CHAPITRE X
De la classlfleation dem selences.
N'est-ce pas ici le lieu de remarquer combien cette division des sciences qui les classe en abstraites et concrètes apparemment, est arbitraire d'abord, combien ensuite elle tend à fausser le jugement sur la véritable réalité des faits.
La science est-elle jamais concrète? Non, car elle n'est jamais que rétude de Têtre par des faits, c'est-à-dire par des manifestations isolées de l'être. Puisqu'il y a toujours isolement dans la connaissance des faits, il n'y a donc pas plus concrétion dans les sciences qui traitent de la matière que dans celles qui traitent de Tidée ou du nombre. Toute science procède par manifestations isolées, c'est-à-dire par extraction de certaines qualités et abstraction du reste , ce qui revient à dire :
l®Ge que j'ai déjà posé au livre de Tesprît, que la première opération de l'esprit quelque chose qu'il voie est l'extraction et l'abstraction;
2° Que les sciences sont toutes abstraites également, ou mieux qu'elles sont toutes également solides et réelles par la réalité du fait, qui, étant pour les unes comme pour les autres manifestations de l'être, est également certain et réel. Ce qui veut dire qu'au vrai il n'y a pas de science abstraite.
Abstraites ! Les faits dont traitent ces sciences sont donc moins
existants! Étant moins existants ils sont donc moins certains I Tontes les hantes sciences sont perdues du coup, et ce coup atteint les mathématiques elles-mêmes qui sont dites abstraites. Mais la résistance de ce vaste cycle intellectuel devrait éclairer sur le reste. On n'y regarde pas. C'est toujours le procédé de Descartes qui qualifie la chose non par son essence mais par Topération de Tesprit sur elle. Et comme d'ailleurs l'esprit attache malgré soi une idée d'inexistence à Tabstraction, ainsi qu'il sera prouvé, les sciences dites abstraites saut' les mathématiques qui sont de toutes les plus abstraites cependant, sont tenues pour inexistantes et les sciences physiques comme les vraiment solides. Quelle confusion ! lorsque la connaissance sera fixée ou devra arriver à la conclusion inverse. Par cela que les sciences dites abstraites traitent du nécessaire en soi, elles doivent arriver à une connaissance nécessaire du nécessaire. Ainsi font les mathématiques ; ainsi fera la métaphysique si l'on fixe ses éléments par la loi antinomique. Au lieu que les sciences naturelles embarrassées de contingent seront peut-être forcées de se contenter éternellement de théories provisoires et probables; car quand aurat-on découvert tout le contingent pour pouvoir réellement fixer leurs éléments et par là leur assurer une marche nécessaire?
Ce n'est donc pas de la matière qu'il faut partir pour classer les sciences; c'est de la certitude du fait d'abord! et toutes sont égales en ce point f ensuite c'est de la réalité relative du fait et les sciences seront d'autant plus solides qu'elles auront à traiter de faits en contact plus immédiat avec le nécessaire.
= Va-t-il donc résulter que les faits idéals et numériques vont avoir plus de réalité que les faits matériels? Gela sera difficile à comprendre pour la plupart des esprits et cependant la vie, les sciences physiques, le prouvent comme la métaphysique.
N'est-ce pas un principe vulgaire qu'un homme doit préférer l'honneur, la justice à tous les biens? Qu'est cela sinon qu'on reconnaît à honneur, à justice plus de réalité qu'à la matière elle-même? car la justice et l'honneur sont classées
dans cet aphorisme de toutes les nations et de tous les temps comme ayant une qualité de nécessité supérieure à celle de la matière. Et le sacrifice de la matière à ces hautes pensées est continuel dans la vie la plus matérialiste sous peine de déshonneur. Quelle affirmation violente de la supériorité du ' fait spirituel sur le matériel ! Pour ce fait spirituel dont la théorie voudrait faire un rêve et dont la pratique lait la première des réalités, Jes hommeSs meurent, se sacrifient dans tous les lemps comme citoyens, comme pères, comme hommes, comme reUgieux, comme savants, comme artistes, etc., car dans son fonds, même sans que Thomme sache ce qu'il accomplit, l'existence est un éternel sacrifice à l'idée, à la science, à l'amour qui sont encore l'idée.
Platon a dit admirablement dans rHippias, « N'est-ce point par la justice que les justes sont justes ? — C'est par la justice. — La justice n'est-elle pas quelque chose de réel? — Sans doute. — N'est-ce pas par la sagesse que les sages sont sages et par le bien que tout ce qui est bon est bon I — Assurément. — Cette sagesse et ce bien, ce sont des choses réelles et tu ne diras pas apparemment qu'elles n'existent point? — Qui pourrait le dire ? »
Et les sciences physiques font comme la vie.
Le physicien doute -t-il plus de la gazéité que de la solidité? Doute-t-il plus de Télectricité que de la gazéité? Ces trois états de la matière sont aussi fortement affirmés. Pourquoi? Il n'y en a qu'une seule raison qui est vraie pour le spirituel comme pour le matériel ; ils sont manifestés par des faits. Toute détermination de l'être quelle qu'elle soit, est dans ce cas.
D'ailleurs comment l'esprit arrive-t-il à la connaissance de la matière ? Nous le savons déjà. La perception lui donne-t-elle l'objet en tant que matériel ? Non, c'est la sensation, puissance du corps de sentir un corps. Mais pour l'esprit la matière n'y pénètre pas, n'y touche pas en tant que matière, elle n'y arrive qu'en tant que notion. Dès là tout est donc notion dans l'esprit. Or une notion vaut une notion comme existence. En tant que notions toutes existent également de la même sorte, du même genre de vie. La cause de la notion importe
ai2 0R6ANUM.
peu. Dès qu'il y a essence notionDelIe, il y a réalité notionnelle. La sensation passe, pour ainsi parler, l'émotion d'un corps à la perception qui le fait notion dans Tesprit, et le corps n'y vit plus corps, mais notion de corps.
Or pourquoi, puisque toutes les notions ont la même vie de notion, irait-on attacher l'idée d'inexistence aux unes et l'idée d'existence aux autres. Cet aveuglement de la matière est vraiment trop fort. Vous ne l'avez pas dans l'esprit, vous ne l'avez que dans l'œil, dans le goût, dans le toucher, dans l'odorat, et encore n'est-ce pas elle-même mais sa sensation. C'est donc peut-être une image de poète partant de la réalité matérielle que de dire abstractions certaines notions, mais c'est une affirmation contraire à la nature réelle des choses de l'esprit, contraire à la science et à la philosophie de la science. *
== Pourquoi donc l'homme s'obstine -t-il à dire abstraites les connaissances qui n'ont pas la matière pour objet?
Est-ce donc que la matière est pour l'esprit en plus continuelle extraction que l'idée? Erreur singulière puisqu'il est démontré que l'être même en tant que matériel n'est constitué que par les qualités nécessaires qui sont l'idée même de l'être, puisque le fait matériel lui-même n'est qu'une perception d'une qualité de l'être. La grande, la permanente extraction c'est donc l'idée, et la matière n'est que l'occasion de cette perpétuelle vision.
L'homme me parait si identifié à l'idée qu'il ne la sent plus lui apparaître et qu'il croit que la véritable apparition est la matière. L'idée lui est tellement inhérente qu'elle se confond avec lui, il la prend pour lui-même. Nous vivons tellement dans l'atmosphère que nous n'en avons pas la perception. Nous ne vivons pas tellement avec l'aliment que nous n'en éprouvions l'impression. L'air devient nous-mêmes à tonte seconde, l'aliment à temps éloignés. N'y a-t-il pas quelqne chose d'analogue dans cet oubli de l'idée, dans cette préoccupation de la matière où vit l'humanité?
La matière toujours externe frappe, heurte sans cesse dans la vie et force à sentir sa réalité, l'idée coule en nous comme le sang. L'esprit toujours éveillé par le choc continu a la
matière brasquement dressée devant lui, et cette interne présence de ridée est la cause de son oubli.
Gomme d'ailleurs on ne démêlait pas bien la notion de l'abstraction on hésitait moins à dire abstraites des sciences entières et à les frapper par là d'une inexistence que dément leur portée dans les développements humains les plus matériels. De quoi vivent toutes les sciences d'application sinon des mathématiques? Loin que ce soienJt les mathématiques qui vivent des objets. Ce n'est pas parce que l'esprit a vu les objets nombres qu'il a créé les mathématiques, c'est parce qu'il a vu la manifestation des rapports de l'ordre. Le nombre est indépendant de l'objet parce qu'il est la manifestation directe de la qualité d'ordre des êtres et que par conséquent il ne correspond pas à tel ou tel être. Si on dit. avec Aristote : Nihil in intellectu qw>d prius non fueritùn sensu, la matière va devenir logiquement Tengendrement unique de la classification des sciences. On dira abstraites celles qui ne dépècent pas la matière. On partira des choses et objets nombres et mesurés qui seront par là le véritable objet des mathématiques. Toutes les sciences pures se matérialiseront. La métaphysique sera de la physique conclue. Toutes fois qu'on dira abstraite une science parce qu'elle n'est pas matérielle, on supposera donc à la matière une existence supérieure à l'idée ; on attachera à l'idée une inexistence relative, ce qui veu dire que cette simple dénomination d'abstraites attachée aux sciences, suppose tout le système matérialiste de la connaissance, le préjuge, et l'affirme sur préjugé. Ce système fût-il juste il faudrait encore dans les termes s'abstenir de le préjuger; mais il est faux et nous l'avons montré au livre de l'esprit en établissant l'accord du sensualisme et du spiritualisme.
Les mathématiques exploitant directement la manifestation d'ordre des êtres, ont un objet réel au même titre que la physique qui s'attribue les manifestations de solidité , de liqui. dite, de gazéité. La métaphysique s exerçant immédiatement sur les manifestations antinomiques de l'être , a donc pour objet des qualités aussi réelles, et par là est aussi réelle que les sciences de la matière. Toutes les sciences opèrent également sur l'être , non sur l'être en soi, mais sur des mani-
festatioDS diverses, isolées de l'être qui, étant des faits, ont, ainsi que nous l'avons vu, un caractère de spirituel aussi bien pour le matériel que pour le spirituel même, par cela seul qu'un fait est une qualité manifestée. Dès là , toute qualité étant fait au même titre, toute science , c'est-à-dire toute étude des manifestations de l'être, quel que soit son objet, est aussi réelle, parce que toute manifestation de l'être est également réelle par l'être même,
= Les langues nous obligent à' la même conclusion :
La science a-t-elle pour exprimer les corps d'autres moyens que pour exprimer les idées? Non.
1° Les termes sont la représentation de l'essence de l'être^ et on la rend par ce mot qui est comme l'être même parlé, le mot de l'être, le mot essence ou substance^ le substantif.
2° lis enferment la détermination de F être, et ils se multiplient pour l'exprimer dans la variété indéfinie de l'adjectif, qui est comme la forme sous laquelle apparaît l'être. Enfin :
3* Les mots contiennent l'identité de l'être qu'ils expriment par la multitude de ses actions qui sont la vie même. Pour y arriver, ils se décomposent indéfiniment par le verbe dans le passé, le présent, l'avenir ; ils suivent l'être et le fait dans toutes leurs phases , afin que ce qui a été, est et sera, afin que le tout être soit rendu, retourné, placé vivant sous toutes ses faces, éclairé dans ses plus délicates nuances, comme une belle statue bien en son jour. Les langues expriment donc Têtre et toute manifestation de l'être de la même manière, de telle sorte que lorsqu'elles expriment l'immatériel, elles ont autant de puissance que lorsqu'elles montrent le matériel.
= D'ailleurs pour saisir les faits en tant qu'absolus et con-. tingents, matériels ou immatériels, l'esprit a deè facultés également sûres , également fatales : la perception , l'intuition. Et toutes deux sont dans un lien tel qu'elles se contrôlent sans cesse et coopèrent au même but. C'est par là que les sciences métaphysiques et physiques , tout en faisant librement et isolément leur route, doivent être le contrôle l'une de l'autre, et que de leur lien doit naître la science entière.
= Enfin nous avons dit que pour s'emparer des faits en tant
que numériques, idéals, matériels, l'esprit avait trois moyens que nous apprécierons plus tard. Or si nous prouvons ce que nous affirmons seulement ici : que ces trois moyens n'en sont qu'un et sont en eux-mêmes également certains; il restera que les sciences, avec des faits également certains, des moyens également certains, doivent arriver à une certitude qui ne sera plus désormais proportionnelle à la modalité du fait soit matériel, idéal ou numérique ; mais P à la détermination du fait comme élément certain ; 2'* à la qualité de nécessaire impliqué d^s le fait.