CHAPITRE IL
Les Grecs n'ont jamais agité la question de la méthode et du critérium d'une façon profonde. Ils se laissaient aller à l'observation : comime contrôle, ils appelaient la logique; de sorte que cette science a une véritable valeur de méthode chez eux. Et comme toute la logique se résume dans le syllogisme, et que le syllogisme reste sans contrôle, il prend une vraie puissance de critérium. L'école d'Ionie, l'école d'Élée, bien que différentes à tant d'égards, ont ce même procédé. L'école de Platon, celle d'Aristote portent la même trace.
Quand les Grecs s'interrogent en dehors de cette donnée sur le contrôle' dernier de la connaissance, on voit tout leur embarras. Il éclate dans la contradiction de leur procédé méthodique et de la preuve finale qu'ils veulent parfois s'imposer. On sent partout l'instinct secret de l'impuissance. Qui leur prouvera la validité de leur syllogisme? Qui fixera la raison? éternelle question de l'esprit humain.
Ces Grecs qui venaient rompre avec la marche de la pensée par l'introduction nécessaire du nouveau, au moyen de l'observation, sentaient et affirmaient l'horreur du nouveau. Leur méthode sapait la tradition, et c'était elle qu'ils invoquaient dans leur découragement comme la preuve dernière. Prati-
quement, il est vrai, ils ne s'y conformaient point : chacun était novateur, tout en protestant qu'il rattachait son système k une chose déjà vénérée. Hésiode disait : « Ce n'est pas un vain mot que celui qui est prononcé par plusieurs peuples. » (Hésiode, liv. Oper. et dier.) Sophocle, dans VAntigone, v. 707- 709, s'écriait : • 0"^ croit avoir seul raison est insensé. »
Et cependant que' voulaient-ils, que faisaient-ils ? Ne cherchaient-ils pas les lois nécessaires de la nature? Ne tentaientils pas de pénétrer cette intelligence divine qu'ils ont si magniJBquement entrevue ? N'avaient-ils pas raison seuls de tous les peuples par Socrate, Platon, Aristote et leurs sages? Qui trouve une loi niée ou inconnue, n'a-t-il pas prononcé une parole qui couvre la voix des peuples ? N'a-t-il pas nécessairement raison contre tous, non par lui, mais par la loi?
Aristote lui-même effaçait d'un mot toute sa marche scientifique, sa logique et la foi qu'on devait avoir en lui. Il donnait k la tradition critérium, c'est-à-dire au consemus unirversalis, sa formule la plus ferme : c La plus puissante preuve est l'acquiescement de tous. » Senèque parlera de même à la fin du monde antique : Apud nos veritatis argumentum est aliquid omnibus viderû (Ép. 117.)
Partout où vous constaterez le découragement méthodique, vous verrez le cçnsensus universalis revenir et tenter de lutter contre le doute qui finit toujours par le vaincre. Le ^on^ sensus universalis est le critérium de Voltaire défendant le déisme; celui de^ Lamennais cherchant une dernière égide au catholicisme avant de Tabandonner.
Mais quand les philosophes anciens assignaient-ils la tradition comme contrôle dernier de leurs théories ? Jamais, et tout ce qu'ils disaient des systèmes précédents n'avait qu'une valeur de citation à l'appui. Restant ainsi sans preuve en dehors des actes et du moyen même de la connaissance, il fallait nécessairement, sans qu'on s'en doutât ni -qu'on le voulût, que le syllogisme restât critérium.
52 PROOENIUM.