CHAPITRE IV
Pour bien connaître la méthode chrétienne il faut la rattacher à la juive comme ressemblance , en même temps t[u'à la
1. Alcuin/ce copiste de saint Augustin et des Pères, définissait la foi : « la certitude des choses ignorées et merveilleuses. » (OEuv. d*Alcwtn, t. II, disputatio.)
grecque comme réaction. De même que le chrétien , le jpif voulait lier l'homme à Tabsolu par une affirmation précisoi Son moyen méthodique était la foi. Quel était son contrôle définitif? Quand Moïse descendant du Sinaï présentait aux Hébreux les tables de la loi , il leur apportait leur critérium : la lettre.
Nul peuple n'a poussé plus loin cette attache au critérium de la lettre. Chez les Romains , où la lettre des douze tables était contrôle conjointement avec la force, on s'ingénia pour en tourner la roideur. De là ce singulier développement du droit romain par l'exception qui finit , pour ainsi parler, par être toute la loi romaine. C'était une fuite du critérium.
Chez le juif comme chez le chrétien l'élément observation et l'élément syllogisme étaient anéantis. La foi à la lettre, qui ne s'étend ni ne s'élargit , contenait tout dans la pensée unique, d'un absolu fixé à l'avance. La grande révolution chrétienne consistait à mettre la foi à l'esprit à la place de la foi à la lettre. Le critérium juif était détruit. La foi qui n'avait qu'une valeur de moyen méthodique chez le juif par la précision du texte auquel tout se soumettait, prenait chez le chrétien une force de contrôle. La révolution chrétienne était donc un agrandissement puisque le vague de l'esprit pouvait se préciser par la connaissance des lois nécessaires.
La civilisation juive porte la trace profonde de cette unité factice opérée par ce contrôle tyrannique de la lettre. Une seule pensée éclôt dans ce peuple. Pas de science, pas d'art, tout est lié, garrotté dans la pensée et dans les relations. Il est vrai que l'idée imposée aux juifs était la plus haute de l'humanité , celle de l'absolu. Mais comme tout en est esclave, tout en est faussé. Il n'est pas une seule production qui n'y soit consacrée dans la législation, dans la politique, dans la poésie et jusque dans les chants d'amour. Si les poètes chantent les joies de la chair, ils n'y vont pas à la façon personnelle des autres peuples; il leur faut un biais, ils en font^ sans hypocrisie d'ailleurs, l'image de l'union sublime de l'homme et de l'inJini. Et comme d'autre part ils procèdent à la façon des peuples jeunes, c'est-k-dire qu'ils sont naïvement corporels, le côté allégorie, certain pour qui comprend le
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critérium juif et ses conséquences, disparaît sous l'image de la matière*.
Qu'aurait fait la science dans cette société ? II fallait briser ce critérium de la lettre qui avait tout prévu , tout enseigné d'un bloc , ou il fallait rester dans ces notions toutes faites , qu'il était impossible d'étendre. La connaissance ne pouvait grandir que, lorsqu'on [conservant l'affirmation juive, on détruirait sa méthode. C'est ce que fit le Christ, et dès cette heure furent possibles les lettres de Paul et de Jean , et le développement philosophique des premiers siècles.
Tout se concentrait dans le génie juif par cette méthode exclusive de la foi à une lettre critérium. Tout , dans le génie grec, se répandait par l'observation et le syllogisme dans une discussion pénétrante. Le critérium grec vivifiait la
1. L'homme ne peut pas faire abstraction de la matière; il faut qu'il crie sa joie, son admiration et jusqu'à ses plaisirs. Dans les civilisations où le critérium n'est pas exclusif et tyrannique, ces productions du génie humain sont œuvres isolées. On trouverait même contraire aux mœurs comme au goût d'en faire le revêtement d'une idée divine. Mais avec ce contrôle juif, il fallait tout ramener à l'absolu et de bonne foi par la seule nécessité delà note unique laissée à l'art, les poètes honoraient l'infini par les intimités de l'amour charnel. C'est ainsi qu'on peut expliquer des chants sacrés vénérés également des juifs et des chrétiens, tels que le Cantique des Cantiques y le seizième chapitre d'Éxéchiel^ et peut-être aussi le langage charnellement chaste de la Bible. Si des critiques tels que Théodore de Mopsueste, Voltaire, Ewald, M. Renan dans ses beaux travaux, étaient remontés jusqu'à la méthode comme base de jugement, ils auraient vu que le contraste du critérium juif avec la nature humaine, joint à une primitivité'de mœurs toujours corporelles sans malice, devait nécessairement enfanter un tel genre de poésie.
D'autre part, si les Cyrille et les Bernard avaient fait le même travail, ils ne se seraient pas laissé aller, dans une mystique sans solidité, à voir sous tous les mois des allégories mystérieuses et prophétiques.
Cet art est une conséquence naturelle de la méthode , il se reproduirait partout où les conditions seraient les mêmes. 11 est le résultat de l'homme pensée et chair, condamné à ne jania-is parler de soi, mais uniquement de Dieu. On a raison d'appeler le Cantique des Cantiques le livre des divines amours, mais on a eu raison aussi d'y voir la suratondajace de l'homme ému des beautés de la matière. L'explication du cantique. ft*est*donc pas selon que le voulaient saint Bernard, saint Tho-
CONSIDfiRATIONS GÉNÉRALES. 67
mnltiplicité, le juif ranéantissait. Par là ce peuple devenait le gardien du monothéisme, l'idée unique qui lui était laissée.
Le juif est Féclatante démonstration que la pensée de Imfini ne suffit ni pour développer ni pour moraliser l'homme. L'absolu lui-même ne peut rien sur la raison sans la liberté de la méthode. Ou l'esprit se satisfait de puériles pratiques et reste enfant, ou bien cet homme trop court lié s'enfuit à Samarie, il élève Thersa contre Jérusalem, il chante Baal et Astarté, il se fait des théraphîms et des idoles; il brûle le critérium papal à Wittemberg ; il élève Nuremberg et Genève contre Rome; il déshonore, il raille, il rit, il nie, il disperse, il anéantit. Religions, n'attachez jamais vos affirmations aux hasards d'un critérium aventuré.
masj Gerson, saint Bonayenture, saint Anselme, Richard de Saint-Victor, Bossuet, la plus haute tâche de la théologie. Mais ce poème n'est pas non plus une pastorale comme le veulent, en se jetant dans de nou- Telles allégories aussi peu solides, Ewald et M. Renan. Ce n'est pas davantage une sorte d'épithalame à Priape comme le voulait Voltaire. C'est l'amour divin chanté par l'amour terrestre, c'est le trop-plein d'un cœur d'homme qui emploie toutes ses joies pour faire sentir l'ineffahle union du créé et de l'infini. Et Salomon d'ailleurs n'était-il pas de tous les juifs celui qui était le plus capable de le produire, nature passionnée et spéculative, élevée et sensuelle, comme le témoignent également sa vie et ses œuvres? Peut-être s'il eût été hbre dans l'expansion grecque, il eût eu les chants de Sapho et d'«Anacréon, peut-être dans notre société fût-il tombé aux contradictions de Jean-Baptiste Rousseau. Esclave dans le critérium juif, ce tempérament et cet esprit devaient enfanter cette œuvre. N'est-ce pas l'homme qui a demandé la sagesse et a abouti à la passion, ardeur longtemps refoulée par la hauteur de la pensée, et éclatant enfin à l'âge où le doute envahit secrètement, où la fuite de la vie fait accepter les plaisirs refusés. Que Salomon ait composé ce chant dans sa sagesse , il l'a fait avec ses aspirations vers l'amour ; qu'il l'ait imaginé dans sa prodigieuse luxure, il l'a fait avec ses ardeurs vers le vrai. L'homme est entier, le peuple juif entier, le critérium entier, c'est bien le cantique des cantiques.
68 PROOEMIUM.