CHAPITRE I
De la faevllé d'exlraetion el d'abstraelloii.
Comme faculté, c*est la puissance double de saisir un ou
plusieurs objets , une ou plusieurs notions, une ou plusieurs qualités des objets et des notions , et de rejeter les autres objets, notions et qualités. En un mot, c'est la faculté de s'emparer d'un ou plusieurs faits et de laisser de côté tous les autres.
C'est une puissance, mais c'est une faiblesse. Une faiblesse ; car si le savoir consiste dans la possession du vrai, c'est une première faiblesse que de ne le posséder point par soi; et c'est là l'ignorance. C'est une faiblesse encore que de n'y pouvoir arriver que partiellement, en extrayant, il est vrai, l'objet qu'on veut connaître, mais en laissant dans Toubli éternel ou momentané tout ce qui n'est pas cet objet; et c'est là la science. C'est comme une perpétuelle intervention de l'ignorance dans le savoir. Le temps se compose de moments accumulés, et le présent n'est qu'un insaisissable passage; ainsi la pensée, la science humaine se composent d'une accumulation de notions, d'êtres ; la pensée présente vient et fuit. L'esprit, pour penser, pour connaître, pour exprimer, ne peut contenir qu'une vérité à la fois , et l'isolement de cette vérité lui est une nécessité , c'est-à-dire qu'il ne peut penser que par succession et par abstraction.
Mais en même temps, la faculté d'extraction et d'abstraction est une véritable puissance ; car il faut une force pour extraire cet objet et cette notion de la foule des objets et des notions, comme il faut ces jeunes gencives qui seront les dents pour extraire cette goutte de vie. Par la faculté d'extraction et d'abstraction, l'esprit semble donc comme mordre l'être, pour jeter dans l'organisme la portion proportionnelle à sa faculté d'assimilation. Sans l'abstraction, l'esprit serait comme en continuelle indigestion de l'être, qu'il absorberait par trop grosses parts, à la façon des estomacs trop avides. Et ces esprits-là ne sont pas rares ; ce sont ceux qui sautent d'un coup à la synthèse, sans faire les abstractions, ou, comme nous allons le voir, les analyses nécessaires. Ils donnent à leur faculté d'assimilation des extractions mal choisies et malsaines qui sont les faux systèmes. C'est en effet par cette faculté d'extraire proportionnellement à sa force d'assimilation, de rejeter tout le reste, que l'esprit sera assez libre, robuste et dispos, fonctionnera assez bien dans tous ses rouages
pour s'emparer de cette vérité isolée et, par elle, arriver à toutes ; eu sorte que la force de l'esprit se trouve dans l'emploi des moyens mis à la portée de sa faiblesse.
Les dangers de la faculté d'extraction et d'abstraction sont grands. Souvent elle entraîne l'esprit, effrayé des longues recherches et des profondeurs des problèmes , à nier ce qui l'embarrasse et à rejeter dans l'abstraction, c'est-à-dire dans la négation , les plus grandes, les plus hautes et les plus nécessaires pensées , sous prétexte qu'elles n'apparaissent pas à l'esprit comme des extractions assez claires et réelles.
On doit dire que c'est là un grand travers de l'esprit de l'homme, et notamment de l'esprit français ; par là, il tronque la grandeur des sciences et des choses de l'esprit. L'impatience naturelle du caractère , la paresse des longues recherches, s'irritent des méditations indispensables. La détermination subite des notions est nécessaire au Français comme celle des actions. Tout se rétrécit et se rapetisse à cette vue simpliste. Le grand art épique est impossible, la métaphysique impossible. Il ne reste plus à la philosophie que le moraliste, ce piquant observateur ; à l'art, que ces petites scènes que Ton comprend d'un coup d'œU. Toute la production française porte le sceau fatal d une action exagél*ée de la faculté d'abstraction, coupant, tranchant les quahtés essentielles de l'être, et n'arrivant jamais à le voir dans sa magnificence et dans sa splendeur. On appelle bon goût et bon sens ce rétrécissement de la beauté et de la vérité. Les hommes érigent toujours leur impuissance en vertu.