II
56 LOGIQUE. JPARTiK UOr.UATIQUr .
scieiue; la raison générale est précisënieul l'obstacle qu'ils ont à vaincre. On peut conclure de là que le sens connnun n'est point un critérium universel.
En efl'et , il y a une {^[ranile diiïérence entre posséder une vérilé et posséder un critérium, ou , en termes i)lus courts , entre une vérité el un critérium. Une vérité est simplement une allirmation sur un sujet quelconque, aflirmatioD qui est en conformité avec ce sujet. Un critérium au C4mtraire est un moyen de juger de FapiMropriation des adirmations aux sujets. On a dil qu'il y avait une grande diirércnce entre croire et savoir pourquoi l'on croit ; il y a la môme différence entre posséther une vérité , et {xisséder un critérium. Aussi , selon nous , M. de La Mennais n'a pas posé le problème de la certitude sur le véritable terrain. 11 ne s'agit pas . en eiïet , de connaître quelles sont les vérités et les erreurs, mais quel est le critérium à l'aide duquel ou peut juger des vérités admises et en découvrir de nouvelles. Et , nous le ré|)étoriS , une vérilé n*est pas nécessairement un critérium^ car elle n'est jamais vraie (}ue par rapport ii elle-même en quelque sorte ; le critérium au contraire doit surtout éti*e vi*ai quant à l'oilice qu'il est destiné à rem* )4ir. Au reste , un critérium n'est particulièrement ni une ciiose individuelle, ni nue cliose
générale ; c'est un instrument qui est à l'usage de iDut le monde.
On a reproche à la doctrine que nous critiquons, de conduire au pyrrhonisme; à nos yeux y elle a une autre conséquence non moins dangereuse , elle nous parait conclure nécessairement au panthéisme. Examinons , en effet : toutes les fois que Ton proclame la raison uniyerselle infaillible , on admet ou on est conduit à admettre que Fhomme possède en lui une bculté qui , comme le logos de Platon , est de l'essence même de la vérité , et la contient substantiellement. Chi peut , et Ton doit reconnaître, comme Platon encore, que l'individu peat se tromper, car il n'est à lui seul , ni assez fort, ni assez attentif, ni assez durable pour reoonnaitre et manifester tout ce qu'il a en lui. H n'en est point ainsi de l'humanité, qui présente la somme des forces et des attentions individuelles, et qui de plus n'est pas mortelle ; elle doit émettre toute la vérité qu'elle possède. De là la né- *| cessité pour chacun de vériQer son sentiment au *i contact du sentiment commun. Or, cela étant accepté que 1^ vérité existe ainsi substantiellement la même dans chaque individu , il est nécessaire d'ajouter quelques mots seulement pour atteindre au panthéisme parfait. Il ne faut que faire un pas de plus et se proposer d'expliquer
celte présence d'une même substance dans les. n. 6*
s s LOGIQUE. l*AKTn: DOGSIATIQVR.
divers êtres humains. Alors, de ce que cette^ vérité est une et identique , on conclura que la substance est également une et identique ; de ce qu'il n'y a qu'une vérité , on conclura qu'il n'y a qu'une substance , etc. ; on atteindra ainsi le principe de ces panthéismes qui , sous les noms de védantisme et de boudhisme, immobilisent les Indes , le Thibet , la Chine et le Japon depuis nombre de siècles. 11 en sera de même , si Ton se sert, pour expliquer cette unité, du nom de Tune des personnes de la Trinité; si l'on dit, par exemple , que le Saint-Esprit , ou même Jésus- Christ , sont cette vérité qui fait partie de la substance de tous les esprits. Que l'on ne croie pas , au reste , que le panthéisme dont il s'agit , soit incompatible avec un certain scepticisme, c'està-dire avec le doute à l'égard de beaucoup de choses , et particulièrement à l'égard de ce qui oblige ; les erreurs et les dissensions des Saint- Simoniens sont là pour le prouver. Un homme qui croit avoir quelque chose d'absolu ou de divin en lui , sera toujours très peu disposé à se soumettre à l'autorité de la majorité, même lorsqu'il reconnaîtrait philosophiquement que la souveraineté de tous est supérieure à l'autorilé individuelle en général.
C'est parce que nous avons cru apercevoir ces conséquences dans la doctrine du sens commun, c'est parce que nous avons pensé qu'elle empor-
DU Cn!TERlL\M» UHIVEKSKL. 89«
lait aécessairemeiit une conclusion ontologique déterminée sur la nature de l'homme et de l'hu-^ Hianilé , que nous l'avons rangée dans les systèmes i-alionalistes. Nous y avons vu au bout le piège du panthéisme. Nous le signalons , espérant que M. de La Mennais , qui n'a abordé cette difficile question de la certitude , que par excès de zèle , finira aussi lui-même par s'apercevoir qu'il s'est trompé , et s'éloignera alors d'une route qui conduit h la doctrine pour laquelle il a ooDStamment témoigné le plus d'horreur.
Nous terminerons ici notre examen des doctrines sur la certitude proposées avant nous. Si nos lecteurs veulent bien faire usage des principes que nous avons établis , ils reconnaîtront sans peine qu'aucun des systèmes précédens n'est en conformité avec ces principes,
§ VI. — OÉFIlNlTlOiN DK IX iMOKALE.
II est très difficile de définir exactement le principe même de toutes les déflnitions ; il est peut-être impossible d*y parvenir; il s'agit ici de l'un de ces mots dont le sens est connu de tout le monde , de l'une de ces idées qui sont claires lK)ur chacun , et dont on doit craindre d'altérer la valeur par des explications. Aussi nous fiant ^ sens que tous lui accordent avec nous , préfet
dff Î.OCKyCE PARTIE DOGtfATIQVE.
rerious-nous pouvoir nous en servir sans reçoit* rir à une définition qui sera sans cloute incomplète. Mais la nécessité ou nous sommes d'établir positivement la diderence du critérium que nous proposons d'avec ceux qui ont été antérieu* rement enseignés , l'obligation où nous sommes, de plus, de posséder une formule afin d'en faire la base de nos raisounemens , tout nous force à ce travail préliminaire.
Nous définissons la morale , la loi qui règle et qualifie les actes humains dans les rapports des bommes entre eux , dans leurs rapports avec le monde vivant et brut , et dans leurs rapports avec Dieu. Cest la loi de leurs devoirs ; c'est la loi de leur pratique ; c'est la science qui leur enseigne à distinguer le bien du mal ; c'est la parole qui leur enseigne quels sont les actes permis et les actes défendus ; quels sont les maux qu'ils doivent rechercher, <ît les biens qu'ils i)euvent atteindre ; c'est enfin la loi qui fut donnée ])ar Dieu à Adam et a Noé , qui fut transmise à Abraham , à Moïse, etcî. ; c'est l'évangile de Jésus-Christ. Avant elle il n'y avait rien , c'est-idire ni homme , ni humanité ; sans elle , il n'y aurait rien, c'est-à-dire ni homme, ni huma-^ nité(l).
( I ) Morale^ On nppelle ainsi , dît Trévoux , l'a&sembUge ^r& règles que nous devoiih suivre dans nos art ions. GouhiK
DU CRITERIUM UNITERSKL. 91
Qu'enseigiieiU , eu effet , ces lois? Ce qu'il faut faire, et ce dont il faut s'abstenir, c'est-à-dire qui nous sommes, «juelles récompenses nous encourons en agissant selon ce qui nous est prescrit, et quelles peines nous méritons si nous ne savons nous abstenir, c'est-à-dire encore qui nous sommes , et de plus quelle est notre fin , noire but , le monde où nous vivons , quel est notre souverain Créateur? Qu'est-ce que l'Évangile lui-même? Est-ce autre chose qu'un exemple inimitable de bonté, de sacrifice et de confiance, un code de préceptes pratiques , où toute action est qualifiée depuis la pensée la plus secrète , jusqu'à l'acte le plus public et le plus social ?
On nous dira que lamoraleest dans l'esprit de l'homme im seul sentiment, un seul principe, une «eule modalité. Oui sans doute ; mais pour inspirer ce mode d'être, un dans l'existence spirituelle, mais multiple dans les manifestations charnelles, il faut des milliers de mots, des milliers d'exem- ^es; autant de mots , autant d'exemples qu'il y a de manifestations matérielles possibles. L'esprit est un, mais les conditions matérielles ne
on donne quelquel'ois le nom de mœurs uu\ actions libres , CB tant que i^csprit les considère comme susceptii^les ôi*. rcgliî; on app(»lle aussi morale, Tari (jui nous enseigne ces rtgles de conduite et les moyens d'y conformer nos relions. Scieniia momni , nwrnlis ethka, (Dîrt. de Trévoux , t. Vf, ». 53.)
f>^ l/>(;iQi;£. PABTIL liOGUATK/cC.
lui i>cruieUent de se maniresler que successivement; car la chair n'est pas une , mais pluralitaire. Aussi fallut-il, pour s'accommoder à notre faiblesse , que la volonté de Dieu prit les formes successives dans lesquelles on nous l'a transmise, et dans lesquelles nous devons nous-mêmes la pratiquer. Lorsque nous voulons enseigner de petits enfans, ik)us multiplions nos moyens, et la parole , et le précepte , et l'exemple ; Jésus- Christ nous a traités comme ses petits enfans; il est venu parler et vivre devant nous ; il nous a laissé l'exemple de sa vie et l'enseignement de sa parole. L'esprit qui était en lui , cet esprit qui était unité ou verbe , selon l'énergique et admirable expression des Évangélisles , est dépose dans la suite des exemples et des préceptes dont nous possédons l'histoire , et cet esprit entre ea nous par ces exemples et ces préceptes* Ix>rsque nous voulons enseigner de petits enfans , nous croyons (jue le meilleur moyen est de leur montrer la pratique. Dieu a fait ainsi pour nous; il nous a domié des lois pratiques ; car, en celleslà , nous ne pouvons nous tromper.
On nous demandera pourquoi nous donnons à ces choses le nom de morale , et non celui de révélation? Nous répondrons que si nous avions employé aujourd'hui ce dernier mot , nous aurions établi mm confusion avec les doctrines toutes scientiii<|U4's (|ui ont été émises avant
DU C&ITEBIUH UniVËllSEL. 93
nous; nous répondrons qu'alors nous eussions possédé une idée et un mot obscurs i)our beaucoup , au lieu d'une idée et d'un mot clairs i)our tout le monde ; nous eussions possédé un mol et une idée sur lesquels on peut disputer, au lieu d'un mot et d'une idée sur lesquels persoime ne pourra contester. D'ailleurs ce mot est consacré à désigner le caractère pratique de la loi divine^ que nous voulons ici surtout mettre en évidence , et qui sépare nettement l'espèce de critérium de la certitude que nous proposons , de toutes les certitudes admises jusqu'à ce jour.
Le mot révélation n'a une acception fixe que lorsqu'il sert à désigner une communication de Dieu à l'homme , ou une création dans Cordre (les choses spirituelles; mais lorsqu'il est employé pour désigner l'objet même , ou en quelque sorte la matière de ces communications, il n'a plus de sens bien déterminé. S'agit-il du dogme des existences, s'agit-il de la science , de la langue , du code moral , de l'avenir , etc. ? Le mot seul ne suffît pas pour l'indiquer ; car on a dit de toutes ces choses qu'elles étaient révélées* Il n'en est point ainsi h l'égard du mot morale ; il ue sert jamais qu'à désigner un seul système de préceptes, ceux qui regardent la pratique que les hommes doivent suivre , le code des lois proposées à leur activité. 11 nous présente donc l'avantage d'un sens clair, fixe , sur lequel il ne
^/i LOr.îQUIÎ. rAKTII IKMiMATKJUF.
peiu rester de doutes. A ce titre il devait élre préféré par nous, 11 a droit de Têtre pour des raisons plus graves , ainsi que nous le verrons dans le paragraphe suivant ; car il désigne , dans Tordre des connaissances, le fait antérieur à tous les autres , ou au moins l'asiK?ct principal de la simultanéité d'enseignement qui constitue la révélation. Nous traitons ici d'un sujet et si grave» et si neuf, que nous n'espérons ()oint, queb que soient nos efforts, Tapprolondir entièreuieiit. Il faut qu^ nas lecteurs veuillent bien nous aider,, et travailler avec nous à chercher et à connaître toutes les faces d'une question qu'un livre tout entier ne suffirait pas à épuiser. Quant à nous , il nous est iK)ssib1e seulement d'en indiquer quelques aspects généraux , et en ohéis^^ant eu outre à ces conditions de successivité im{>osées a toute espèce d'exposition , qui ont toujours pour rtfsultat de détruire l'unité de l'objet (|ue l'on décrit.
Pour Siiisir la diflérence (jui existe entre la morale » comme critérium , et un priiici|K* ou un dogme quelconque do l'ordre scientifique et ontologique, il suffit de tenir compte des c*on;iitionsde la vie humaine.
Vivre , sr>it spirituelUMuent , soit matériellement , c'est agir; c'est préparer ou produire di-s actioas. Or, «pie noti-e certitude soit de Tordre ontologique, nous sommes obligés, pourconclurr
su CRITEllIUSl UfVlYERSEL. 95
à mie action , de traverser la sphère du raisonnement ; ou, pour parler plus exactement, entre un principe et une action il y a un intermédiaire, et cet intermédiaire est un raisonnement , c'està-dire un travail logique où toutes choses viennent de nous, où nous commettons chaque jour des milliers d'erreure , où les hommes trouvent la source de toutes les mégalités et de toutes les discordances qui les séparent. C'est parce que Ton est resté toujours lîxé sur ce terrain , parce que les principes de Tordre scientifique , ou les dogmes , ont toujours été considérés comme les l)oints de départ du raisonnement humain , cpie l'accord n'existe nulle part, que les philosophes, les publicistes , les savans , se disputent sur la certitude , et qu'un grand nombre nient qu'il y en ait une qui soit applicable aux choses humaines.
Il n'en sera plus de même si l'on prend la mo^ ralt, c'est-îi-dire le règlement des actions, comme point de départ du raisonnement humain, comme la source des principes dogmatiques et scientifiques de toute espèce ; car le règlement des ac*» lions étant pris comme la vérité même , il n'y aura plus d'erreur possible. I-ie raisonnement se proposera d'en rendre la pratique plus facile et plus sûre ; s'il délaisse ce but , il sera considéré comme stérile ; on en appréciera la perfection a \k fécondité des conclusions , et les conclusions à
96 I.OUtQUE. l*AATIE DO(;aiATIQt'C.
la coufonnilé qu'elles prësenleront a.vcc la uio^ raie.
§ VIK — LA MOUALE PRÉSENTE TOUTES LES COKDlTlOriSS. d'une CERTITUDE ET d'lN CIUTËIUUM UNIVERSELS.
La morale esl la seule des connaîssauces linr maiuesqui satisfasse complétemeut aux coudi tioiis que nous avons établies précédemment comme constitutives de la certitude universelle. Elle préexiste à toutes choses humaines ; à la société , car il n'y a point de société, ni même de langage l)ossible sans morale ; au dogme et à la science , car c'est de la morale ([u'éinanent le dogme et la science. Elle est invariable ; elle est applicable à tout; car toute chose est une pratique ou conclut à ime pratique , ou ce n'est rien. Enfm elle est également intelligible pour tout le monde, aussi bien pour le simple que i>our Fhabilc , pour l'ignorant ([ue [x>ur le savant.
Nous allons examiner ici à l'instant mémo ces diverses affirmations , et en montrer rcxactitmlt*.
Préexistence de la morale à la société.
Le fait de la préexistence de la morale à toute soiîété , i)eut être démontré de deux manières, [lar le raisonnement et par la tradition. Nous allons exposer h; premier ordre de preuves.
Il esl impossible cpf il y ail société i^rini Ic^
BV CRITERlUai UMVERSEL. 97
hommes , sans un but commun d'activité ; l'u- BiCé de but est la condition essentielle de l'unité d'action ; l'unité d'action est la condition essentielle de l'état social. Là où di^arait l'unité de but , bientôt s'en va aussi l'unité d'action , et il ne reste eu définitive que des individus dont la valeur et les tendances sont en rapport avec celles de l'état social d'où ils sortent. Qr, en quoi consiste un but commun d'activité? C'est d'abord , quant à ceux qui l'acceptent ou auxquels OQ l'enseigne, un règlement de dépendances réciproques , qui exprime les devoirs de chacun envers la société et envers ses semblables, les droits de chacun vis-à-vis de la société et vis-à-vis de ses associés, les devoirs de chaque génération ascendante ou descendante l'une aavers l'autre , etc. Que si les hommes refissent d'obéir à ce règlement, la société est détruite ; si , au contraire , ils changent ce règlement , la société est changée. Telles sont les conséquences d'un but d'activité quant aux individus qui composent une société ; mais elles ne forment pas les seules conditions nécessaires à l'état social.
La société elle-même , comme société, comme être collectif, a un but et une activité dans ce but ; car si elle n'avait qu'un but et qu'elle n'agît pas dans ce but , ce serait exactement comme si çlle n'en avait pas ; elle serait nulle et morte en naissant. La société doit déduire ce but de quel-
que part. Une société particulière, littéraire; scientifique ou industrielle , telle que celles que nous voyons chaque jour se produire ou s'éteindre au milieu de nous, déduit le secret de son existence ou son but de quelque service à rendre à la grande société , à la cité , ou à la nation où elle se fonde ; elle se fait un règlement en conséquence, et se met à agir ; car si elle n'agit pas , elle est comme si elle n'était pas ; elle n'existe point en réalité. Or, ce qui est vrai pour i une de ces petites sociétés , l'est aussi pour les > sociétés que l'on appelle cités , peuples , nations. : Il faut qu'elles soient obligées vis-à-vis d'un bat i qui n'est pas l'être national lui-même, et qu'elles ; produisent vis-à-vis de ce but.
Or, il y a quelque chose de plus grand qu'une t nation, ce sont les nations ; quelque chose de plus grand que les nations, c'est l'humanité. 11 y a donc aussi une loi plus élevée que celle qui règle les relations des hommes comme membres d'une société particulière ^ il y a celle qui règle les rapports des nations, et c'est de celle-là que chaque nation doit tirer son but et vis-à-vis de laquelle elle est obligée. Enfin , il y a une loi qui est au-dessus des buts nationaux eux-mêmes, puisqu'elle les engendre , c'est celle qui déte^ mine le but de l'humanité dans Tunivers.
Or, il est impossible que cette loi universelle ne soit pas antérieure aux nations qui en dédul*
DU CKITERIUN UMVEiiSEf.* 99
seDl leurs buts spéciaux, comme il t'sl impossible (jfiie le.but social propre à chaque nation » ne soit pas antérieur aux buts particuliers de chacune des fonctions et de chacun des membres qui la composent.
Ainsi le raisonnement prouve que la morale » comme loi de Thumanité et comme critérium des buts nationaux , est antérieure aux nations, et comme condition d^existence des sociétés est âBlérieiire aux sociétés. Elle est la pierre sur la* quelle reposent toutes choses.
De ce raisonnement il y a à déduire une autre conséquence non moins importante, à savoir que : La morale , bien qu'adressée à des êtres fibres , ou plutôt appropriée pour leur donner la liberté en leur proposant d'autres règles à suivre que les impulsions fatales de leurs instincts animaux , la morale n'est pas une loi plus libre en elle-même que toutes celles qui gouvernent l'univers; elle propose à l'homme d'être fonction de Tharmonie universelle ; elle s'adresse à l'humanilé comme à un être qui entre dans l'ensemble ordonné qui forme le monde créé. La morale est une des pensées de l'Être souverain qui gouverne toutes choses* En eifet , s'il en était autrement , la morale serait dépendante des décisions de chacun , ou , en d'autres termes , elle n'existerait pas. Il n'y aurait ni humanité , ni sociétés ; la notion du devoir serait une absurdité , un
mensonge , une maladie , qui , comme toul mcn« songe et toute maladie , eût conduit à sa perte et à la mort l'humamté tout entière ; car celle-ci n*a cessé de s'y conformer.
Il y a des écrivains qui ont prétendu que la morale était une convention volontaire faite par les hommes. Ceux-là cependant n'ont pu , ainsi qu'il arrivera à tous ceux qui méditeront , mal ou bien , sur les principes de rinstilution sociale , échapper h l'idée de but comme principe de formation. Or, quel but ont-ils assigné aux hommes ? celui de se défendre , de s'aider , ou d'être moins malheureux. 11 faut convenir que ces individus qui avaient jusque là vécu dans l'isolement , étaient bien habiles, bien plus habiles que nos hommes d'état d'aujourd'hui , quoiqu'autrement ignorans, puisqu'ils avaient ridée de but et qu'ils savaient ce qui n'était pas, savoir qu'ils se défendraient, s'aideraient , seraient moins malheureux , dans une manière de vivre qu'ils n'avaient point exi^érimentée et dont ils n'avaient point d'exemple. En effet , comprendon que ces individus plus que sauvages, pussent non seulement avoir une idée claire d'un état qui n'existait pas , mais encore pussent en prévoir parfaitement toutes les conséquences? Comprend-on qu'ils aient connu avant de connaître ou avant de savoir , etc. Ces sauvages évidemment étaient plus intelligensque Newton, Descar-
m C&ITEftIUM VlllYKBSEL. 101
les, Kepler , etc. ; car ces derniers n'ont trouvé ^ ^e par suite d'indications ! Mais ce qui n'est pas moins extraordinaire encore, c'est que ces êtres , plus que sauvages , aient consenti tout d'abord à subir une charge et un fardeau fort lourd , pour obtenir un résultat inconnu. 11 fallait qu'ils fussent déjà bien assurés de leurs prévoyances, quoiqu'ils n'eussent aucune science qui leur permit d'avoir une prévoyance. Tout est plus que miraculeux dans l'hypothèse dont nous parlons ; car ce qui n'est pas moins étonnant que de savoir avant de savoir , c'est que ces honunes comme on n'en a plus vus depuis, aient consenti de prime-abord à souffrir même la mort , pour être personnellement plus heureux. De telles absurdités repoussent tout homme de bon sens ; elles auraient repoussé les auteurs même du système, s'ils y avaient réfléchi. Aussi nous ne nous en occuperons pas davantage.
D'autres savans ont posé la question de savoir : & les lois engendraient les mœurs , ou si les mœurs engendraient les lois ! On y a répondu diversement et avec des argumens de fait également probables. Cette question en effet ne peut conduire à rien ; elle est entachée du vice que l'on nomme dans l'école ignoratio elenchi. On y propose de dire [ce qui se passe [dans une société où il y a des lois et des mœurs ; c'est-à-dire dans une société qui existe depuis long-temps et qui
lOS LOGIQUE. PARTIE DOGMATIQUE.
est en marche en quelque sorte. Or , il est de fait qu'il peut , dans ce cas , y avoir contradiction entre les mœurs et les lois. Les lois produisait les mœurs , quand ces lois sont plus conformes k la morale , et réciproquement. Ainsi » Tétat social en France était d'origine romaine , et la morale chrétienne qui y fut enseignée , ne pouvait être pratiquée complètement que par suite d'un changement complet produit dans cet état. . 11 arriva donc que , toutes les fois que le pouvoir fut moral , les lois précédèrent les mœurs ; toutes les fois , au contraire , que le pouvoir fut immoral , les mœurs précédèrent et commandèrent les lois. On voit que la question dont il s'agit , ne touche en rien celle dont nous traitons ici , et qu'elle ne peut doimer matière à une objection.
Les objections écartées, reste l'argument que nous avons présenté précédemment. Il suffit, ce [ nous semble , pour prouver que la société est impossible sans morale; en sorte que nous nous croyons autorisé à conclure que la morale est nécessairement antérieure à la société.
11 nous resterait maintenant à prouver ce fait par la tradition ; mais ce serait un travail trop long et qui ne serait point à sa place en ce lieu. Nous nous bornerons à renvoyer à la BîUe que personne , même les incrédules , ne récuse comme la collection la plus complète et la plus authentique sur les traditions primitives de Thu-
Dil CEITEBIUM UNIYE&8BL. 103
manité. Nous nous bornerons à rappeler que la iKMe juive constate qu'il y a eu trois enseignedmus moraux saccessiyement donnés aux hommes: le premier à Adam , constitutif de la famOle ; le second à Noé , constitutif de la tribu ou de la race, gens; enfin le troisième, constitutif de la société ou de la cité , civitas. \je quatrième etdoniar enseignement est celui de Jésus-Christ; il a cmistitué l'humanité.
Noos ferons observer en outre que toutes les nations modernes ou anciennes accusent , à leur commencement , un but d'activité , soit par une déclaration formelle comme la nation juive ou le peuple romain, soit par un acte comme la nation bançsdse.
Nous terminerons par une dernière réflexion. Si Von entend le mot morale , non pas dans le sens restreint que les philosophes se sont efforcé de lui donner en la plaçant dans la dépendance de la science , mais dans le sens vrai , dans celui que nous avons cherché à exprimer par notre définition ; si l'on entend enfin une révélation , on comprendra facilement qu'elle soit la source d'une multitude de buts pratiques divers , qu'elle contienne en même temps la règle de la vie indiyiduelle et celle de la vie sociale , la règle du présent et celle de l'avenir ; la règle de la conservation et ceDe du perfectionnement ; et l'on s'expliquera comment une même morale peut
iOk LOOIQIÎE. PARTIi: DOGMATIQUE.
engendrer plusieurs sociétés , plusieurs périodes sociales, varier toujours et multiplier incessamment, sans cesser cependant d'être identique à elle-même. Si Ton considère qu'elle est une comme germe , ou comme but à réaliser , et si Ton tient compte en même temps de la successivité imposée au développement qu'elle doit rece- ^ voir , par la nature du milieu matériel où elle ^ est destinée à fructifier , l'on verra facilement ^^ comment , sans cesser d'être fondamentalement .la même , elle peut gouverner des durées sociales , immenses et très variées.
Ces dernières réflexions n'ajoutent rien à la .= force de l'argument rationnel que nous avons . présenté ; mais elles nous ont paru propres à en ^ faire comprendre la portée ; car cet argument . qui n'a été placé par nous en ce lieu que comme . moyen de (Jpmonstration , deviendrait ailleurs le principe de la science de l'histoire et delà science politique.
La morale n'est point postérieure au langage
articulé.
L'antériorité de la morale au langage articulé est un fait qui , au premier coup d'œil , semble plus diilicilc à admettre que celui de la préexistence de cette loi à la formation d'un état social; et , cependant , c'est un fait dont tous les jours
DU CRITEEIUM UHITKRSBL. 105
nos yeux sont frappés. Quel ^est celui de nous qui û'a pas renoiarqué que les enfans avaient déjà , bien avant de pouvoir articuler une parole , ou (Ten paraître comprendre une seule ^ une idée du devoir , une idée de la différence du bien et du mal , non pas dans le sens physique , dans celui de l'opposition du plaisir à la douleur , mais dans le sens moral , dans celui de l'opposition qui existe entre s'abstenir et se satisfaire ? C'est là le premier enseignement que l'enfant reçoit de sa nourrice , plus tôt on plus tard selon l'intelligence de celleci. S'il se trouvait quelqu'un qui ne voulût pas accepter ce fait , bien qu'il soit d'une observation journalière , il ne pourra au moins disconvenir que la compréhension de la morale ait lieu simultanément avec celle de la parole articulée. Kous prouverons bientôt qu'il en est ainsi par des argumens tirés de l'examen des conditions constitutives du langage et du raisonnement. Ici nous nous bornerons aux argumens généraux.
Si l'on considère comme prouvé , et cela nous parait incontestable , que la morale est le principe générateur des sociétés , que l'enseignement (le cette connaissance est par conséquent celui qui précède tous les autres , on ne pourra, quant au rapport de la morale au langage articulé , nier qu'ils ne résultent d'un enseignement un , et (|ue la compréhension de l'un et de l'autre ne soit simultanée. Ainsi , lorsque la révélation mo-
fOG LOGIQUE. PARTIE DOGMATIQUE.
raie fut donnée au premier honune » il reçut ea même temps celle du langage. Adam reçut et comprit Tune et Tautre en même temps. On ne peut, à ce point de départ de l'humanité, ad- : mettre moins que cela. Mais s'il s'agit d'exami* .. ner en quoi consiste ce qui est principal dans h [ révélation , savoir si c'est le langage ou la mo- i raie , les choses changent d'aspect ; on est obligé .3 de reconnaître l'antériorité que nous avons proclamée . En effet , en consul tant l'histoire , on voit . qu'il importe peu, jusqu'à un certain point, quelle est la langue dans laquelle , soit la morale elle- j même , soit une interprétation nouvelle de cette , morale^ sont enseignées; car on reconnaît que , toujours cette morale ou même une seule coùr ceptiou qui en ressort , engendrent une langue. L'histoire du Christianisme nous en offre un exemple ; la révélation fut faite en hébreu ; elle fut racontée par les évangélistes en hébreu et en grec ; et cette morale a déjà engendre plusieurs langues toutes nouvelles qui sont d'autant plus différentes des anciennes, que les peuples où l'on s'en sert , sont chrétiens depuis plus long-temps; elle a engendré l'allemand moderne , l'anglais , l'italien , l'espagnol , le français, etc.; et il se trouve que le français, c'est-à-dire l'idiome de la nation la plus anciennement et en même temps la plus profondément catholique de l'Europe , est aussi (*elui dont les formes {grammaticales et lo
DU CaiTE&IUM URIVEIISBL. 107
caractère philosophique s'éloignent le plus des formes et du caractère des langues anciennes ; et probablement il subira dans l'avenir des perfectjûiinemens qui l'en sépareront encore davantage. Mais que résulte-t-il des observations précédentes? Évidemment , que les langues sont autant subordonnées à la morale , que les systèmes sociaux eux-mêmes.
Antériorité de la morale à r ontologie.
L'antériorité de la morale aux connaissances (mtologiques, c'est-à-dire au dogme , est prouvée par des observations analogues à celles que nous venons de présenter. C'est lorsqu'il sait la diflerence du bien et du mal dans le sens de l'opposition qu'il y a entre s'abstenir et se satisfaire , que l'enfant connaît non seulement qu'il est une volonté libre , mais , encore bien plus , savoir qu'il y a une volonté à laquelle il doit obéissance ; et Ton comprend que de là sort bientôt tout le dogme des existences. Cet exemple suffît pour faire concevoir comment de la loi pratique dont nous nous occupons ici , émane par déduction la coimaissance de toutes les existences et de toutes les oppositions qu'elle suppose ; car l'ontologig^ est contenue dans la morale , par cela seul que tout principe pratique implique l'objet et les conditions nécessaires pour qu'il soit exécutable.
lOS LOGIQUE. PARTIS DOGMATIQUE.
L'histoire nous apprend d'ailleurs que la morale engendre autant de dogmes qu'il y a de manières diiïérentes de la comprendre. Quant au rapport qui existe entre elle et la science , nous ne nous y arrêterons pas ; nous aurons bientôt plusieurs occasions de nous en occuper d'une manière particulière.
La morale est fondamentalement invariable.
Toutes les choses humaines dont nous venoiis de parler n'ont rigoureusement d'invariable que le principe même dont elles émanent , c'est-àdire la morale. Celle-ci, en efrcl, ne change point quant aux principes essentiels , c'est-à-dire quant à la définition du bien et du mal. D'Adam à Jésus-Christ elle a reçu des accroissemens , mais elle n'a point changé ; le nombre des préceptes a été augmenté selon une progression régulièrement croissante; mais jamais le précepte présent n'a démenti le pr(?cepte passé. Ainsi le bien et le mal ont reçu des définitions plus parfaites , plus nombreuses ; de nouvelles voies ont été successivement ouvertes au bien , et par conséquent de nouvelles occasions de chute ont été données , mais aucuue des voies anciennes n'ont été fermées; aucun péché n'a élé relire de la liste ancienne. 11 v a eu , en un mot, accroissement ou i>erfeclioimement d*uiipriiicipe
BU CRITElilUM UNIVEKSEL. 109
oujours le même ; mais point de principe noneau. Dans le premier âge Dieu a donné à liomme la loi de la famille ; dans le second , îelui de la conservation et de la multiplication le la race ; dans le troisième , il a donné la loi ie'la constitution sociale ; dans le quatrième , celle de la constitution de l'humanité , ou de l'unité humaine ; mais toujours par des définitions du bien et du mal fondées sur le même principe; savoir, le bien sur l'abnégation de soi-même , et le mal sur l'amour de soi ; de telle sorte que chacun de ces âges se présente comme l'un des termes de l'éducation du genre humain ; et cette éducation est telle que rien n'en doit être oublié ; que le premier principe est nécessaire au dernier, le dernier la conséquence du premier. Ils forment ensemble une seule et même unité.
La morale se sert à elle-même de démonstration
et de critérium.
Pour acquérir la preuve de cette affirmation , il ne faut que tenir compte de l'espèce de vérification qui ressort nécessairement des conditions d'existence qui nous sont propres.
L'homme est actif de deux manières : intérieurement et extérieurement ; dans le premier cas , il raisonne , il sent , il délibère et il décide ;
iiO LOGIQUE. PAETIE DOGMATIQUE. K
quoi qu'il pense, il est en parfaite liberté ; dansle iji second , il n'en est plus de même , car 0 exécute ^ ses décisions et il se met en contact avec h^ monde extérieur. Or, ce monde est complète» j^, ment indépendant de l'homme ; U est gouvemé ^ par des lois particulières et inflexibles. Si donc j nos délibérations ont un fondement erroné , nos ^ décisions seront fausses vis-à-vis du monde à(M ^ il s'agit ; nous rencontrerons des contacts que ^ nous n'avions pas prévus ; et là où nous espé- ^ rions trouver le bien , nous recueillerons le mal. ^
C'est par un genre de vérification semblable ^ que la vérité de la loi morale est rendue sensible l à chacun et à tous. En effet , elle nous donne * des règles de pratique et nous en fait le plus souvent connaître les conséquences. Si elle était . fausse , chacun de nous , en y obéissant , se serait facilement aperçu qu'il ne recueillait que désappointement ou mal; si elle était fausse, l'humanité tout entière , qui ne l'a jamais déser* tée , eût été écrasée sous le poids du mensonge ou des erreurs sans nombre qu'elle eût accumulées chaque jour. Au lieu de cela , rhumanité n'a cessé d'accroître sa puissance et ses richesses, et , par les fruits qu'elle a tirés de l'observance des prciceptes relatifs à la seule vie temporelle , elle a conclu à la vérité des préceptes relatifs à une autre vie.
Sans morale , il n'y a rien entre les hommes ;
BU CRITEEIUM UKIVE&SKL. 111
les pères n'ont point de fils ; les fils n'ont point de pères ; il n'y a ni sécurité , ni accord , ni sociéfé possibles. Sans le devoir commun qui unit les hommes , l'humanité est impossible ; et sans doute , si ce devoir eût été négligé , l'humanité n'existerait plus. C'est là , sans contredit , la démonstration la plus grande que Ton puisse trouver toodiant la vérité d'un critérium.
La morale enfin est un critérium quant à ellemême, parce qu'il n'est pas un des préceptes qui y sont contenus , qui ne soit en contact avec plusieurs autres , et par suite vérifiable à l'aide de ceux-ci. Ainsi , lorsqu'il s'agit de juger de la valeur d'une interprétation à l'égard d'un commandement moral, il se trouve toujours pluâeurs commandemens que l'on peut invoquer, et avec lesquels on peut sûrement décider. 11 est inutile de donner des exemples à ce sujet ; il sera facile à chacun d'en trouver, et facile également à chacun de voir que , si quelquefois il est arrivé que des personnes se soient trompées, c'est parce qu'elles n'ont pas observé cette règle , et invocpié la morale comme critérium à l'égard d'ellemême.
Ainsi , parce que la morale est un code de précq[>tes pratiques , elle atteint toutes choses , elle est intelligible pour tous. En effet , l'activité humaine est placée dans de telles conditions , que nulle conception n'a d'existence même devant
Fesprit , si elle n'esl revêtue d'un corps en qud- -'^ que sorte , c'est-à-dire si elle n'est formulée de '^ manière à conclure à une application quelle^ qu'elle soit ; à ce point elle se trouve en contact '^ avec la morale , elle peut être jugée , condam- -!* née ou admise. De même , parce qu'il n'est per* '^ sonne , si humble que soit sa condition , qm ne ^' produise des actes , et ne les comprenne ; il n'est '^ personne qui ne puisse comprendre la part de ^ devoirs que son activité lui fait toucher. f
Ainsi , en défmitive , la morale satisfait large* ' ment à toutes les conditions que nous avons de- mandées. Elle doit être appelée , elle est la cer* ^ titude ou le crilerium universel que Dieu a donné « aux hommes et à l'humanité pour les conduire dans cette vie.
§ Vlll. — DE LA MORALE C0.1IME PRINCIPE IMTIAL DES