‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 42 sur 130 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Voyons cependant se dérouler quelques-unes des conséquences de la méthode chrétienne.

L'esprit, en acceptant la foi critérium, consentait de sentiment et à priori à la solution de tous les grands problèmes de la vie et de la pensée. Il s'interdisait la preuve et le contrôle de son acceptation toute de prime-saut. Il attachait donc sans certitude toute l'existence des sociétés des arts et des sciences au contrôle de la foi. Il se liait à l'absolu et s'enchaînait du même coup loin de lui. Il remontait en partie aux premiers errements de l'humanité en établissant les religions comme loi de cohésion des peuples aux dépens de la méthode. Il rétablissait ces tyrannies que la méthode grecque avait déjà détruites une fois. Entraîné par une réaction excessive contre la notion des Thaïes, empêché d'ailleurs par l'ignorance de la méthode absolue , l'esprit brisait avec le monde grec , se rattachait au monde antérieur, et des conséquences inévitables allaient surgir dans les siècles.

Prenant à la méthode juive son attache à l'absolu, Tassouplissant par un critérium plus lai^e quoique faux, la méthode chrétienne combattait la grecque qui résistait en mourant. Cette lutte fit passer une part7.e de l'esprit des Platon et des Aristote dans les œuvres des Augustin et des Origène , mais ne les affranchit pas du critérium , qui d'abord latent, se montra bientôt à nu. Saint Augustin constata douloureusement l'impuissance du critérium foi ; mais n'ayant rien pour le remplacer et n'y pouvant renoncer, cet homme doux attacha la force à l'idée. Et ce contrôle que repoussaient des rois barbares, comme Théodoric et Théodabat, devait être accepté par les pontifes et les rois de la civilisation moderne.

GONSIOÉRATIOfiS GÉNÉRALES. 69

La méthode chrétienne avait donc sa grandeur et ses dangers. D'un côté elle plaçait l'homme dans la juste nécessité de s'identifier à Tabsolu par la perfection morale, et lui imprimait un élan d'élévation que le monde n'avait point connu. Mais d'autre part elle paralysait l'esprit en lui enlevant la liberté de sa méthode , et son mode essentiel de procéder. Elle dénaturait la science puisqu'elle lui imposait des solutions, elle lui enlevait son individualité puisqu'elle la dominait par un critérium. La science ne vaut que par le contrôle de la connaissance , car lui seul engendre la certitude qui est la science même.

C'était la situation de l'esprit. Ce n'est pas tout : les sociétés comme l'intelligence devaient se trouver en face de la méthode nouvelle et elles allaient la voir filtrer dans toute leur organisation.

Le critérium contient toujours en soila qualité supposée ou réelle d'absolu sans quoi il ne serait pas contrôle en dernier ressort. Dès là il suit que tout critérium tend à se conserver et à s'imposer dans l'humanité. La foi prenant une valeur de preuve définitive contractait cette qualité d'absolu qui en établissait la nécessité. L'humanité n'était plus libre d'avoir ou de n'avoir point la foi. Mais la nécessité de la foi allait produire ce phénomène que la foi ne restait plus le critérium, et que l'obéissance d'une part et la force de l'autre allaient en tenir lieu. , Si l'on joint à cette cause la précision apportée aux matières de foi, on aura les deux raisons de cet état. La précision engendre la formule. Quand la formule est déterminée par la certitude scientifique, elle attache l'esprit à un principe, quand elle n'est au contraire fixée que de sentiment, elle le rive à la lettre. La foi k l'esprit conçu généralement peut rester sans danger dans ce vague primitif. Mais aussitôt qu'on arrive aux nettetés formulées, il faut qu'elles naissent non de la foi mais de la centitude.

Pour que la foi soit critérium, il faut sinon la liberté du raisonnement au moins celle du sentiment. Que s'il est porté atteinte à l'indépendance de Témotion, il n'y a plus qu'une soumission imposée par la force. C'est sous l'empire de cette modification , qu'on voit les transformations s'opérer dans la

70 PROOEMIUM.

société chrétienne dès les premiers siècles. Les laïques deviennent de plus en plus étrangers à la société ecclésiastique. La conscience de plus en plus soumise au sacerdoce. L'obéissance est le critérium de la vie au lieu que par la foi critérium, la spontanéité des sentiments avait au moins toute sa puissance. Dès le cinquième siècle, cette révolution est opérée dans le monde chrétien. On Y y maintient par la théorie comme par la pratique, par les répressions spirituelles qui se multiplient, par les répressions corporelles qui commencent. Bientôt le développement intellectuel n'est plus que religieux. L'art, la science, la critique, la jurisprudence, sont emprisonnés dans la foi. C'est comme une Judée.

Le christianisme s'établissait donc par là, non-seulement en gardien d'une affirmation religieuse, mais encore en méthode absolue. La foi étant nécessaire, l'obéissance le devenait. Par cette identification de la méthode à la religion, les sacerdoces prenaient parmi les hommes la puissance de cohésion qui n'appartient qu'à l'idée seule, et ces gardiens du critérium allaient être entraînés: 1° à fausser la marche des sociétés; 2** à bannir toute méthode dont le critérium ne serait pas la foi; 3° par conséquent à chasser et à détruire la science; 4° enfin à porter atteinte à la constitution même de l'esprit. Ce n'est pas encore assez. Gomme il est fatal que cette constitution de l'esprit résiste à tout, et par là que la méthode tende toujours à se redresser, les conflits allaient naître; la logique allait forcer, pour obvier aux impuissances d'un critérium de sentiment, d'imposer, par les peines spirituelles et corporelles, les affirmations qui étaient auparavant soumises à la foi, de telle sorte que la lettre* comme chez les juifs, la force comme

1. C'est vers la fin du cinquième siècle que commencent à prévaloir la lettre et la force par la fixation littérale de la foi , la domination absolue des évêques. Le principe de l'obéissance passive prévaut. Saint Benoît ne voit que lui qui puisse lutter contre cette liberté du désordre qui est le propre de ces temps. L'individualité est anéantie. L'abbé, élu il est vrai, devient, armé de la règle monacale, le critérium du couvent, comme le pape, élu d'une façon analogue, deviendra celui de la catholicité par l'anéantissement de la puissance des évêques et l'éloignement des concila*. M. ^'tiizot, dans son Histoire de la civilisation en France ,

aux premiers âges, devenaient les contrôles définitifs d'une civilisation qni avait voulu river rhomme à l'absolu seul. Les sociétés chrétienes périraient comme les sociétés primitives et juive sous la lettre et la force, si elles ne s'en afFranchissaient de nouveau. "

Il y avait donc dans la notion méthodique chrétienne un élément vrai, un. élément faux.

Ce fut cette faute méthodique qui enleva à la philosophie jusqu'à son nom, pour la confondre à l'affirmation religieuse. Aussi le jour où l'humanité protestera contre ce critérium factice, nous verrons un spectacle aussi juste que déplorable. La Philosophie chrétienne sera niée comme science, et l'esprit laissant de côté ces grands et magnifiques monuments de la pensée, se tournera vers cette sagesse grecque, expression d uDe méthode dont la base au moins, l'observation, assurait à l'esprit son procédé nécessaire dans la connaissance. Aveugles, en voulant fixer l'esprit par un critérium erroné, vous avez condamné ses œuvres à n'être qu'un développement secondaire de la pensée humaine, parce que vous les avez d'avance réduites à l'impuissance sur les questions primordiales.

Ce fut cette laute méthodique qui altérant l'esprit, la mission, l'organisation du sacerdoce, lui fit accepter toutes les modifications aristocratiques jusqu'au huitième siècle , théo-

le plus haut travail historique de notre siècle, croit voir la cause de cette théorie de l'obéissance passive dans le culte des empereurs. Nous pensons que ce rapprochement ingénieux n'explique pas; le culte de la majesté impériale était depuis longtemps oublié. La barbarie seule était vivante et la féodalité naissait par les pouvoirs isolés des évoques et des chefs guerriers. Le critérium de la foi, par son seul développement, impliquait la nécessité de l'obéissance passive . On peut le voir encore aujourd'hui à ce qui survit de la théocratie. L'erreur de M. Guizot ne vient-elle pas de ce qu'en concluant que cette théorie n'est pas fille du christianisme, il n'a pensé qu'à l'affirmation, non à la méthode de la religion? L'affirmation chrétienne posait en effet la liberté de l'homme devant Dieu, et par là toutes les indépendances qui en découlent. Mais la méthode, ainsi que je le montre, aboutissait à l'inverse. Delà l'immense et perpétuelle contradiction qui s'est élevée dans le sein du christianisme et l'a toujours poursuivi. De là ce mélange de liberté, de despotisme, de douceur et d'implacabilité qui se retrouve dans le gouvernement théocratique, comme au couvent de saint Benoît.

72 PROCEMIUM.

cratiques jusqu'à nos jours, que les sociétés romaines et barbares et les notions de la méthode lui inspirèrent. L'excommunication, rinquisition, l'obéissance passive, sont la situation extrême faite par la foi érigée en critérium , comme saint Augustin en est la consécration philosophique et la théocratie, l'organisation sociale. Aussi tout devait se soulever comme d'un coup contre les applications spirituelles et matérielles de ce critérium les plus poussées en logique que le monde ait vues. Par là éclata cette immense et universelle protestation méthodique, religieuse, scientifique, sociale, politique dont le monde est encore ébranlé.

Page 1