CHAPITRE J
En général de la synthèse.
Cependant l'esprit va-t-il rester avec une agglomération chaotique d'extractions sans lien, sans ordre entre elles; faits multiples ne s'unifiant jamais ; faits divers restant toujours dans leur diversité ; unités toujours juxtaposées et n'arrivant point, par leur combinaison, à former le nombre et les nombres? Non; cet état est impossible à Tesprit. Il faut qu'il fasse autonomiques ces qualités nécessaires de l'être qui sont ridée considérée à Tétat étéronomique. Il faut qu'il les fasse lui. Il faut qu'elles deviennent notions dans Tesprit, comme elles sont qualités dans l'être considéré comme absolu ou comme contingent. Cette opération se fait par la faculté de synthèse. La synthèse semble comme le cœur qui fond en un liqui^ vital et unique, tous les liquides prQvenant de la digestion et qui ainsi fait la vie de l'organisme entier.
Il se passe ici une série d'opérations dont cette comparaison, certes grossière, mais qui peut être frappante, va nous donner une idée. La faculté d'extraction a porté Tâliment à l'estomac, le cœur attend le liquide préparé qu'il transforme. Que devient l'aliment dansFintervalle de ces deux opérations? autrement dit, par quels moyens l'être brut sera-t-il modifié et transformé, rendu assez semblable au liquide sang pour pouvoir, par transitions successives devenir sang lui-même?
C'est là qu'on voit, par suite d'extractions et d'abstractions réelles, opérer les instruments propres de la digestion. Les uns extraient de l'aliment sou suc et sa moelle , les autres rejettent les parties inutiles qui seront chassées du corps; jusqu'à ce qu'enfin cet aliment, qu'une juxtaposition si hermétique qu'on la suppose, n'aurait jamais fait devenir corps hnmain, cet aliment, dis-je, modifié, décomposé, recomposé, soit définitivement unifié dans la vie, soit fait vie propre par l'assimilation.
De même, par quels moyens l'idée à l'état étéronomique va-t-elle devenir autonomique? Gomment sera comblé ce grand espace de l'extraction à la synthèse?
Quand la faculté d'extraction a saisi le fait spirituel ou Matériel, elle l'a confié à la double faculté d'intuition et de perception, qui est à la pensée comme l'estomac avec sa double puissance d'appréhensions du solide comme du liquide. Le fait alors se trouve passé à la faculté de jugement qui paraît comme l'intestin avec la triple puissance d'agir sur les solides, les liquides, les gaz, avec la faculté de séparer les parties du bol alimentaire, de rejeter les inutiles, de garder, décomposer, modifier à la capacité de l'organisme les parties utiles et conservées. De même la faculté de jugement possède la triple puissance d'agir sur les faits, en tant que matériels, qu'idéals, que numériques, la force de choisir entre eux ceux qui conviennent à telle ou telle notion, à telle ou telle expérience, à tel ou tel calcul, de rejeter les inutiles, de préciser, classer, déterminer les utiles et les conservés, de façon à les rendre assimilables par l'esprit.
Toutes ces fonctions s'accomplissent dans la pensée ^ec la régularité de celles de l'organisme matériel. L'intervention de l'ignorance, de la volonté, de la passion dans chacune de ces opérations, peut en troubler Tordre, comme au contraire l'intervention du savoir, de la volonté et de la raison peut le parfaire.
On peut dire qu'il se passe encore ici quelque chose d'analogue dans les facultés matérielles. L'ignorance, la volonté, n'y ont point prise, en ce sens que les fonctions se font spontanément et fatalement. Et il en est ainsi des facultés de
l'esprit. Pour ce qui est du corps, Tignorance et la volonté y peuvent influer. Par la mauvaise qualité de Talioient on s'empoisonne. La passion mine, détruit, tue en altérant l'organisme. Le savoir, la volonté et la raison amènent donc la perfection des opérations corporelles comme des opérations intellectuelles.
Jamais d'ailleurs Tordre des facultés intellectuelles ne peut être altéré, en ce sens que Tçsprit ne fasse plus d'extraction, d'intuition, de perception, de jugement ou de synthèse. D faut, pour digérer, accepter l'ordre fatal des facultés de l'alimentation. Il faut, pour penser consentir à Tordre fatal des facultés de connaissance. Ne pas vouloir soumettre Taliment k la division, à la déglutition , c'est vouloir étoufler. Ne pas , vouloir consentir à l'extraction et à l'abstraction, c'est vouloir ne rien connaître. Dès qu'il y a une digestion, une connaissaDce, toutes les facultés ont agi dans leur ordre nécessaire. Mais si les opérations premières ne sont pas faites avec pondération et maturité, la synthèse en contracte des qualités, soit de fausseté, soit tout au moins d'imprudence ou d'incertitude qui lui Ôtent la valeur scientifique. Ge n'est donc pas parce que les opérations de l'esprit n'auront pas été faites, qu'il y aura synthèse fausse ou incertaine, mais c'est parce qu'elles n'auront pas été bien faites. Ge n'est pas parce que l'estomac ou l'intestin n'ont pas fonctionné qu'il y a indigestion^ c'est parce que les fonctions se sont accomplies sans ordre.
Exercer toutes les facultés d'extraction, d'intuition, de perception, de jugement, de synthèse, est donc de tout état de la connaissance ; les exercer dans leur mesure et leur perfection est le propre de la seule méthode absolue fixée. Get emploi de toutes les facultés de l'esprit constitue donc le rapport général de l'esprit à l'être; ce n'est là que le procé^ universel de la connaissance mis en œuvre également par l'ignorant et le savant. Au contraire, cet emploi fait avec pondération, mesure, ordonnance et perfection, constitue la connaissance des moyens par lesquels fonctionneront et se perfectionneront chacune de ces facultés. Ges moyens sont précisément les moyens méthodiques, que le savoir et la volonté instituent. C'est donc
ce grand passage de lextraction, de la perception, de Tintuition au jugement et à la synthèse qui va nécessiter et enfanter Pélude, rinvention de tous les procédés méthodiques. Et dans cette longue recherche, l'esprit se trompera comme nous l'avons vu historiquement dans le proemium. Il se trompera, mais en prenant sans cesse une possession plus pleine, plus parfaite de son rapport avec l'être ; de la loi, de la connaissance et des moyens d^accomplir ce rapport jusqu'à l'adéquation.
C'est donc entre la première phase du premier acte de la connaissance qui se compose de l'extraction, de la perception et de l'intuition comme facultés premières de l'esprit, et la deuxième phase qui est la synthèse, que le jugement va opérer par le moyen du raisonnement qui se décomposera suivant les modalités de l'être, ainsi que nous allons voir au livre suivant.
Qu'il iious suffise ici, pour établir les rapports généraux de l'esprit à l'être, de montrer que c'est par la faculté de jugement que l'esprit passe de l'extraction à la synthèse. Nous n'avons besoin ici que du jugement et du raisonnement spontanés. Étudier les moyens dont se sert le jugement pour amener la synthèse, serait déjà pénétrer dans les rapports spéciaux qui naissent, bien du procédé général de l'esprit, mais que la méthode instituée met seule dans leur relief.