‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 37 sur 130 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La méthode grecque poussait par sa généralité superficielle plus à la contemplation qu'à la pénétration, plus au beau qu'au vrai. Ce grand peuple vit admirablement l'extérieur des choses et de Tâme. Il s'arrêta à cette belle surface où l'instinct est presque aussi puissant que la certitude. Il saisit les rapports de la vérité par la beauté, plus que par la vérité en elle-même. Aussi dans son enthousiasme et dans sa vue un peu exclusive du beau par lequel i\ pénétrait aux mystères du vrai et du bien, le. définissait-il avec Platon, la splendeur du vrai *. Il serait plus juste et plus philosophique de dire: le beau est la forme, le verbe du vrai et du bien. Voyant tout par cet extérieur, il faut le reconnaître, si intimement lié au fond même, ils saisissaient les rapports généraux. Pénétrant peu, ils simplifiaient, et leur charme devait s'en accroître. Les Grecs voient et ne creusent point.

Comment d'ailleurs seraient-ils allés plus loin? Quel instrument leur aurait donné ce goût de la pénétration, qui deviendra plus tard la marque des œuvres de la Renaissance? Leur observation, sans autre appui que le syllogisme, était condamnée à la surface et à la beauté. Ayant tiré de leur méthode toute la force d'impulsion et de production qu'elle contenait, ils restaient sans moteur. Il fallait, décroître. Le raisonnement sans l'aliment des faits profonds ne

1. Le regrettable M. Saisset, si finement versé dans l'histoire de la philosophie, fait observer avec raison que le mot n'est pas dans les écrits de Platon. Je le lui conserve cependant, car il rend admirablement l'esprit de ce grand homme , que ce soit un souvenir de ses conversations ou comme un résumé de sa doctrine exprimé par quelqu'autre.

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broyait plus que le vide des subtilités. Ceci explique comment après l'épuisement de la notion grecque, la société romaine, qui n'eut la méthode qu'en reflet, s'abaissa dans un réalisme qui défigura la grandeur, la beauté et même la justesse grecque. On ne voit plus l'élévation, la pénétration, qui sont dues à la confiance qu'inspire la méthode, autant qu'à la force de la notion elle-même. Quand l'homme n'a plus de foi dans sa méthode, il se rabat sur l'apparence du réel extérieur, r/est-à-dire sur une sorte d'observation à courte portée, il tremble de tout sauf du fait matériel, il n'ose pénétrer aucnne loi des choses, c'est-à-dire qu'il n'ose faire eflbrt jusqu'à la beauté et à la vérité profondes*. Aussi ne voit-on plus surgir de grand que quelque historien, tirant son génie de son indignation ; quelques poètes d'amour; quelques voix soulevées des abaissements ; quelques sculpteurs réalistes. J'ai nommé Tacite, Juvénal, les tendres et les licencieux qui suivirent, l'auteur du Laocoon ^ et ceux de tous ces portraitsstatues dont nos musées sont remplis. Ceux-là sont bien plus romains que Virgile et même que Lucrèce ces derniers reflets de la méthode grecque. En métaphysique, rien. Ose-t-on être philosophe quand on sait qu'on n'a pas de critérium? S'il est une science où il est nécessaire que l'esprit se sente ou se croie tout au moins cette preuve de la certitude, c'est la métaphysique. Sans elle on fait, comme Gicéron et comme Sénèque, une sorte d'éclectisme réaliste, compilation des doctrines précédentes, qu'on tâche d'utiliser pour la morale pohtique et particulière, et qui ne mène à rien qu'à bien .constater par les philosophes eux-mêmes la léthargie momen-

1. Ce phénomène se reproduit aujourd'hui autour de nous pour des causes analogues.

% Winckelmann attribue le Laocoon à Lysippe de Sicyone , qui florissait vers 350 avant J.-C. C'est une erreur. Le caractère de l'œuvre dément ce jugement. D'autres ont voulu qu'il fût d'Agésandre Rhodien , date inconnue. Si, comme le prétendent quelques-uns, il a vécu sous les premiers empereurs romains, cela peut se soutenir, mais non si l'on en fait un sculpteur du quatrième siècle avant le Christ , c'est-à-dire des plus beaux temps grecs. Pour qualifier d'un mot le Laocoon, je dirai qu'il est aux grandes productions grecques ce que Sénèque est aux génies de l'antiquité.

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tanée delà métaphysique. Alors commencèrent le grand découragement, la grande incrédulité de la pensée en ellemême et en Dieu. Le jour où l'homme doute de sa méthode, il doute de lui-même ; le jour où il doute de lui-même, il doute de Dieu. Un mot, entre tant d'autres, de Gicéron, cet argumentateur infatigable, montre combien le critérium grec était déchu k cette époque : Affers hxc omnia argumenta cur dit sinî; remquBy mea sententia, minime dubiamy argumentando dubiam facisî (Cic, de Natura deorvm^ liv. ni, c. iv, n. 10.)

Argumentando, c'était tout le critérium. Gicéron ne savait .pas que l'homme qui ne croit pas à son contrôle de la divinité ne croit plus en elle. La suite allait le montrer. Si l'on pen« sait moins, aujourd'hui que l'expérience est le critérium, Dieu ne serait pas si absent de nos intelligences. La pensée de l'homme est toujours proportionnelle au contrôle suprême de la certitude.

A cette phase de la méthode correspond la liberté grecque et romaine ; à sa décadence le sombre désespoir, la tyrannie, le matérialisme et l'athéisme romains. Ne faut-il pas remarquer ici qu'aussitôt que la méthode prend corps et s'affirme, aussitôt que par là elle devient générale, la cohésion qui en naît rend les hommes capables de supporter la liberté comme de l'établir par leurs lois. Ne faut-il pas constater que, si les sociétés grecque et romaine furent les plus libres de la terre tant que rayonna sur leurs développements la méthode grecque, c'est que jamais, comme nous l'avons montré, sens ne fut plus droit, quoique incomplet. Jetons les yeux sur les peuples modernes, et nous verrons le même phénomène se reproduire ; l'Angleterre, le peuple le plus libre, est celai qui a la plus forte cohésion, en même temps qu'il a le plus puissant instrument méthodique.

Il y avait certes des différences entre les méthodes grecque et romaine, mais la notion grecque profitait k Rome comme les lois de Selon servaient de base à sa législation. Le critérium de la force, qui était au fond du djéveloppement romain, devait arrêter toute tendance philosophique et préparer cette concentration k laquelle il aboutit, lorsque la liberté ne put

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se maintenir par la vertu. Dans la société grecque, au contraire, ce syllogisme qui conférait le oritérium à l'individu, sans lui assurer un contrôle supérieur à lui-même, préparait cette dissolution qui en. fut la fin.

Nous ne nous étonnerons pas de ces actions diverses de la méthode sur les peuples, si, d'une part, nous n'hésitons pas à admettre toutes les causes secondes qui concourent au résultat qu'elle prépare ; si, d'autre part, nous pensons à ce qui a été constaté au chapitre précédent : la méthode instinctive oa raisonnée déterminant l'acceptation et la réalisation des lois absolues par l'homme, donne nécessairement aux sociétés nne cohésion proportionnelle à la connaissance et à la pratique de ces lois, qui seules peuvent ordonner le particulier dans le général , l'individualisme dans l'ordre. Par là peut s'opérer l'établissement de la liberté, dont les faux critériums de la force ou individuelle, ou théocratique, ou tyrannique, sont la perpétuelle destruction.

Il y a un véritable parallélisme d'existence entre la méthode et la lilferté. Les peuples modernes doivent donc se persuader qu'ils n'arriveront à réaliser le rêve sacré qui les tourmente que par une notion de la méthode qui loi soit proportionnelle. Tant qu'ils n'auront que les incomplets systèmes sortis des trois éléments fondateurs de notre civilisation, ils n'y arriveront point. L'élément romain qui confère le critérium à l'État, l'élément chrétien qui est arrivé à le donner à la théocratie, l'élément barbare qui l'attache à l'individu à la façon grecque, font tout rouler dans un cercle qu'on ne pourra franchir qu'en trouvant le critérium absolu, la méthode certaine, moyen et contrôle définitifs de la connaissance des lois nécessaires, cette unité fatale par qui se fait la cohésion.

60 PROGËMIUM.

IV' QUESTION

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