CHAPITRE III
Les Grecs ne sont donc pas les hommes qui onl le plus intimement pénétré la méthode. On dirait souvent qu'ils en font sans le savoir. La dialectique et la méthode se confondent chez eux. C'est la logique qui répond à ces deux besoins, si différents qu'on doit dire qu*ils sont négatifs Tun de l'autre . Ce serait, en eflfet, un mauvais dialecticien celui qui attendrait la perfection de la méthode pour soutenir sa cause. Ce serait un triste méthodiste celui qui procéderait par la dialectique. Il y en a cependant beaucoup, chez nous comme en Grèce.
Toutefois, nul peuple n'a eu de la méthode un instinct plus large et plus droit : c'est la raison pourquoi ses œuvres son t si ordonnées et parfaites? Sa notion était vague, générale, surperficielle ; mais elle était simple : observer, raisonner. Elle impliquait un certain caractère d'œuvre : on raisonnait pour convaincre, Tœuvre devait donc être calculée pour aller jusqu'à la persuasion et s'arrêter pour ne point engendrer la lassitude. De plus on observait ; l'œuvre devait donc porter les traces de cet examen épandu sur l'homme et sur la nature tout ensemble; elle devait, en même temps, n'appuyer sa spéculation que sur des observations faites. Il y a une véritable identité entre le caractère des œuvres grecques et la méthode.
Cependant la notion grecque était fausse. Il y a trois élér ments dans la méthode : le point de départ, les moyens d'exactitude , le critérium. La notion grecque était bien juste, en ce que l'observation est un point de départ vrai, en ce que le syllogisme est un instrument puissant; mais elle était erronée en cela que le syllogisme n'est qu'un moyen et ne saurait jamais être critérium. En cela encore qu'il n'est pas le seul instrument, comme nous le verrons.
Quoi qu'il en soit, la généralité, le peu de pénétration, la simplicité de la méthode grecque, la préservaient de grands dangers et empêchaient Tesprit de s'engager dans des voies fausses tant que l'observation suffirait à fournir au syllogisme. Sa généralité fit sa force et sa faiblesse.
L'élément observation a donné à la Grèce son ampleur, sa vérité, sa justesse, son originalité. On n'est original que par là. L'élément syllogisme lui a fourni son audace, sa finesse souple, son élévation, tant que le balancement a subsisté entre les deux. Une fois l'équilibre rompu, on voit naître ce caractère d'argutie qui dépare jusqu'à Platon et engendre la sophistique. Résultat fatal : Otez l'observation, reste le syllogisme à outrance et naît le sophiste.
La grande guerre de Socrate contre ces argumentateurs à contre-sens peut se traduire ainsi : Observez avant de raisonner : yvcoOi (jsauTov. Ce mot était ancien comme la Grèce. On le trouve, selon Plutarque, inscrit au temple de Delphes. C'est la base de la méthode. Socrate veut la rétablir. Il ne change pas le critérium, il ne s'aperçoit pas qu'on en manque. II voit seulement que le point de départ de la connaissance n'est pas respecté. Socrate fut donc moins un méthodiste inventeur qu'un sage dénonciateur de l'empiétement du syllogisme sur l'observation. C'est l'avertissement vivant que la méthode grecque se disjoint, se désassemble. t)u critérium, rien. Il dit au Phédon : a Qu'il ne faut pas se laisser ébranler par celte pensée, que peut-être il n'y a rien de sain dans le raisonnement. » C'est toujours le syllogisme. Platon, comme son maître, .l'étalé complaisamment jusqu'à fatiguer malgré et à cause de ses finesses et de ses artifices ; Aristote lui érige nn monument impérissable.
Il ne faut pas s'étonner devant cette imperfection du contrôle de la vérité de voir peu à peu ce vaste nuage des douleurs antiques s'étendre et couvrir toute la belle lumière de la Crrèce. Ils avaient raison, eux aussi, de ne savoir où poser leur certitude. Qu'opposait Socrate aux sophistes en les confondant? un raisonnement personnel plus fort, et c'était tout. Aristote pouvait chercher à déshonorer Xénophane d'Élée. Par quoi le combattait-il? par la tradition et le syllogisme. Les sophistes
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ne déconsidéraient-ils pas ie syllogisme ? Les philosophes ne sapaient-ils pas la tradition ? Tout restait en Tair, affirmation sans contrôle. Les pyrrhoniens pouvaient nier, avec Xénophane , la possibilité de la science , la validité des observations, c'est-à-dire l'univers et les lois. Et ces négations ayant une fois ébranlé les esprits, que restait-il? Épicure n'avait plus qu'à attacher l'homme aux jouissances habiles, Zenon qu'à lui donner une force morale qui ne s'appuyait que syr lui-même, et tout devait lentement s'engloutir. Quel long écho dans les âges ont les fautes méthodiques.