CHAPITRE VIII
Comparons ici la méthode chrétienne à la grecque.
La chrétienne était tout à la fois plus pénétrante et plus haute. Elle allait d'un coup sans hésitation, sans ambage à labsolu, à son affirmation, à son incorporation, plus encore à sa manducation par l'homme. Un des dogmes religieux consacrait ce grand acte de l'inoculation de l'infini dans Thomme. Mais d'un autre côté, elle était plus dangereuse et plus impuissante, parce qu'elle enlevait à l'esprit son processus essentiel pour arriver à son unité avec l'absolu. Une affirmation divine ne remplace pas la science. L'absolu ne devient homme que par la méthode. L'esprit ne s'éclaire que par ses propres moyens. Tout dans les idées et dans la nature est un à priori divin. Les lois nécessaires, quelles qu'elles soient sont divines. Et cependant elles ne sont pas science par là seul. Elles ne le deviennent que lorsque la méthode les a faites esprit.
La notion grecque avait cela que tout en faussant le critérium et sans posséder les moyens méthodiques, elle comprenait cette vérité primordiale, que l'esprit ne peut^connaître que par interrogation personnelle. Aussi toute vérité trouvée dans le Grée a pour base la solidité de l'observation. Dans le chrétien, elle n'a de point d'appui que l'axiome prétendu posé par la foi.
Toutes les œuvres du magnifique développement chrétien sont là pour attester la hauteur et l'impuissance de la méthode. Seules, avec celles de la Renaissance, qui sont ellesmêmes toutes imprégnées et comme ruisselantes de la notion chrétienne, elles peuvent lutter avec les beautés enfantées par la Grèce. C'est leur caractère d'être de gigantesques monuments, car la haute aspiration vers l'absolu entraîne tout. Les sommes, les cathédrales ont ce même emportement surhumain, ce même sentiment pénétrant, plongeant, s'élevant, né du besoin toujours insatisfait, insatiable d'une identification plus grande avec l'infini. Mais toutes ont la tache originelle : rinsolidité de la base. Il faut des arcs-boutants à ces cathédrales. Lé monument ne s'appuie pas sur lui-même, s'il s'élève aux étoiles. Si le peintre a l'émotion d'une contemplation séraphique , il n'a pas d'appui dans la construction de l'être. Si les poètes ont les vertiges des visions immenses, l'homme n'y apparaît que comme l'ombre d'un effroyable rêve. Si les sommes ont des divinations inouïes, les questions résolues ne reposent que sur des certitudes de sentiment, vrais axiomes factices.
Au contraire l'édification , l'affirmation sur observation sont partout dans le Grec. Les sculpteurs ne procèdent que par la construction de l'être, secret tangible qu'aucun âge n'a cependant retrouvé. Leurs poésies si diverses sont toujours l'homme vivant sous le ciel et parmi la beauté des choses. Leurs monuments sont des proportions qui apparaissent d'un coup dans une inébranlable élégance. Leur science, un à priori sans preuve, a l'observation si juste que nous n'avons souvent qu'une expérience à faire pour changer ses aperçus en certitude. L'entraînement est partout dans le chrétien, et la science moderne se tient involontairemeni en garde contre
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ses plus magnifiques et ses plus justes élans. Le Grec voit, le chrétien sent. L'acceptation à priori de l'absolu pousse le chrétien tête baissée à toutes les hardiesses, à toutes les audaces, à toutes les grandeurs, mais k tous les vacillements. L'observation assure au Grec les splendeurs palpables, mais il ne suit pas le chrétien dans ses Visions sans cesse renaissantes. Le Grec prend l'être contingent en lui-même et il est satisfait quand il Ta posé sur sa base et porté à la plénitude de sa beauté. Le chrétien semble ne pas voir le contingent, Tinfini le lui cache. Il amoncelle j entasse, superpose avec toutes les combinaisons du possible sans jamais dire assez; il semble vouloir combler l'absolu.
Autant cette vision, je dirai cette obsession de l'infini était vraie en son principe, autant défigurée par le critérium, elle privait l'esprit de la force de l'observation grecque, enfantait le mépris de la iscience, le mépris de la nature, le mépris de l'homme. Et cet ensemble d'erreurs devait mettre en danger ridée même de l'infini qu'on n'aspirait qu'à protéger.
Gomme à l'heure où s'éteignait J^ méthode grecque, l'athéisme se levait sur les ruines du critérium chrétien, quand une notion nouvelle vint rendre l'espoir de la certitude et l'idée de la divinité, la modifiant en un déisme impuissant comme la méthode même. Sans le cartésianisme, les sociétés modernes seraient peut-être plongées dans la négation depuis plus de deux siècles, si c'était là un état durable, ce que je ne crois pas. La méthode de Descartes recula ce moment jusqu'à nos jours, mais, épuisée et sans vie, elle ne peut plus même soutenir l'incomplète croyance qu'elle avait donnée.