‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 46 sur 130 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Ce n'est point que la méthode chrétienne n'ait pas lutté contre cet élément de mort qu'elle portait en elle. De bonne

heure elle s'était aperçue qu'il ne suffisait pas de dire à l'esprit : crois, pour qu'il y consente. Avoir la îbi pour l'homme, c'est se figurer qu'il est certain. Il fallait donc convaincre. Dès les luttes des premiers siècles on l'avait vu. Mais s'il fallait convaincre, ce n'était pas la foi qui était le vrai critérium. On ne le maintenait donc que par cercle vicieux. Si le syllogisme devait prouver la loi, la foi ne pouvait pas prouver le syllogisme. Si au contraire la foi devait prouver le syllogisme, à quoi bon le syllogisme, c'est-à-dire ici le raisonnement et la pensée. Or c'est là qu'en sont tous les partisans du critréium foi : la pensée est une vanité, tout s'efFace devant l'affirmation religieuse moulée dans une lettre infrangible, la vie est réduite k la pratique de cette lettre. Ils oublient que l'intelligence est le levier de l'action, que la vie ainsi amincie n'est qu'automatique et que, fût-elle morale, elle n'est pas digne de l'homme. Le christianisme est pourtant la reRgion de l'esprit ; c'est la venue de l'esprit qui y vivifie l'amour.

Quoi qu'il en soit, le syllogisme s'attachait à la méthode chrétienne *. On n'avoua jamais que l'instrument d'Aristote s'érigeait en critérium par son essence même qui est de prouver. On prit grand soin de l'inférioriser en lui persuadant qu'il n'était que serviteur. Mais sa nature ne persistait pas moins. Preuve de la foi, il prenait valeur de contrôle. Cependant, moyennant concessions, la foi, ce critérium ombrageux, le laissa passer par la nécessité où Ton eu était. On le voulait comme preuve à l'appui, non comme preuve contraire. Mais alors il fallait trouver le critérium absolu, qui' fût devenu d'un coup le contrôle de la foi et du syllogisme.

1. Des premiers pères à saint Anselme et à nos jours, il n'y a rien de nouveau comme critérium avoué. Bien que saint Anselme- doive être considéré par sa tentative d'arriver à Dieu sans la révélation comme le point de départ de la philosophie moderne, il n'a pas conscience de la nouveauté de sa méthode, il part de la foi , il croit les mystères de la foi avant de les sonder, selon ses mots habituels. Mais qu'est-ce que sonder? c'est prouver. Le syllogisme donne sa force à la foi. Le critérium de la foi n'est donc plus absolu. La logique d'Aristote devient le juge conjointement avec la foi. Les uns la traduisent, la commentent, d'autres se contentent de celle de Bocce, sorte d'arrangement du grec; la scolastique en sort.

80 PROCEMIUM.

I De cette alliance du syllogisme contrôlant la foi, et de la foi contrôlant le syllogisme, c'est-à-dire du critérium chrétien uni au critérium grec surgirent les scolastiques , nouveaux sophistes qui faisaient de la dialectique sur les données de la foi, comme ceux de l'antiquité sur les aperçus de leurs rêves. L'observation était également absente des deux parts; d'un côté par la foi qui la proscrivait à priori , de l'autre par la légèreté à conclure. Il ne restait k l'esprit que l'échafaudage des subtilités syllogistiques. Cet éclectisme sans valeur de la méthode chrétienne et de la grecque conduisait le développement intellectuel du moyen âge à la même puérilité que les temps antiques. Quand vous avez deux inconciliables en présence , ne tentez jamais de les accorder en les accolant malgré eux et malgré les principes. L'éclectisme qui peut être une nécessité et par là une habileté politique, est un non-sens métaphysique. L'éclectisme est l'impuissance de monter aux causes et aux lois. Cette tendance se trouve à toutes les époques où l'humanité secrètement défiante de son critérium, ne sait encore ni qu'elle le doit, ni par quoi elle le doit remplacer. Courez à la notion de la méthode, par elle aux lois absolues, et vous aurez tout accordé. C'est ce que devaient tenter les hommes courageux qui allaient venir. Tous les grands désordres de l'esprit et des sociétés ne sont guérissables que par le critérium. Ceux-là eurent le sentiment de cette vérité et l'audace de leur sentiment.

GONSIOËRATIONS GÉNÉRALES. 81

V' QUESTION

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