CHAPITRE V
^ne la faculté d^abstraetlon et d'extraction n^exeree dans la. Vie, dans l'art, dans la selenee.
Si cette faculté est la première opératrice de Tesprit, ainsi que nous croyons l'avoir montré, on ne s'étonnera pas de son action universelle dans toute la connaissance humaine, et nonseulement dans chacune des branches de la connaissance, mais dans chacun de ses actes. C'est-à-dire qu'à chaque fait et à la multitude des faits, correspond une extraction proportionnelle au conservé, et, par inverse, une abstraction proportionelle à tout le rejeté ; de telle sorte que Tesprit a en tout état un moyen proportionnel de saisir le fait.
On paraît considérer la faculté d'abstraction et d'extraction comme agissant plus spécialement dans la science. Pourquoi? C'est que là non-seulement elle est volontaire, mais qu'elle est corroborée par des méthodes , par des connaissances , des classifications complètes de ces différents moyens d'assimiler les conquêtes de l'extraction et de l'abstraction. Quelque perfection qu'y apporte justement la science, ce procédé de l'esprit ne lui est pas propre ;i 1 est le moyen unique et premier, sans lequel l'esprit ne peut faire ni une opération vitale, ni une opération artistique, ni une opération scientifique.
Des philosophes préoccupés de l'analyse scientifique et ne tenant pas compte de l'analyse que j'appellerai vitale, ont voulu que l'abstraction fût une faculté postérieure à l'intuition, à la perception, à la conscience. C'est là une erreur psychologique grave* Toute perception du contingent, toute intuition du nécessaire implique la séparation du contingent de ce qui n'est pas lui, du nécessaire de ce qui n'est pas lui. Avoir conscience de soi, c'est avoir opéré la séparation du moi de tout ce qui n'est pas le moi. Il faut donc dire, au contraire,
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qu'il n'y aurait pas perception, pas intuition, pas conscience du moi sans abstraction. Par conséquent, sans qu'on la puisse ' séparer autrement que par l'analyse, de l'intuition et perception première, l'abstraction resterait la première opératrice de l'esprit.
I. Dans la vie, nous percevons l'arbre, la maison, l'honmie comme faits matériels, tantôt séparés, tantôt unis; nous voyons 1,10, 25, tantôt comme seuls, tantôt comme unis à homme, pierre , arbre, etc. Nous voyons les idées conmie justes, vraies, fausses, isolées ou appliquées aux actes et aux hommes. Nous voyons donc de même les faits spirituels, numériques et matériels, tantôt dans leur isolement et dans leur nature propre, tantôt dans leurs rapports avec les réalisations, tantôt dans leurs rapports entre eux. C'est-à-dire que dans la vie nous abstrayons et extrayons les faits idéals, numériques et matériels.
II. Dans l'art, et prenons pour exemple la peinture, la sculpture, ces arts tangibles. Ils semblent ne vivre que de la concrétion de la matière, tellement que beaucoup de grands esprits, tels que Bossuet , ont été induits à penser que leur but n'était que de copier la nature et de reproduire la réalité concrète ; théorie profondément fausse et abaissante qpe nous allons voir disparaître par la nécessité de l'abstraction et de l'extraction de l'objet, soit idéal, soit matériel.
Chaque art fait une première extraction et abstraction en choisissant ses nioyens propres ; une seconde en choisissant les idées, les c jrps qu'il veut rendre ; une troisième enfin, et qui est celle à laquelle s'élève le génie et qui consiste à extraire des objets vus les qualités nécessaires, de telle sorte que le contingent et le matériel restent infériorisés à l'idée, à la qualité, à la loi nécessaires. Pour arriver à cette troisième extraction, il faut à l'esprit la puissance de voir la loi au travers de l'objet, pour ainsi parler ; d'abstraire, par conséquent, le réalisme concret du corps vu, et d'avoir en perpétuelle extraction durant toute la durée du travail, la loi d'harmonie plutôt que l'objet même, qui n'est plus que le moyen de la reproduire. Cette opération se fait d'instinct dans l'esprit de l'artiste, et beaucoup y sont arrivés qui ne l'ont
pas soupçonné ; mais tout inventeur dans les arts a rendu les objets, plus encore par leurs qualités et leurs lois que par leur réalisation ccjpcrète et extérieure. C'est le propre du génie que celte révivification de la matière. Tout inventeur est allé au nécessaire qui est sous le contingent, et a imprimé à la matière le cachet propre de la loi nécessaire qu'il a pénétrée. C'est ainsi que Phidias est remonté à la loi des proportions, Rembrandt à celle de la décomposition des valeurs d'eiEfet , Michel- Ange à la loi de la pesanteur des corps, Paul Yéronèse à celle du contraste des couleurs, qui ne devait être scientifiquement constatée que trois siècles après lui par M. Chevreul. '
La puissance de l'extraction et de l'abstraction s'exerce donc sur la constitution de l'être de telle sorte que l'esprit extrait les qualités nécessaires des qualités contingentes, et met par là le contingent comme en un plus beau relief par la surabondance du nécessaire dont il l'imprègne. De là vient la beauté plus visible dans l'œuvre de l'homme que dans celle de la nature. Cette puissance de T extraction des qualités et des lois par dessus le contingent qui les contient, les fait dominer et les met en saillie sur le concret même de la nature, élève les arts au-dessus d'elle. C'est là le propre et l'essence du grand art ; qu'on y pense. Hors de là, il y a copie, non pas art. L'esprit, par cette faculté, est le maître et non le suivant de la nature ; il ne la copie pas dans sa concrétion mêlée ; il rend par elle la belle loi, la belle qualité, la belle idée, et la matière concrète se trouve sous la main de l'artiste , l'esclave de sa qualité suprême et nécessaire. L'art n'est donc pas la copie, comme le croit Bossuet, c'est la transfiguration de la nature. Le génie l'opère au moyen de l'extraction des qualités nécessaires. Et ceci assure les arts contre ces opinions superficielles et légères qui n'hésitent pas à les détruire au nom des machines perfectionnées. Le faux art, le petit art de copie mécanique sont détruits ; le grand art ne redoute rien. La machine est serve de la concrétion ; elle n'a pas la faculté d'extraction et d'abstraction ; elle ne peut jamais faire jaillir, sortir, vivre le nécessaire au-dessus du concret. La machine est incapable du beau.
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Il se passe dans Tesprit de l'artiste un phénomène analogue à ce qui se produit en algèbre, lorsqu'on extrait la quantité, le nombre de tous objets et sujets quelconques ; l'esprit laissant toute chose nombrée, remonte au nombre. Ici l'esprit ne peut laisser absolument les corps, puisque c'est le corps qui forme la statue ou le tableau ; mais il ne prend d'eux que ce qu'il faut pour mettre en saillie la loi elle-même. C'est ainsi que nous admirons les simplifications si] naturelles et si voulues en même temps de Tart grec, de l'art italien ; les interprétations si personnelles et si diverses de Rembrandt , de Rubens, etc. C'est ainsi encore que l'art s'abaisse aussitôt qu'il n'a plus la puissance d'extraction et d'abstraction suffisante pour remonter au nécessaire. L'art rômam, par rapport à l'art grec, ne porte que cette trace de décadence. Que Part français y prenne garde ; jamais il n'a osé les al)stractions des grands arts.
m. Si nous examinons les sciences , nous arriverons au même résultat. Pour arriver à cette adéquation de l'être qui est le but, l'esprit ne trouve pas l'être à un état de vague et d'indéterminé mais d'ordonné, puisqu'il n'est pas possible de le concevoir autrement que par la détermination et l'identité. De telle sorte que le grand labeur de l'esprit est donc d'arriver à découvrir la détermination propre à chaque essence , soit matérielle , soit spirituelle , à chaque notion ou à chaque corps. Diviser les notions, les corps en qualités essentielles de chaque notion et de chaque corps, c'est arriver à la détermination de ces notions et de ces corps, puisque la détermination n'est que par les qualités de l'essence elle-même. Une notion, un corps, sont donc déterminés quand on a leurs qualités essentielles. Or, pour arriver à cette précision et à cette netteté qui met l'esprit en possession d'une notion qui lui est adéquate, la science accepte d'abord la division naturelle des corps et des notions, elle les extrait et les abstrait. Puis elle extrait et elle abstrait chacune des qualités successivement et toutes les qualités de chaque notion et de chaque corps. Elle les sépare en faits précis, perceptibles à la pensée par leur qualité de clarté proportionnelle à la profondeur du nécessaire ou h la superficie du contingent.
La plus haute clarté est celle du nécessaire déterminé en notion; mais c'est une clarté intense, que l'ensemble de l'humanité ne voit pas toujours et qui paraît souvent l'aveugler au lieu de l'éclairer, habituée qu'elle est à la demi-lumière du contingent. Ces yeux faibles se baissent à la vue du soleil et des cieux.
Plus un fait est précis, plus il est scientifiquement facile à connaître ; plus un élément scientifique est déterminé, plus il promet la certityde. C'est ainsi que l'élément mathématique, nécessairement déterminé par 1, donne une certitude nécessaire dans ses combinaisons. Plus une proposition est nette et isolée des propositions voisines, plus elle est saisissable, facile à prouver, témoiii la Géométrie. Or, la faculté d'extraction est la simplification du fait scientifique. Toute l'action des sciences n'est donc mise en jeu que par le mécanisme de l'extraction et de l'abstraction. L'abstraction laisse dans Tindéterminé, dans le vague, dans l'indéfini tout ce qui n'est pas la notion ; l'extraction fait se dresser hors de l'indéterminé du vague et de l'indéfini, la notion qui se détermine par ses qualités essentielles connues.
Ainsi la science commence et se parfait par ce double jeu de l'extraction et de l'abstraction. Ainsi, chacune des opérations de la science se produit par elles. Par extraction, l'objet de la science se choisit. Par double extraction, la perception, l'intuition unies fournissent les faits nécessaires, les faits contingents, les faits matériels, idéals, numériques. Par extraction, l'esprit les analyse, tantôt au moyen d'un aperçu rapide qui lui donne une certitude de sentiment, ou croyance, ou foi, ce premier, degré de la connaissance; tantôt au fpoyen du calcul du syllogisme de Texpérience, par des abstractions et extractions successives qui se reproduisent à chacune des opérations du calcul, du syllogisme, de l'expérience. Enfin, c'est par extraction et par abstraction qu'il acceptera la synthèse de chaque proposition de la science, comme la synthèse générale de la science entière.
r QUESTION.