K. DE LA MORALE QUANT A LA PROPOSITION
Nous avons défini la proposition narrative , ou du premier degré : la relation que l'homme établit avec son but à l'aide d'une action ; et nous n'avons pas oublié que cette définition exprime non seulement l'une des formes les plus fréquentes du discours , mais le fait lui-même , c'est-àdire l'un des plus ordinaires de nos modes d'activité.
Il n'est point difiîcile d'apercevoir que dans les modes d'activité compris par cette formule , le générateur des actes est le but.
Sans doute , la faculté d'agir spontanément et librement , dont l'homme est doué , grâce à sa nature spirituelle , est ici une condition indispensable ; mais c'est parce que , sans cette condition , il ne pourrait avoir de but. La possession d'un but et surtout la faculté de se diriger d'après ce but , suppose , en effet , que l'homme peut s'abstenir ou faire , refuser ou accepter, choisir en un mot. Autrement, ce ne serait qu'un
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animal qui serait déterminé dans tel ou tel sens, il à la manière d'un corps brut, vers l'aimant qui = l'attirerait. La faculté d'agir spontanément et > librement est un fait essentiel dans l'existence \i de l'homme , sans lequel rien de ce qui vient de .^j lui ou de ce qui lui appartient ne serait explicsh -.■ ble , dont chacun de nous a la complète et en- ^ tière conscience , et dont la présence est aussi .^ nécessaire ici qu'ailleurs.
Ce qu'il s'agit de rechercher, en ce lieu , c'est , encore de savoir si la spontanéité dont il est ques- . tion serait jamais en acte , sans la possession du ■ but qui lui donne une direction. Il ne faut pas oublier, en effet , que l'organisme est le siège d'une somme d'instincts dont le nombre est fixe , instincts analogues à ceux des animaux , qui tourà-tour s'éveillent, demandent une satisfaction appropriée et s'endorment après avoir été salisfaits. Or, que pourrait la spontanéité à elle seule vis-à-vis les appels successifs de ces instincts? Elle ne pourrait que les subir. Elle assisterait comme spectateur indifférent à ces éveils et à ces sommeils successifs. Pourquoi d'ailleurs chercherait-elle à les déranger? Et si elle se mettait en acte , par hasard et à cette fin , ne serait-elle pas rai)idement empêchée par un vif sentiment de douleur? En un mot, sans la conscience d'un but à accomplir, la spontanéité resterait inunobile; cl si eilcse metlail à agir, elle troublerait l'or-
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ganisme et ne ferait rien de plus. L'homme, sans le but , serait donc l'animal le plus impropre à se conserver ; car, outre les causes de destruction ou de troubles organiques venant du monde extérieur, il aurait de plus un élément de trouble intérieur venant de sa spontanéité. Ainsi, il est nécessaire que l'homme ait un but , même pour mieux vivre et mieux se conserver. Or, quel est le premier effet de la possession de ce but ? C'est de régler les appétits , c'est d'y réaster, de les vaincre quelquefois, et toujours de les subalterniser dans une fin qui ne vient pas du corps , mais de l'intelligence du but luimême.
Il serait très difficile aujourd'hui , mais nous ne le croyons pas impossible , au milieu de l'immense multitude de spécialités actives de tout genre qui constituent la vie sociale , et de l'innombrable quantité de mots créés pour en être les expressions , il serait très difficile de retrouver la filiation par laquelle ces spécialités ont été successivement produites dans la durée des siècles qui nous ont précédés , et déduites par définition de quelques uns des modes simples d'activité commandés par la morale. Trouver cette filiation , ce serait montrer comment le but a été le générateur des actions et des mots ; ce serait , en un mot , faire l'histoire spirituelle de l'espèce humaine. Ixs élémensde cette recherche impor-
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tante existent encore en grande partie dans le.% langage. C'est dans les variétés qu'il nous pré-\i sente qu'on peut aller étudier cette progressioi^i admirable dont nous possédons aujourd'hui la î|i résultante; mais c'est un travail de philologie vii qui ne nous regarde pas. La philosophie doit se ;i borner à faire comprendre le fait et à en dé- ^ mon trer la nécessi té . li
Cependant on peut , sans recourir à un si long ^ travail , se figurer d'une manière approximative , comment de la morale peuvent ressortir divers ^ buts sociaux. L'histoire du Christianisme est là pour nous en offrir un exemple. On comprend aussi fort bien comment d'un but social déler- •^ miné rcssortent diverses fonctions dans la société .. et dans la famille , et comment de ces fonctions , émanent une multitude de fins particulières , depuis celle qui comprend l'oeuvre la plus générale jusqu'à celle qui s'adresse au plus petit fait de la vie individuelle. L'histoire moderne raconte des révolutions dont la profonde et l'univei'selle influence serait inexplicable s'il en était autrement. Ainsi, que l'on examine la profonde modification que le Christianisme a introduite en Europe , et par laquelh; il a transformé le monde romain en celui (jui existe aujourd'hui. Tout ce qui i>ouvait être changé Ta été; la révolution a atteint jusqu'aux plus i)elits détails de la vie particulière et (les arts individuels. Que l'on examine le lau-
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Ijage ; il n'a pas subi une révolution moins profoode, non seulement dans les mots, mais encore dans la construction des phrases, dans la logique dont il est l'expression . Nous ne nous arrêterons pas sur ces exemples dont Tétude , quant a la question qui nous occupe, est d'une fécondité aussi facile que nombreuse. 11 nous suffit de les avoir indiqués à l'attention de nos lecteurs.
Or, dans la proposition narrative , le but est indiqué par la chose même qui est le régime du verbe, c'est-à-dire, pour parler comme les grammairiens , le terme de l'action que désigne le verbe. Ainsi dans ces phrases : « Un tel fait la guerre ; un tel fait une maison , etc. ; > guerre et maison représentent des parties contenues dans les divisions de l'activité commandées par le but ; en effet , il ne serait , dans aucune société , impossible , de la fin spéciale qu'on se propose par cette guerre ou cette maison , de remonter au système national tout entier et au but qui y a donné naissance. Cela nous semble incontestable ; aussi nous allons en tirer quelques conséquences ampliatives. Nous ferons remarquer d'abord que la phrase entière est construite en vue du régime , c'est-à-dire en vue de la fin spéciale qu'elle exprime. Nous ferons observer ensuite ,. quant aux verbes, que, quel qu'en soit l'accroissement quant au nombre en raison de la clarté , de la commodité ou de l'euphonie du langage , il n'en.
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est pas inoiiLs vrai que , dans le genre de proy^^v sitions dont nous nous occupons, ils peuTOlv^ tous être rapi>ortés , ainsi que nous le dÎMÉl^, tout il riieure , a trois modes fondamentaux %^ nécessaires d'expression : commander , s'ahMi^j nir et faire , cf est-a-dire aux trois grandes généi^, ralités des prescriptions morales. Enfin, quanti,^ Tadirmation [)ar laquelle (commence la pliraseï^ a savoir cc^lle de la spontanéité qui agit , éeti, une |M*rfection du langage par laquelle on 1| prés<.*nt(e telle (|u'ell(; (.*st , c'est-à-dire diflërenll du but, dinérenle de Taclion qu'elle produit ei ce sens qu'elle aurait pu ne pas la produire ouei produire; xmn autre.
Ainsi , c'<;st avec raison que nous avons dk <pH^ le but était U; généraleur de la propositioB narrative;. Nous n'avons pas besoin, je i)ense, de; chcrcber de nouveau à |)rouver que ce but est la cerlitude ou la morale;. D'après e!e e|ui a été e'xposé plus baul, e:<;Uo eiémonslralion i>eut, ne)us \i\ p(;nsons , eHro e:onsi(leh*ée comme ao epiise;. Ne>us alle)ns passer à la proposition du se* e'e)ud ele»gré.
(l('lle;-ci ee)nsisU;, ainsi epie nous l'avons vu, élans un rapjtort établi |>ar une ailirmation enlre un suje»t (»t un altribut. (7est un juge^nent exprimé e»n pare)l('s. A vviia eMe'asieui, nous rapi)cllerems <e qui a eléjii été élit ; savoir, e|ue Ton ne pe'ut rie*n allirmer epie élu pe)inl de' vue d'une
-conoaissance. Le jugement est un acte qui émane •■écessairemenl toujours d'une certitude antélieore. Or, quelle sera cette certitude, cette con- Baissance initiale ; sera-ce la science ? Il faudrait pour cela supposer qu'il y a eu déjà des jugemens de prononcés ; caria science , carie raisonnement se composent d'une série de jugemens. Ce serait entrer dans un cercle vicieux et sans issue. Sera-ce la pratique? Mais il faudrait supposer que l'on pratique sans but , sans connaissance ; ce qui est absurde ; car qu'est-ce qui jugerait que la pratique est permise ou défendue , morale ou immorale, etc.? 11 faut donc encore le reconnaître , la connaissance qui est la condition essentielle de l'affirmation , est la morale , conaaissance qui n'est pas le fait de l'invention humaine , mais la loi qui nous est donnée pour nous conduire dans les ténèbres du monde où nous sommes.
n en est donc de la seconde espèce de proposition comme de la première. Elle ne serait pas possible , sans la connaissance, et cette connaissance ne peut être que la morale.