où est la véritable déflnilion de la certitude, et où il faut aller la chercher, c'est-adire dans quelque chose qui est entre les hommes , dans quelque chose qui touche leurs actes, et qui les juge. L'évidence n'est pas davantage b principe de la certitude humaine dans les scien-* ces que dans la foi ; car combien n'y a-t-il pas de faits qui ont passé pour évidens parmi les hommes ou même aux yeux d'un seul homme , et qui plus tard ont cessé de l'être. D'ailleurs ce qui est évident aux yeux de quelqu'un peut ne Vètre pas aux yeux d'un autre , et par consé-^

38 iOGIQL'E. rA&TlK DOGSI.iTIQVB. *^

quenl peul être contesté. Or, dans une doclrioe ^ qui n'adi/iettrait que Tévidence pour moyen d» it certitude; on serait complètement arrêté toute» j> les fois que révidence elle-même serait mise en a doute. Quittons donc la discussion sur ce mot. >>£ Le 1 éologien que nous avons cité , de ce que fe& la cei ûtude de la science dont il traite t découle i(< de la foi ou de la révélation , en induit que les i; concltisions théologiques légitimement déduites b des principes immédiatement révélés peuvent ^ être considérés comme médiatement révélés» • Voila une déduction qui pourra pamitre excès- ; sive à beaucoup de monde ; mais elle est très propre à donner la valeur réelle de toute cerli* tude de Tordre scientifique. Celle-ci se réduit en définitive tout entière k une question de méthode. Que^ ) sont en efiet les moyens reçus dans Té^ col« pour produire une conclusion? le syllogisme. Fin action , l'analyse et la synthèse ! Ainsi , en définitive ce sont ces moyens qui sont loin d'être infaillibles , qui sont tous sujets à des erreurs de diverses espèces, qui constituent la certitude enseignée. Ces opérations sont complètement diflérentes de celles que suppose et qu'exige la l)OSsession d'un critérium véritable. La condition essentielle d'existence de celui-ci en effet est d'être constilué par une connaissance tellement défuiic et en mcnie tenq^s tellement universelle qu'elle puisse à tout instant être invoquée ifont

WÊ CBITERIVH UniVEMEL. 59

juger ei mesurer en quelque sorle par coulact ou par une simple comparaison chaciw des pas que nous faisons, quel que soit le Iravaiiou Tœu- Tre que nous ayons entrepris. Or , il n'en est point ainsi lorsque la certitude est placée dans des prémisses de l'ordre scientiGque £>i);pntolo- ^ue.Nous concédons que dans les m^^eiîh^s elle soit la pins grande possible ; mais, certainement, 00 nous accordera qu'elle diminue au fur et à mesure que Ton multiplie les conclusions , lU que l'on s'éloigne du point de départ. 11 y a en effet là mille occasions d'erreur , les unes dépendantes de l'inhabileté de celui qui opère ^ les autres de l'imperfection des moyens qu'il emploie , imperfection sur laquelle nous avons suffisamment in* sisté dans notre première partie.

Admettons euQu que ces dernières me tk ides soient aussi parfaites et aussi sûres que la ^najeure elle-même dont nous concédions tqjt à rheore la certitude , nous trouverons encore beaucoup d'autres causes d'erreur : s'il s'agit d'un syllogisme on peut employer des moyennes lort suspectes et tirées de (oute autre part que d'un dogme consacré ; s'il s'agit d^induction on peut employer comme termes du raisonnement des moyens dont la valeur est fort douteuse , etc. 11 û'est personne , cerlainement , qui puisse dire que cela ne soit pas arrivé. Aussi il n'est pas impossible de citer des conclusions qui parai-

fiO l€k;ioue. partie DOGMA'IU^LF.. {

Iraicnl déduites très légilimement selon la lo- ^^ gique, et qui cependant , en fait, seraient recoD« ,j nues fausses. ^

Tel est l'inconvénient d'une certitude de Tor^ ^ dre scientifique , c'est qu'il n'y a qu'elle-même ^ do vraie. Les prémisse > sont incontestables, . parce que ces prémisses sont la certitude elle- , même. Mais si l'on veut avec elles juger de quelque proposition spéciale , il se trouve qu'elles ne I>euvent l'atteindre immédiatement. 11 existe entre elles et cette proposition une lacune quelquefois immense qu'il faut combler par des raisonnemens. Lh l'évidence disparait ; là se trouve la source des contestations et des erreurs. I^ certitude n'existe plus , ou au moins, on ne trouve plus que celle de l'intelligence humaine elle- Hic^'me.

Terminons par un dernier argument. Supposons qu'il s'agisse de vérifier le raisonnement par lecpicl , d'une prémisse certaine , on a déduit une conclusion ; quel moyen a-t-on i)our 0[>érer ce travail? on n'en possède aucun. Ainsi , on n'aura jamais soit qu'une opinion individuelle , soit qu'une opinion dont il sera permis de douter. 11 est vrai <|ue si la conclusion obtenue est de nalure a engendrer une pratique , on aura alors un moyen de vérification; ce sera la pratique elleini*me qui nous apprendra si cette conclusion est bonne ou mauvaise. Dans le premier cas , elle

DU CRITERIUM U2I1YERSEL. €1

nous donnera ce que nous attendions ; dans le second , elle produira tout le contraire. Alors la vérification sera acquise ; mais en même temps , il sera prouvé qu'il existe une autre certitude que la certitude ontologique, une certitude qui constitue un critérium bien autrement assuré et d'an usage bien plus facile. On nous objectera , peut-être , que la vérification dans ce cas ne doit être considérée que comme une méthode de plus à ajouter aux autres métbodes , une évidence de plus à ajouter aux autres moyens d'évidence. Mais , il est à observer , que , malheureusement» toutes les questions ne tendent pas a une pratique immédiate , et que , par suite , elles peuvent être indéfiniment mal résolues , précisément faute de ce critérium dont la présence se manifeste au contact de la pratique. Ensuite , dans tous les cas qui se jugent par un accident matériel , quelle autre connaissance avons-nous sur le bon et le mauvais dans un résultat ; quelle autre connaissance que celle émanant de la loi de la pratique ?

Nous croyons que la cause de la méprise que Dous cherchons a faire apercevoir sur l'origine et le caractère du critérium , réside dans une opinion acceptée par un grand nombre de théologiens sur l'espèce de capacité départie à l'homme. Us pensent, ainsi que l'attestent suflTisamment les paroles que nous avons citées de S. Thomas ,

ils i)cnseiU qu'il pourrait» par ses propres fcNrccSt ' arriver à la science. Le moment n'est pas venu : I)our nous de combattre directement cette doc- j trine; il suflirat en ce lieu, de montrer dans ; quel rapiK)rt elle se trouve avec lu philosopliie s hellénique.

Les Grecs avaient perdu complètement la tradition de la révélation; et, loi'Siju'ils vou- ; laient expliquer le monde, Tétat politique, la ; science , etc., ils étaient obligés de i*ecourir à la seule force dont la présence leur fût évidente, i:'est-à-dire à celle de riionune lui-même. Ainsi Platon supposait que riiomme avait en lui une émanation de la raison divine, et que ses elForts lH)ur la manifester avaient produit l'état de |ktfeclion sociale dont il jouissait. Ainsi Arislote attribuait à l'ame raisonnable , une énergie en vertu de la(]uclle elle si'parait les généralités des détails et acipiérait la connaiss;uice des princil>es. Quant aux ditrérences entre les honnnes , Platon les exi)liquait en dis;uit que tous ne ik>ssellaient pas celle lumière de la raison divines que Dieu avait départie seulement à <)uelqucs uns; Arislote prétendait que les liunums n'avaient pas tous la mrnie nature originelle . rjjy^é.ixy oûciv. Ces deux systèmes, connue on le voit , sont concordans quant au i>rincipe grn/*rai , à savoir , en ce que riionnne «st naturellement doué du uiîtven dv s'élever à la scicnc e , ii

VC CBITEftlUM UfflVEASBL. 05

lluldligeQce sociale, etc. , en un mot d^un moyen deceriitude. Cette théorie ontologique et complétaient hypothétique s'introduisit en môme temps que la logique grecque , dans les écoles chrétiennes , et elle n*a pas encore cessé de les troubler par une contradiction conslante. Elle constitue , pour ainsi dire, une pjurtie de la science en état de révolte contre Tautre. En effet, ou la certitude est humaine, ou elle a été révélée. Si elle a été révélée , à quoi sert une certitude humaine ; si celle-ci existe, à quoi sert l'autre? Sont-elles pour concorder ou pour se combattre ? Si elles sont destinées a concorder , à quoi sert et comment peut-on affirmer qu'il y en ait deux; comment a-t-on pu lereconnailre? Si, aucon* traire , elles sont destinées a se combattre ; alors il n'y a pas de certitude ; il n'y a pas de vérité , etc. ! Voilà , certainement , une suite de contra^ dictions suffisantes pour justiûer le rejet du sys-^ tème grec. Cependant , l'une et l'autre sont encore admises. Bien plus, on a fait , comme nous> Favons vu , des hypothèses sur ce qui serait ré- I suite do cette force scientifique de l'homme dans 1 l'ctat d'imiocence. Ces hypothèses ont été trans^ formées en utopies sur l'état naturel de l'homme ; les rationalistes les ont poursuivies jusqu'au bout ; ils ont explique comment nos premiers, guides avaient été nos besoins ; puis comment le& hommes étaient arrivc's de là à la connaissance

de leurs relations avec le inonde extérieur ; pu& ^^ à sentir le besoin de s^unir en société pour se '^ protéger les uns les autres ; et enfin à convenir ^ d'une loi qui réglerait leurs rapports. Ainsi , a- *? t-oii dit , la morale a succédé à la science. Aprèr ^ avoir fait ce travail , les rationalistes se sont de- ^ mandé a quoi servait la révélation , et ils l'ont ^ enfin niée. Ainsi , la voie a été ouverte aux m* tionalistes par la prédominance accordée à la doctrine grecque en la matière dont nous nous occupons » ainsi qu'elle l'avait été déjà par la théorie sur l'idée. Il nous semble qu'une telle conséquence est de nature à ouvrir les yeux it tout le monde. Que si quelqu'un doute de ce que nous disons, qu'il veuille étudier la filiation des idées ; il reconnaîtra que , soit matérialistes soit éclectiques , les modernes rationalistes n'ont fait que perfectionner ce qu'on leur a donné» ce qu'ils ont reçu.

Nous n'avons pas besoin de rechercher pourquoi la pliilosophie a reçu , de préférence à tout autre , le point de vue que nous venons de critiquer dans (|uclques théologiens. Par là , on etlet. oUe rolrouvaiten quelque sorte sa tradition et elle n'était pas obligée de renier les plus beaux livres qu'elle i)en$e avoir produits. Nous ne doutons pas rependant que s'il ne se fût trouvé aucun théolop;ien pour ouvrir en quoique sorte les barrières ii rinvai^ion grecque , la philosophie n'eût clé cou-

4IU CAITERICM LSIVEBSEL. 65

sidérablement modiGée. II s'en faut au reste que tous les théologiens soient de Tavis de Touruely.

Nous lisons dans les prolégomènes de la théologie de Bailly , livre très suivi , et , nous a-t^on assuré , particulièrement en usage en Italie , que la certitude en théologie est de la même espèce qae celle de toute autre science. En faisant cette affirmation , l'auteur a soin de faire obsei*ver qa'il ne s'agit point ici de la certitude de l'objet , c'€Sl4-dire de la théologie elle-même ; ni de la certitude du sujet y qui est la ferme adhésion de Tesprit à quelque vérité ; mais seulement de la certitude du motif, par quoi on doit entendre la force et les considérations qui portent Tintelligence à donner un assentiment. Dans ce traité , il est dit encore qu'il n'y a point deux vérités opposées , l'une naturelle , l'autre surnaturelle , et OD s'appuie en cela sur une décision du concile deLatran, etc. (1).

Nous ne nous occuperons pas davantage de ce que les théologiens ont énoncé dans la question que nous traitons ; mais , avant de terminer , remarquons qu'ils n'ont parlé de ces choses que d'une manière accessoire et en quelque sorte sous forme d'introduction. Ils savaient très bien que 'ce problème n'était pas relatif à la

{\) Tbeologia dog^atica et moralis ad usum scminarîorum, Ludovico Bailly. Lyon, 1829, l. V% prolégomènes.

66 U)(;iQlJK. PARTIE DOGMATIQUE.

science pour laquelle ils écrivaient, mais à là ' philosophie dont ils supposaient que leurs lec- * teurs s'étaient instruits avant d'aborder la spé- '\ cialité dont ils traitaient eux-mêmes. Aussi n*eœ* ^ sions-nous pas fait mention de ces prolégo* mènes théologiques, si nous n'avions cru que les opinions émises avaient pu exercer quelque influence en philosophie par l'autorité seule de la science sous le nom de laquelle elles se trouvaient inscrites accidentellenient; si nous n'avions •craint , enfin , que des interprètes maladroits n'en fissent une objection contre nous-méme et ne s'opposassent ainsi au bien , môme en croyant le faire.

Parmi les écrivains catholiques , mais parement philosophes, M. de Bonald nous parait celui qui s'est rapproché le plus de la vérité. 11 I)ense que le critcrium de la certitude réside dans le langage.

€ Cette base , dit-il , cette vérité primitive , ce point fixe , ce princii>e , en un mot , ne peut être qu'un fait qu'il faut admettre comme certain pour pouvoir aller en avant avec sûreté et sécurité dans la route de la vérité. H s'agirait donc de trouver un fait , un fait sensible et extérieur , un fait absolument primitif et à priori , pour parler avec l'école , absolument général , absolument évident, absolument perpétuel dans ses effets; un fait commun et même usuel , qui pût servir

utr cmTEHiufl uriveusel. 67

Je base à nos connaissances» de principe ù nos raisonnemens , de point fixe de départ » de critC" mm enfin de la vérité. Ce fait existe pour lea sciences physiques, spéculative ou pratiques. Ainsi les unes partent du fait extérieur y primitif • gâiéral, évident , usuel , que la ligne droite est la plus courte entre deux points donnés, du mouvement en ligne droite , ou de la tendance iles fluides à s'équilibrer , etc. Les autres, comme la zoologie , la botanique , la minéralogie ont IXNir fait primitif les corps mêmes soumis à leui*s observations , plantes , métaux , animaux , dont les propriétés sont l'objet de leurs recherches ; et c'est uniquement à l'avantage qu'ont toutes ces sciences de commencer par quelque chose d'évident , d'extérieur et d'universellement con- Tenu, qu'elles doivent la certitude de leurs démonstrations, l'autorité de leur enseignement «t les progrès de leurs découvertes (1).

« Ce fait , pour les sciences morales , doit être aon seulement extérieur et par conséquent sensible , mais encore il doit être moral ou pris dans l'ordre des dioses morales , puisqu'il doit servir

(1) H. de Bonald a été ici trompé par le charlatanisme des sciences. Elles spéculent sans doute sur des faits; mais les spéculations sont loin d*étre certaines; on y a grand besoin d'un critérium de la vérité. Leibnitz disait qu*il fallait on critérium même en géométrie, et j^ n*en connaissait pas.

68 LOGIQUr.. I»A&TIE D0GV4TIQUe.

de base a la science des êtres moraux et de leurs ,

rapports a la science de Dieu , de rhomme et de la société. Ce fait ne peut se trouver dans : rhomme intérieur, je veux dire dans l'individualité morale ou physique de l'homme ; il faut donc le chercher dans l'homme extérieur ou social , c*est-à-dire dans la société. Ce fait me parait être le don primitif et nécessaire du langage fait au genre humain.

c Examinons-en tous les caractères pour pouvoir en indiquer toutes les conséquences. Ce fait est pris dans l'homme social ou la société , puisque la parole n'a été donnée a l'homme que [X)ur la société et qu'elle n'est nécessaire qu'à l'homme vivant en société. Ce fait est à hi fois moral et physique , intérieur et extérieur , puis({ue la parole est l'expression de l'homme moral et de ce qu'il y a de plus intérieur dans l'homme, et qu'elle résulte des organes de l'homme extérieur et physique. Ce fait est absolument primitif et à priori, puistju'on ne saurait remonter plus haut et qu'il a ronmiencé avec Thomme et avec la société. Ce fait est absolument général et perpétuel , puisqu'on le retrouve partout où il y a deux créatures humaines, et qu'il ne peut finir qu'avec le genre humain. Ce fait est absolument commun et luêuie usuel , puisqu'absolument tous les hommes libres de corps et d'esprit en offrent encore la prouve, les [»lus ignoraiis des hommes comme

DU CRfTERIUM UMYERSEL. 69

les plus habiles et les peuples les. plus abrutis oomme les plus civilisés (1). »

Od trouvera peut-être ce passage déplacé en ce lieu ; od trouvera au moins singulier que nous ayons mis cette doctrine au nombre de celles qui sont de l'ordre ontologique. Nous Tavons fait parce qu'il nous a semblé en définitive que la rech^che indiquée par M. de Bonald conclurait k un principe de cet ordre. En effet , le langage a été considéré depuis long-temps comme une expression de la logique humaine, ainsi que mus l'avons vu dans le volume précédent ; mais nous ne concevons pas qu'il puisse être converti en un critérium de cette logique , si l'on n'en déduit pas quelque formule de la vérité représentative d'une entité quelconque. Quoi qu'il en soit, nous voyons que M. de Bonald a été bien près du point où nous sommes parvenu nousmême ; un pas de plus , et il nous eût débarrassé du soin dont nous sommes occupé en ce moment. En effet, il nous semble qu'étant arrivé h reconnaître ce fait primitif du langage comme le lieu où devait s'opérer la recherche du critérium, il était plus simple de se proposer de trouver le critérium dans les vérités même que formulait le langage , que dans un secret en touchant la nature intime. C'était aussi

(I) De Bonald. Recherches philosophiques. II. ^

70 LOniQUS. PARTIE DOGMATIQUE.

la chose la plus sûre ; car une théorie du langage sera toujours une hypothèse et par suite réda* mera une vériflcation ; tandis que ce qui est formulé par le langage , n'offre de doute pour personne.

Nous allons maintenant dire un mot de ce que les rationalistes modernes enseignent quant au fondement de la certitude. On reconnaîtra sans peine que toutes ces certitudes émanent d'une théorie ontologitjue sur l'homme.

Nous ne nous arrêterons pas a combattre l'o* pinion matérialiste. Pour que l'observation et l'expérience fussent reçues pour critérium^ il faudrait admettre la certitude de la sensation. Pour que la sensation fût acceptée comme criU' rium , il faudrait qu'il fût prouvé que les sens ne nous trompent jamais ; et il est certain pour tout le monde qu'ils nous trom{)ent souvent. 11 faudrait que ce genre d'évidence fût applicable à toute espèce de questions; or, le plus grand nombre y échappe. 11 faudrait qu'il fût démontré que les sens suQisent pour juger une question quelconque; or, le contraire est assuré; nous savons tous par l'expérience même , que jamais la sensation n'est acceptée qu'après avoir été jugée par un raisonnement. Nous n'admettoas pas même , comme Lyon , que la sensaliou puisse à elle seule prouver l'existence des corps. La théorie de la raison , telle qu'elle a été for-

DU CRITERIUM UMTERSBL. 71

mulée par kant en Allemagne , et par M. Cousin en France » mérite un examen plus étendu. Ce« pendant , comme nous devons nous occuper ail* lefifs de Tune et de l'autre , nous nous borneroDs strictement à ce qui est indispensable en ce lieu.

Selon Kant , la certitude émane de la raison pure et de ses lois. Il appelle du nom de raison la acuité qui renferme le principe des connaissances à priori (1). Ces connaissances sont les notions pures de Tentendement , préexistantes à tontes connaissances empiriques ou acquises par la sensation. 11 les nomme aussi subjectives pour désigner qu'eUes sont comme une des conditions essentielles du sujet qui pense. Telles sont les idées d^onité» de pluralité, de temps et d'espace, de cause et d'effet , etc. Mais Kant déduit la connaissance de ces idées d'une analyse de Tentende- : f ment lui-même, qu'il appelle analytique transcen- . I dentale. Ainsi, voici encore la certitude ressortant j (le la science, et bien plus, d'une œuvre d'investigation humaine, et qui ne mériterait en conGance et n'acquerrait en solidité que ce que peuvent donner l'intelligence d'un homme ; objection insurmontable, et dont la puissance mille fois prouvée , l'est encore par ce qui est arrivé a l'auteur

U) Voyez, à la fin de ce volume, la Notice sur le système

72 UIGIQUI!. FARTIC DOGMATIQUE. rj

du syslèmc lui-même? Panenu au terme de sa j^] démonstration, il a trouvé que riiomme ne'savait, ^g en délinitive , rien de certain sur ce qu'il y a de j plus important pour lui, c'est-à-dire sur la nature ^^ et les relations de son être , sur le monde extérieur ^ et sur Dieu. 11 s'est trouvé dans une impasse où il ; était contraint , soit de reconnaître que son analyse de l'entendement était une œuvre stérile, ne .' prouvant rien que l'inanité de la science et le vide . des prétentions purement humaines, soit d'accep- .^ ter que l'homme était un être absolu, incréé, éter- ^ iiel , c'est-a-dire quelque chose d'absurde et qui lui répugnait , mais qui n'a point repoussé beau- ^ coup de ses compatriotes qui en ont engendré le panthéisme. Aussi, Kant, malgré tout son génie» «iprès avoir eu pour disciple presque toute la jeunesse allemande , compte à peine aujourd'hui des partisans ; et cette transformation s'est opérée en quelques années! Quelle certitude que celle qui déi>end d'un état passager de la science!

Ce système prête à beaucoup d'objections; mais elles sont également applicables à la théorie de M. Cousin.

M. Cousin reconnaît aussi la souveraineté de la raison. 11 la considère aussi comme consli* tuée par un certain nombre de lois ou de notions al)Soluesdont il a dressé les catégories ; tellessont les notions de causalité , de substance , d'espace , de teiui)S , d'unité , de bien , de beau , etc. ; ces

idées sont , dit-il , des faits nécessaires , universels et par conséquent impersonnels. Comme Kant encore , M. Cousin établit que la connaissance de ces faits est le résultat de l'observation psychologique. Ainsi , son système de certitude est renversé par l'objection que nous avons déjà faite , et il aura probablement bientôt le sort de celui à rimitation duquel on Ta écrit.

Oaand même ces théories sur l'origine rationnelle de la certitude échapperaient a l'objection qne nous avons indiquée , et qui n'est que trop réelle, il resterait encore à chercher si elles sont propres à remplir les conditions d'un criterium. Or, elles ne le sont pas , car elles ne pourraient toucher aucune des choses qu'il est souvent nécessaire de vérifier de premier mouvement m quelque sorte ; elles ne pourraient en aucun cas être mises en contact avec les détails , et même quand cela serait possible, chose qui reste à prouver, elles ne pourraient atteindre ces détails que par une suite d'intermédiaires dont la "^1 construction regarde le savoir et l'intelligence de chacun ; et lors même que les principes se -' Ironveraient inniables , en aucun cas les inter- ^n médioires ne le seraient. Cette certitude n'est ^ pas invariable , car la connaissance qui la consti- Ine étant le fruit de l'observation , cette connaissance peut être augmentée , diminuée , ou

lU LOGIQUE. PARTIE DOGMATIQUE. ^

moiliûéc par de nouvelles ou plus précises obser^»' valions. C'est même ce dont M. Cousin se vaille^ à regard de Kant. Enfin ce moyen de certitiMiei ne serait accessible qu'à un très petit nombre*^ de penseurs. Aussi M. Cousin enseigne-t-il qoll:» y a nécessité d'une aristocratie eu politique » et» que cette aristocratie est fondée sur le dévelq[H! pement de l'intelligence. EnGn on peut affirmer:, qu'il est un grand nombre de faits , tous ceax^ des sciences naturelles , comme tous ceux quij appartiennent à la pratique, pour lesquels œs connaissances sont complètement stériles, et avec lesquels elles n'ont même aucun contact po^ sible.

Ces deux doctrines qui , en déCnitive , foui reposer la certitude sur ce qu'elles appellent la subjectivité humaine, c'est-à-dire sur des notions essentielles à l'âme , et dont ils réservent à l'observation de constituer la connaissance, ces deux doctrines ont été considérées comme ua développement de celle de Descartes ; mais ce savant procède tout autrement. Voici son argih ment sur la certitude et la méthode :

c Comme dans notre enfance, dit Desca^ tes (1), nous i>orions de nombreux jugemens

(1) Dcsi!arlc$. Principioruni philusopliia; pai^ prima. De priocîpiîs cogoitiouis liumaosc.

DU CEITEEIUM UNIVERSEL. 75

sur les choses , avant d'avoir l'usage complet de notre raison , et que nous recueillons beaucoup de préjugés qui nous détournent de la connaissance de la vérité ; afin de nous en délivrer, il iaot , au moins une fois dans notre vie , nous étudier à douter de toutes les choses où nous percevons le moindre soupçon d'incertitude. Bîea plus * il serait bien de considérer comme fausses toutes les choses dont nous douterions , afin que nous soyons obligés de nous démontrer plus clairement, même ce qui est le plus certain et le plus facile à connaître. Cependant il ne faut point étendre ce doute au delà de la seule contemplation de la vérité. Car, quant à ce qui regarde l'usage de la vie, comme l'occasion d'agir passerait très souvent avant que nous ne pussions nous débarrasser de nos doutes , il arrive ordinairement que uo!:s sommes obligés de nous contenter du vraisemblable , et quelquefois même de choisir entre deux partis celui qui nous parait le moins bon.

c Maintenant , puisqu'il ne s'agit plus que de rechercher la vérité, nous douterons d'abord s'il y a des choses sensibles ou imaginables ; en premier lieu, parce que nous savons que les sens nous trompent , et qu'il n'est pas prudent de nous trop fier à ce qui nous a trompé même une seule fois ; ensuite , parce que dans les songes il nous semble voir une multitude de choses.

qui cependanl n'existent pomt, et entin , parce que nous n'avons aucun signe certain , dans Té-' tat de doute où nous sommes , pour distinguer ce qui appartient au sommeil de ce qui appar> tient à la veille.

c Nous douterons donc de tout ce qui nous a paru le plus certain jusqu'à ce jour , même des démonstrations mathématiques, même des principes que jusqu'à présent nous avions considérés comme évidens par eux-mêmes ; car nous avons vu qu'on pouvait se tromper en ces choses , et admettre comme évident ce qui nous paraissait ftiux... Eh contmuant ainsi à rejeter tout ce dont nous pouvons douter sous quelque rapport, et le tenant pour faux , nous finirons peut-être [)ar supposer qu'il n'y a pas de Dieu , pas de ciel, I>as de corps, que nous-même nous n'avons point de mains, point de pieds, point de corps ; mais nous ne pourrons jamais nous figurer que nous , qui pensons toutes ces choses', nous ne soyons rien ; il est impossible, en etlet , que nous nous imaginions que ce qui pense n'existe point au moment où il pense. Ainsi cette connaissance , je jKînse , donc je suis , ego cogito , ergà sum , est le premier et le plus certain d(3 tous les principes qui se présentent à celui qui s'occupe de philosophie dans quelque direclion que ce soit(l).

(1) ll:iïC cogiiilio, cyo cntflto^ cnjù sum y v^i oiDniiun

DU CBITEAIUM UKIVERSBL. 77

c Celte voie est d'ailleurs la meilleure pour coDoaitre la nature de l'esprit et le distinguer du corps. Examinant , en effet , ce que nous sommes, nous qui supposons que toutes les choses qui ne sont pas nous , sont fausses ; nous verrons dairement que ni l'étendue , ni la forme , ni le mouvement, ni aucun des attributs que l'on peut donner a un corps, ne nous sont essentiels ; mais que la pensée seule est inséparable de notre nature; d'où il faudra conclure qu'elle nous est connue antérieurement à aucune chose corporelle et avec plus de certitude; nous en avons , en effet , la perception lorsque nous doutons encore de tout le reste.

< J'entends par 'pensée tout ce qui s'opère en nous en tant que nous en avons conscience; ainsi, non seulement comprendre, vouloir, imaginer, mais même sentir, c'est penser. ..

€ Lorsque cependant l'esprit qui se connaît , mais doute encore de toutes choses excepté de lui-même , regarde , afin d'étendre sa connaissance ; il trouve d'abord devant lui les idées de beaucoup de choses sur lesquelles il ne peut être trompé tant qu'il se borne à les contempler, et tant qu'il se garde d'affirmer ou de nier qu'il existe , hors de lui , rien de semblable. 11 trouve

prima et certîssinia , quae cuilibet ordinc philosophant! occurrat.

78 UXSIQUE. PARTIS DOGMATIQUE.

cerlaîncs notions générales , il en comi)ose ilivei*ses démonstrations dont il ne peut mettre en doute la vérité tant qu'il s'y tient appliqué. Ainsi , par exemple , il a en lui les idées de nombre et de figure , et même certaines notions gi'*nérales , telles que si œqualibus œqualia addas , quœ indè exsurgent erunl œqualia, et'autivs semblables. De là il arrivera facilement à démontrer que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits , etc. , et il se persuadera de la vérité de cette conséquence, tant qu'il ne s'éloignera pas des prémisses dont il l'a cirée. Mais comme il ne peut pas toujours y rester attaché , comme il se représente qu'il ne s:ût pas encore s'il existe une pareille chose créée . et qu'il a par devei*s lui l'exiHÎrience d'erreurs graves commises à l'égard de ce qui lui paraitrait plus évident , il en conclut qu'il doit dout<*:' de ces choses , et qu'il ne i)eut en avoir aucuiir science certaine , avant d'en comiaitre l'auteur. Alors considérant que parmi les diverses idiM s qu'il a par devers lui , il y a celle d'un être souverainement intelligent, souverainement puissant et souverainement parfait , qui est la principale de toutes, il reconnait en elle une existence non seulement iK>ssible et contingente connue dans les idées de toutes les autres chtises ((u'il {KTi;4)it distinctement , mais encore absolument celle d'une existence n('*c(*:isaire et été;-

nelle. Ainsi , par exemple , de même qu'il perçoit que dans l'idée d'un triangle est nécessairement contenue celle de trois angles égaux à deux droits , et que par suite il se persuade qu'en effet le triangle a trois angles égaux à deux droits ; de même , de cela seul qu'il perçoit qu'une exist^ice nécessaire et éternelle est contenue dans l'idée d'un être souverainement parfait, il en conclut rigoureusement que cet être souverainement parfait existe. »

11 est inutile de poursuivre plus loin la traduction des principes de la philosophie. Quelques mots suffiront pour achever d'en faire apercevoir l'économie. Nous venons de voir que Descartes , du cogUo , ergd sum , s'élève aux idées innées, et de là à l'idée Dieu. C'est cette dernière qui à ses yeux prouve définitivement tout. 11 est impossible , dit-il , que Dien veuille me tromper, et il conclut de là < que tout objet qu'il nous est possible d'atteindre , soit par les lumières naturelles ( lumen naturœ ) , soit par la faculté de connaître que nous avons reçue , que cet objet est vrai, en tant cependant que nous l'aurons atteint , c'est-à-dire perçu clairement et distinctement. » Ainsi l'existence des objets extérieurs correspondant aux perceptions de l'âme, n'a d'autre démonstration , dans la doctrine de Descartes , que la pensée de la bonté de l'être souverain. Dieu , en définitive , est le dernier

80 LOGIQUE. PARTIE DOGHATIQUB.

argument de la certitude cartésienne , comme dans les concx^ptions de Kant et de Cousin, h subjectif est la preuve de robjectif.

Nous ne nous arrêterons point à la critique de cette théorie compliquée de la certitude, qui donne pour critérium quelque chose qui ne lui ressemble pas , c'est-à-dire te doute méthodique. 11 est inutile de prouver qu'elle appartient à l'ordre scientifiquie , qu'elle est inapplicable dans la pratique de la vie , comme le remarque Fauteur lui-même ; qu'elle ne nous explique ni le langage, ni la société , etc. Au reste , Descartes ne paraU avoir été conduit à dresser cet argument de certitude que dans un but de réformation scientifique , et sans doute aussi pour répondre à l'esprit de certitude individuelle que le protestantisme avait engendré. Il adressait à ses contemporains mi argument ad fiomiuem. 11 réserve donc complètement les questions de i'oi ; sous ce rapport il se soumet à l'Ëglise , et par suite accepte le cr/rcrium des théologiens catholiques» 11 déclare enfin que les erreui'S viennent du mauvais usage que nous faisons de notre libre arbitre, et non des facultés de connaître qui nous ont été données , et qui sont aussi parfaites i]u*il était nécessaire.

Nous terminerons ce [paragraphe par rox|)osition sommaire de la doctrine sur la ciTtitude oroposéo par M. F. de La Monnais. CVsl le sys-

■DU CKITEHIUM LMVERSEL. 81

K^me le plus moderne de ceux que nous avons examinés ; c'est aussi celui dont la fortune fut la pins rapide et la ruine la plus prompte. Nous n'avons point ici à nous occuper des causes qui , après avoir donné à cette théorie la faveur d'un imblic nombreux et d'élite , l'en privèrent ensuite tout d'un coup. Ces causes sont étrangères à la philosophie. En ce lieu , nous devons parler des choses contemporaines comme si nous n'étions pas de notre temps ; nous devons rester libre de toute préoccupation ; et , quelque sympathie que nous éprouvions pour les malheurs de i'homme dont nous allons parler , quelle que soit notre admiration pour son beau talent , il nous îaut oublier qu'il vit et qu'il souffre peut-être k côté de nous , et ne plus voir qu'un système soumis à notre critique (1).

* Les mots de vérité et d'erreur , disait M. de La Mennais , existent dans le langage humain : les hommes rangent leurs pensées sous l'une ou l'autre de ces deux catégories. Mais que signi-

(l) Nous avons hésité un moment, entre notre devoir de critique et la crainte d'affliger un homme qui a rendu de grands services et dont les erreurs, jusqu'à ce jour, n'ont Hé nuisibles qu'à lui-même. Nous ne pouvons oublier qu'il a combattu les plus redoutables ennemis de la religion , i'éclectisme et le panthéisme, et que comme nous , il a dcfeadu la cause du pauvre et de l'opprimé. Pourquoi ce courageux soldat a-t-il été si ardent, ou pourquoi n'a-t-il pas été plus soumis?

fient ces mois? qu'appellerons-nous vérité ou erreur? Il ne s'agit pas en ce moment de savoir ce qu'est la vérité en elle-même , de la définir par son essence , mais simplement de savoir ce qu'elle est par rapport à nous , de définir le sens que nous sommes obligés d'attacher à ce mot, sous peine de ne pouvoir affirmer d'aucune chose qu'elle est vraie relativement a la raison humaine. La vérité , par rapport à l'homme , ne pouvant être ce que l'esprit humain repousse , nous sommes forcés , pour nous entendre , d'appeler vérité ce à quoi l'esprit humain adhère. Mais alors dirons-nous que la vérité est ce h quoi l'esprit de chaque individu adhère ? Si nous admettons cette définition , qu'en résultera-t-il ? Comme il arrive souvent que l'esprit d'un individu adhère successivement à des propositions contradictoires, et que d'ailleurs l'un affirmant ce que l'autre nie , leui*s adhésions sont non seulement diverses , mais diamétralement opposées , la vérité serait ([uelque chose de mobile et de variable ; dès lors on ne pourrait affirmer de quoi que ce soit que cela est vrai relativement à la raison humaine, et le scepticisme serait l'état naturel de l'homme. Donc , à moins d'être scepticpie , nous devons renoncer à notre première définition de la vérité et en trouver une autre. Or, l'adhésion individuelle mise à part, que roste-t-il , sinon l'adhésion conmmne? En consé-

W CRlTERIUin UNIVERSEL. 8*^

quence, appelons vérité ce à quoi Fesprildela généralité des hommes adhère partout et toujours , et voyons ce qui en résultera. Les inconvéniens qui nous ont obligés d'abandonner notre première définition, n'existent pas ici , puisqu'au lieu de ces adhésions variables ei opposées , qui nous présentaient la vérité comme variable ellemême, nous nous attachons précisément à ce qu'il y a de commun et d'invariable dans les pensées humaines. Ainsi , nous sommes placés dans l'alternative ou de tomber dans le scepticisme , si nous nous en tenons à l'adhésion individuelle, ou de prendre pour base l'adhésion commune ' qui seule nous offre le caractère d'unité et de fixité qui correspond à la notion propre du Trai(l). »

La doctrine , dont on vient de lire l'argument général, a reçu le nom de doctrine du sens commun , du consentement universel ou de l'aulorité universelle. Elle pose en principe , comme on l'a vu , que ce que l'universalité des hommes I croit invinciblement être vrai , est vrai , relativement à la raison humaine , et doit être tenu I pour certain ; car , si la raison universelle , si la i raison humaine pouvait se tromper , il n'existe- I rait pour l'homme ni vérité, ni certitude. En conséquence il n'est permis à personne de se

(I) Sommaire d'un système des comiaissances humaines.

8/| UHilQV.E. PARTIE DOGMATIQUr.

croire assuré dans une conceplion parliculière quelconciue , s*il ne la trouve en conformité «ivec la raison générale , c'est-à-dire avec ce qui est généralement adopté par Tespèce humaine ; car il n'y a pas de vérité dont un individu soit infailliblement , absolument certain par lui-même et sans le concours du sens commun. Mais , fut-il objecté, toutes les vérités ne sont pas telles» qu'elles puissent faire partie du domaine des connaissances communes ou appartenant a la généralité des hommes; telles sont, par exemple, les vérités scientifiques. Dans ce cas , a-t-il été réi)ondu , il faut consulter le sentiment du plus grand nombre de ceux qui connaissent ou doivent connaître d'une chose ; car chaque genre de vérité a , pour ainsi dire, ses hommes. Ainsi, rien ne doit échapi>er au critérium du sens commun et la puissance de celui-ci est en raison même de rim[)or tance des vérités , plus étendue ou plus bornée selon la portée de celles-ci.

l-.es principes précédens nous paraissent suflisans pour donner connaissance de la doctrine de M. deLaMennais. Klleaélé l'objet de nombreuses criti(iues de la part de toutes les écoles. On a objecté uniformément ceci : que la raison générale n'étant que la résultante des sens individuels, par suite la certitude générale n'étant que la collection des certitudes <le chaque homme , il» était iui[K)ssil)le ({ue la vérité réi?idàt dans la rai-

BU CRITERIUM] VlflVERSEL. 85

son générale si elle ne résidait pas dans la raison particulière, et réciproquement; en sorte qu'il était impossible en définitive de ne pas conclure de rincertitude individuelle, à une incertitude universelle, c'est-a-dire h un scepticisme universel. Cette objection est en effet insoluble et suffit pour renverser le système proposé.

De ce que le sens particulier ou la raison particulière est faillible , il n'y a pas h conclure (pi'elle se trompera toujours. En effet , toutes les fois que Thomme se trompe , il se trompe par un moljf; or, ce motif, par cela seul qu'il est individuel , n'existe pas toujours et ne comprend pas toutes choses. Voilà pourquoi un individu ne fait pas nécessairement perpétuellement erreur. Et parce que le motif d'erreur n'est pas non plus nécessairement le même pour tous les hommes , ft'cst pas nécessairement présent chez tous, voilà pourquoi l'avis de tous est , dans certaines limites, de plus de valeur et plus probable que celui d'un seul. Un seul cependant peut avoir raison '■ ! contre tous ; cela est arrivé plusieurs fois : c'est ^ i le cas de tous les novateurs , de tous les invon- -' leurs; ce fut la position de Jésus-Christ lui- "■; même. Or , comment les inventeurs et les nova- ■j teurs prouvent-ils leurs doctrines? Certes, ce tf est pas en invoquant soit le consentement universel, soit le consenîement des hommes de la

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