‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 107 sur 130 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la Ihéorle.

Cependant a-t-on tout dit quand on a dit : c'est un fait? Oui, si le fait en soi est purement et simplement présenté en son essence; oui, si les faits présentés le sont sous leur vrai jour et en ce qu'ils sont, ou si Ton n'y mêle pas des interprétations qui les défigurent eux et leur signification. Interpréter c'est-à-dire chercher des rapports aux faits, c'est faire une théorie.

Si donc il y a erreur de l'esprit vis-à-vis du fait, l'erreur ne tient jamais au fait, mais à l'esprit. Les faits en apparence les plus opposés les plus contradictoires sont aussi certains les uns que les autres. Ce n'est pas dans le fait qu'est la contradiction, c'est dans le compte rendu. J'admire les sciences naturelles comme la physiologie qui ne font guère qu'enregistrer des faits. Je me défie des sciences naturelles comme la géologie qui construisent instantanément une théorie sur un fait trouvé.

Si l'esprit savait rester au fait en lui-même sans interprétation, sans conclusion tirée, il n'y aurait jamais erreur. Mais cet état d'expectative absolue de l'esprit devant le fait est impossible, non pas à cause des défauts de l'homme, mais à cause même de la constitution normale et ordonnée de l'intelligence.

Le fait n'a de valeur pour la pensée que par le lien qu'il a soit avec l'être soit avec les autres faits; de là la théorie. Par la vision simultanée de llntuition du nécessaire et de la vue du contingent, il s'établit dans l'esprit à ce seul mot : c'est un fait, une combinaison de rapports, et cela spontanément, instantanément, sans réflexion pour ainsi dire et par

cette seule nécessité que pour vivre Thomme a besoin de juger rapidement les faits vus. La théorie est donc une nécessité d'existence. A Tétat de sentiment elle est souvent vraie à cause de l'ordre naturel des facultés, et de leur adéquation essentielle avec l'être. Ainsi l'on voit des jeunes gens de droit sens avoir spontanément Tintelligence des choses de la vie. Ainsi l'on voit les arts des peuples' jeunes être dans une route plus vraie que ceux des civilisations plus avancées. Mais quand l'homme veut passer de la théorie spontanée à la complète, la complexité inextricable des rapports des faits qui s'entassent, l'éblouissent et le perdent. Sur toutes les grandes questions primordiales, si je ne considère que le sentiment spontané, c'est-à-dire celte théorie d'à peu près et de rapports généraux que s'en font naturellement les hommes, je vois peu de différences entre les peuples des divers âges et des divers climats. Cependant depuis des milliers d'années le compte rendu de cette première analyse de sentiment nous divise jusqu'à la cruauté et l'extermination. La théorie sera juste quand, elle sera le fait et les faits, c'est-à-dire l'être apprécié en son vrai. La paix suivra cet état de l'esprit autant que la paix peut exister entre des êtres qui ne sont pas seulement esprits mais passions. La méthode vraie nous conduira à la théorie vraie. Qu'est-ce que la théorie? C'est la liaison des faits dans leurs rapports soit avec l'être, soit entre eux, soit avec Tesprit; c'est la recherché des lois absolues des faits; ce doit donc être l'être vu par le nécessaire uniquement et de telle sorte que le nécessaire de l'être soit la vie de l'esprit.

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