‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 39 sur 130 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La foi I on croyait que ce 'serait la suprême attache. On croyait que par elle se ferait cette société spirituelle qui devait être le lien et l'âme de toutes les sociétés. Une idée reconnue vraie est en effet le fond et le nœud de tout rassemblement d'hommes. On a souvent demandé oii est la patrie, elle est là. Ce sont les intelligences en lien qui font le faisceau social. Mais fallait-il établir que la foi serait le critérium de cette union? C'était l'exposer aux oscillations de l'incrédulité et de la tyrannie. C'était la mettre en hasard devant les découvertes de la science apportant des certitudes. C'était' donc créer une attache et un lien factice qui dans la suite devaient être causes de séparation après avoir maintenu un temps Tunion plus apparente que profonde. Pour que le lien soit permanent , indissoluble et conduise à une unité réelle , il faut qu'il s'opère par la certitude y non par la foi ; c'est-àdire par la liberté de la connaissance soutenue de la méthode certaine , non par le sentiment toujours plus ou moins incomplet d'une certitude à priori.

Quel est au vrai le but du christianisme ? rallier les hommes par l'unité d'une idée absolue ; amoindrir , effacer par là toutes les diversités de races , de développements, de climats, de gouvernements , de milieux , de tempéraments , d'intelhgences et les fondre dans une société spirituelle. Vaste but , le plus élevé, le plus étendu qui ait jamais été conçu , supérieur aux projets d'Alexandre et de Rome comme la pensée Test à la matière. Sublime idée la plus profondément puisée à la source de l'union humaine, la plus noble, la plus vraie

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et la pins pure qui ait jamais servi à relier les tronçons épars de l'humanité.

La pensée affirme enfin qu'elle seule a droit de rassembler ôt de gouverner les hommes. Dans le monde antique elle aspirait moins k conduire qu'à se produire librement , dans le monde moderne elle veut être l'âme, la vie, le battement des consciences et des sociétés.

Mais que la foi fût le critérium et le moyen de la connaissance pour opérer cette union, c'était une erreur fatale, dont nos civilisations ont été les victimes. II ne faut pas dire que les temps parcourus par le christianisme, leur ignorance, nécessitaient ce contrôle factice et momentané. Ce serait historiquement faux. Quand on considère nos sociétés au quatrième et au cinquième siècle on est frappé d'y voir la culture de rintelligence protégée et florissante dans toutes les parties occupées par l'organisation romaine. On doit y remarquer les barbares copiant les mœurs et les lois des vaincus.

On est frappé d'y voir après des siècles d'efForts, la littérature sacrée étouffer tout^ autre connaissance et mépriser tellement la beauté et l'art , qu'elle tombe à l'état de vulgaires conseils de morale pratique.

M. de Savigny a démontré que le droit romain ne s'est jamais perdu. Si la société chrétienne, au lieu de plonger les barbares dans la quiétude de la foi, les avait poussés à imiter les institutions si nombreuses et variées de l'instruction romaine, on peut dire que la science ne se serait point perdue et que les monastères n'auraient pas été plus tard obligés de la tirer de ses ruines. L'Irlande en fut un exemple et une preuve.

Mais une secrète terreur de l'intelligence et de sa liberté domine toujours ceux qui adoptent la foi comme critérium. Ce sentiment jeta le sacerdoce du côté de la barbarie et l'empêcha d'utiliser ces beaux restes de la raison antique.

On croit trop que le développement de l'intelligence grecque et romaine fat abattu d'un coup par les barbares. Le néoplatonisme d'Alexandrie continue dans des représentants isolés , Scot-Êrigène le fait briller hautement au neuvième siècle. Il périt avec lui , mais sous les foudres des papes. Législation,

philosophie et mœurs, la société gréco-romaine aurait pu s'épnrer et modifier Télément barbare sans cet implacable critériofli de la foi qui voulait la table rase. Gomme la méthode est la première question de l'esprit, toutes les fois qu un critériam nouveau s'établit, il détruit tout, pour réédifier tout.

C'est donc bien une erreur méthodique qui hasarda le développement chrétien : l'unité par la foi. Il fallait dire courageasement : l'unité parla certitude.

Nous le disons ; et c*est là qu'est l'avenir du monde.

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